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Ce sera bientôt fait, répondit-elle. «Dans les autres temps, sur ces coteaux couverts de vignes, que vous « voyez là-bas, vivait un brave homme, appelé Seigneuret. Seigneuret était le plus riche du Pau, et jamais il ne a fermait sa porte à personne: habits de drap et habits de a toile étaient les bien-venus chez lui. Un soir, il reçut la a visite d'un officier qui prétendait s'être égaré à la chasse. Il lui fit quitter ses habits mouillés, lui prêta son meilleur chapeau, sa grande veste des dimanches, ses culottes de tiretaine, ses gamaches de cuir, et lui « donna à souper et à coucher, comme lui seul ou M. le a curé auraient pu le faire. Le lendemain, il le remit, après déjeuner, dans sa route, et lui offrit même quelques écus de Bordeaux; car il voyait bien, aux trous de ses habits, que son hôte n'en avait pas les poches pleines. «En partant, l'officier lui serra la main, et lui conta qu'il avait un parent à Paris dont il serait un jour l'héritier...

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-Pourquoi cela? interrompit brusquement rétranger: - C'est, dis-je alors, que cette infortunée avait, dans l'armée d'Italie, un fils qu'elle a perdu...

- Un fils dans l'armée d'Italie! son noin et son grade? demanda l'acheteur à la paysanne.

-Jean Labruyère, sergent dans la 2e compagnie de grenadiers de la cinquième demi-brigade d'infanterie.

- Qui à l'affaire du 29, devant Mantoue, poursuivit la capote grise, prit à lui seul une pièce de canon, qui franchit un des premiers les redoutes sur la gauche de Trente, et qui passa aussi un des premiers la Brenta, en faisant plusieurs prisonniers; je n'en souviens; c'était un brave et il reçut un fusil d'honneur.

- Le voilà, monsieur !

- Donné par le général Bonaparte, c'est bien cela! Et votre fils est mort?...

- A Florence, de ses blessures. C'était mon unique soutien, car je suis veuve...

Ne pleurez pas, bonne femme! reprit l'étranger, l'Empereur vous accorde une pension de trois cents francs. Vous entendez, Duroc, dit-il à son compagnon; qu'elle en touche une année d'avance!

Alors seulement, acheva le vieux libraire, je sus que c'était Napoléon en personne qui avait marchandé mes volumes. Et marchandé est le mot ! Il arrivait en effet à la préfecture avant que je fusse revenu à moi, et il partit sans rien acheter.

comme tous les autres

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Voilà le destin réservé le plus souvent au livre chez le libraire de province.

Un aussi triste résultat et la froideur croissante du public départemental décourageraient les gens les mieux trempés. Il n'y a qu'un homme capable de braver ces deux obstacles, c'est le commis-voyageur! Cuirassé d'amour-propre. de confiance en ses propres terces et de mé

pris pour la province en général, le commis-voyageur part avec son livre, certain qu'après avoir livré des combats terribles, il finira par triompher, et que le provincia' restera sur le champ de bataille. Voulez-vous savoir comment il procède? Ecoutez cette confidence d'un héros du genre, l'illustre Gaudissart, qui a pris pour secrétaire notre meilleur peintre de mœurs, M. de Balzac.

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A Blois, j'ai eu une querelle à table d'hôte, à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à manger tranquillement à côté d'un monsieur en chapeau gris, qui lisait les Débats. Je me dis en moi-même: il faut que j'essaye de mon éloquence. Et je me mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal; de fil en aiguille, je me mets à dominer mon homme en lâchant les phrases a quatre chevaux. Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet dans les moustaches, prêt à mordre au mouvement. Mais je ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot ganache. Bah! voilà mon chapeau conservateur, mon chapeau gris, mauvais chapeau du reste, un lyon moitié soie, moitié coton, qui prend le mors aux dents et qui se fàche! Moi je ressaisis mon grand air et je lui dis: Ah çà, monsieur, vous êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je vous rendrai raison. Je me suis battu en juillet.

-

Quoique père de famille, me dit-il, je suis prêt à... Vous êtes père de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je, auriez-vous des enfants? - Oui, monsieur. - De onze ans?-A peu près. Eh bien ! monsieur, le Journal des Enfants va paraître six francs par an, un numéro par mois, rédigé par les sommités littéraires; un journal bien conditionné, formant collection; papier solide, grayures de nos meilleurs artistes, de véritables Jude, dont les couleurs ne passeront pas! Puis je lâche ma bordée. Voilà th père confondu! La querelle a fini par un abonnement! »

Tous les moyens sont bons aux émules de Gaudissart. Il en est qui poussent la ruse jusqu'à ses dernières limites. Tels que le vétéran dont on me parlait ce matin, par exemple! Chargé du placement de l'Histoire de la Révolution, pendant que M. Thiers était président du Conseil, il voyageait brayement au nom du ministre lui-même, mettant dans sa bouche une supplique des plus humbles et des plus pressantes, et s'engageant toujours en son nom à protéger tous les solliciteurs de places. Jugez s'il rencontra des acheteurs!

Du cabriolet de ce chargé d'affaires de l'industrie partsienne, le livre tombe ensuite dans la balle du colporteur. C'est encore une déchéance. Le voilà condamné à lever inutilement le marteau de fer des propriétaires ruraux, marteau moins dur que leur cœur aux productions intellectuelles. Il faut qu'il erre, feuilleté sans respect et marchandé avec mépris, de la boutique des villages aux ateliers de l'ouvrier et sous le toit de chaume des fermes. Qui l'achète ? qui daigne lui sourire encore et l'accueillir avec amitié?... Ce médecin de campagne, ami du malheur et père des pauvres, qu'il délassera de sa rude vie dans les longues soirées d'hiver; cet ouvrier intelligent dont l'esprit en friche, faute de culture, peut donner, si on l'ensemence, une bonne moisson; cet ancien soldat, qui apprit à lire au régiment et ne souhaite rien tant que d'avoir des livres; ce pauvre instituteur primaire, quand il a eu le courage et le temps d'épargner sur le nécessaire; voilà les clients du colporteur. Et malgré les rebuts et les peines dont il abonde, ce métier est exercé néanmoins avec une gaieté qui fait envie (je parle du colporteur de bons livres, et non de l'empoisonneur public). Jeune, leste et vif ordi

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Alors il fait vivre le bouquiniste, croque-mort médaillé de la librairie (1).

De même que le goujon appartient, par droit de conquête, au pêcheur à la ligne, son confrère du bord de l'eau, de même le bouquineur est la pêche et la propriété du bouquiniste. A de très-rares exceptions près, ce dernier se rapproche, par l'intelligence, du poisson de la Seine.

Vous auriez peine à me croire si je vous contais quelques traits du célèbre Boulard, le roi des bouquineurs. Ancien tabellion, Boulard avait quitté le notariat pour s'adonner plus librement à son innocente manie. Dès le point du jour (et, de peur d'être trompé, il avait pour pendule un coq), Boulard se précipitait dans les rues désertés, affublé d'une houppelande à huit poches, véritables abîmes. Ce qu'il entrait de bouquins là-dedans était effrayant: Pour regagner le logis, il fallait que Boulard prit un fiacre, encore le cocher voulait-il double course, et ne l'admettait-il dans sa voiture qu'en tremblant pour les ressorts. Boulard se débarrassait de son fardeau, repartait joyeux, et revenait heureux, bardé de pied en cap de livres. Il en emplit de la cave au grenier sa maison d'abord, puis sept autres, qu'il acheta successivement à cet effet. Ses héritiers et les bouquinistes se ruinaient en neuvaines, les uns demandant à tous les saints qu'ils daignassent donner un plus grand bonheur à Boulard, celui de la vie éternelle; les autres priant au contraire pour qu'il vécût plus de cent ans les premiers furent exaucés. La veille du jour où il allait acheter sa neuvième maison; il gonfla si bien les poches de sa houppelande monstre, que pas un fiacre ne voulut se charger de lui. Plutôt que de se séparer pour un instant de ses bouquins chéris, il essaya de se traîner vers ses foyers, où il ne parvint que le soir, inondé de sueur. On voulut l'empêcher d'aller ranger lui-même les bouquins dans la cave de la dernière et seule maison où il restât un coin libre encore; mais il n'écouta personne, et gagna une fausse pleurésie, qui l'emporta. Tous les bouquinistes prirent le deuil; on ne voyait à son convoi que des figures reliées en parchemin; et, le cortége étant passé par hasard devant une maison où se faisait une vente de livres, s'arréta spontanément, comme potr rendre un suprême hommage à la mémoire du plus zélé des bouquineurs.

Des étalages du quai et des noirs réduits de l'émulê de Boulard, le bouquin tombe dans les balances de l'épicier en détail, puis enfin sous le crochet du chiffonnier: Ce dernier en réunit les premiers éléments et en ramasse les débris, sans se douter du chemin fait par ces feuilles avi

(1) Nous donnerons bientôt les curieux types du Bouquiniste et du Bouquineur, par le Bibliophile Jacob, l'auteur qui les connait le mieux à Paris.

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J'ai peur, s'il faut vous le dire, que l'homme qui écrit un livre ne fasse la guerre à ses dépens. Sans disconvenir avec vous du rôle éminemment utile qu'il joue dans la société, et reconnaissant bien à présent qu'il occupe plus de bras avec ses écritures, et remue plus de capitaux qu'un agriculteur, un propriétaire de forêts, un actionnaire de mines, un homme d'argent, un banquier et un maître de forges, il me semble cependant que tout le monde gagne, excepté lui.

De telle sorte, repris-je, que vous craignez cette profession comme improductive?

Voilà le mot.

Erreur, messieurs, erreur vulgaire. Ni dans vos forêts, ni dans vos champs, ni dans votre banque, ni dans vos forges ou vos mines, vous ne trouverez la fortune aussi facilement qu'un écrivain illustre, dans son cabinet. C'est peut-être la seule gloire qui mène la richesse à sa suite! Voyez plutôt Byron, Walter Scott, Chateaubriand, Hugo, Thiers, Dumas, Scribe, Lamartine, etc. La littérature a été pour ces hommes une Californie. En grattant le papier, ils découvraient l'or. Et si les fantaisies des voyages et du luxe, si la générosité du cœur, surtout, ne les eussent jetés dans d'effrayantes prodigalités, leur gain littéraire se monterait à des millions!

Je n'ai plus rien à objecter, dit le maître de forges. Ainsi, monsieur Duval, demandai-je, vous allez permettre à votre fils de se vouer aux lettres?...

- Qu'il suive sa vocation! s'écria le père du néophyte, et ses oncles tiendront, comme moi, leur parole. Nous payerons largement son apprentissage.

Lancez-vous donc dans la carrière, impétueux jeune homme, dis-je alors en m'adressant à mon jeune ami; quant à moi, qui vous accompagne de mes vœux sincères, afin de conserver le souvenir de l'hospitalité de l'Ariège et de cette bonne soirée, je vais noter, avant de me couchier, tout notre bavardage, que je publierai quelque jour, en l'intitulant: HISTOIRE D'UN LIVRE.

FIN.

MARY LAFON.

LE FOUET DU POSTILLON.

Dans un coupé de diligence,

Je gagnais ma maison des champs, Pressé comme toujours d'y trouver le silence, Les doux loisirs et les fleurs du printemps. Mais, bien loin de répondre à mon impatience, L'attelage engourdi cheminait à pas lents.

FABLE.

Ses trois chevaux pourtant me semblaient pleins de vie;
Leurs vigoureux jarrets, leur croupe rebondie,
Leurs poitrails, tout en eux regorgeait de santé.
Le postillon, par nos cris excité,
Par ses jurons, par sa voix menaçante,
Excitait à son tour leur allure indolenta,

Vain espoir! vain courroux! Le trio se jouait

De nos cris et de sa détresse.

Et d'où venait tant de paresse?

C'est que le pauvre diable avait perdu son fouet.
li le retrouve enfin; et sa main triomphante,
Sans frapper ses coursiers, sans effleurer leur dos,
Fait de sa lanière vibrante
Siffler les airs et les échos.

O miracle! tout se réveille;
Les chevaux ont dressé l'oreille;

Leur ardeur se ranime, ils partent de la main.

L'air, que fend leur galop, agite leur crinière;
Sous leurs pieds vole la poussière;
L'équipage emporté dévore le chemin.
Et maintenant, ô vous qui tenez la puissance,
Instruisez-vous, conducteurs des États.
Je n'aime point la violence,

Je hais la tyrannie et ne la prêche pas.
Mais qu'on sente le fouet au bout de votre bras.
Voilà ce que j'ai vu; tirez la conséquence.

JOURNAL DU MOIS.

AMANS-ALEXIS MONTEIL.

Nous avons enregistré la mort de M. Monteil, le patriarche de nos historiens; nous donnons aujourd'hui son portrait et sa biographie, en attendant l'analyse de ses curieux ouvrages.

En 1793, au plus fort de la Terreur, un jeune homme était secrétaire du district d'Aubin (Aveyron). Ce jeune homme s'appelait Amans-Alexis Monteil, et il méditait déjà une histoire de France sur un nouveau plan. Toutes les histoires qu'il avait lues ne le satisfaisaient point; elles ne lui avaient appris que des dates, des batailles, des trait ́s, des révolutions et des malheurs; elles ne lui avaient fait connaître la France que dans ses jours de fièvre et de lotte, et la société que dans les deux ou trois classes qui &minaient les autres.

Comment remplir cette immense lacune? comment édier et révéler la nation dans toutes les phases de sa vie, dous toutes les conditions et tous les éléments qui la compusent?

Notre jeune homme se posait ce problème du matin au soir, sans parvenir à le résoudre, lorsqu'un beau jour il tressaillit de joie dans son bureau, et s'écria comme Archimede — J'ai trouvé! j'ai trouvé !

Il venait de trouver, en effet, le plan de son histoire, et devinez de quelle manière ?

En parcourant des yeux les inscriptions de ses cartons alministratifs gouvernement, commune, travaux publrs, guerre, industrie, commerce, finances, agriculture, belles-lettres, beaux-arts, professions diverses, etc., etc. - Voilà justement, s'écria-t-il, la France dans toutes ses divisions! voilà ce qu'aucun historien n'a considéré ! voilà ce que j'ai à faire pour écrire la véritable histoire de France!

Et, dès ce moment, le jeune savant se mit à l'œuvre qui devait occuper toute sa vie : l'Histoire des Français des vers Etats, aux cinq derniers siècles.

Cette œuvre immense a pris ses jours et ses nuits pendaat cinquante années!

A travers quelles recherches, quels pèlerinages, quels stacles et quels combats! c'est ce que nous montrera le tileau de son existence.

Fils d'un conseiller au présidial, receveur du clergé, alié à plusieurs familles nobles, Alexis Monteil était naturellement suspect en 1793. Il subit toutes les menaces et toutes les avanies qui étaient alors le seul privilége des Lonnêtes gens.

Il fut obligé de faire brûler les manuscrits de l'abbaye

VIENNET, de l'Académie française.

de Conques, lui qui eût donné son sang pour une charte et un cartulaire !

Il n'échappa à la destitution que par la nécessité de son mérite et de ses travaux.

On l'avait dénoncé comme aristocrate au conventionnel Chabot.

- Est-il laborieux? demanda celui-ci.

- Mais il fait tout dans le district.

Alors, vous ne pourriez vous en passer?
Peut-être.

C'est bien, nous le révoquerons quand vous lui aurez trouvé un remplaçant.

Par bonheur, le remplaçant ne se trouva jamais. Trèsforts sur la dénonciation, les sans-culottes étaient trèsfaibles sur l'orthographe.

Ils se bornèrent à enlever au secrétaire son mobilier, sous prétexte qu'il lui était inutile,—ne lui laissant qu'une table, une plume et de l'encre.

Cela suffisait, en effet, att futur historien.

Que de malheureux il arracha à l'échafaud par son esprit et par son dévouement!

Un jour, un ci-devant gentilhomme venait mériter son élargissement en brûlant ses titres de noblesse. Monteil vérifiait les papiers à mesure qu'on les jetait au fev. Son œil perspicace reconnut des copies adroitement faites. Il sauva le gentilhomme par son silence, et lui dit simplement à l'oreille :

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Il faut faire venir ce jeune homme à Paris.

Mais il n'y alla qu'en 1801. Il fut tour à tour professeur à l'Ecole de Fontainebleau, à l'Ecole impériale de SaintGermain, à l'Ecole militaire de Saint-Cyr. Napoléon voulut le pensionner; il se déclara trop jeune et refusa. Il avait cependant conçu le système continental avant l'Empereur. (Voyez le Retour du frère Pierre, dans son Histoire du quatorzième siècle.)

On se souvient encore du bruit que fit cet ouvrage lorsqu'il parut sous la Restauration. C'était l'érudition d'un bénédictin avec la naïveté de Montaigne, la clarté de Voltaire et le charme de Walter Scott. Les Epitres du frère Jehan furent méditées comme un bréviaire par les savants, et dévorées comme un roman par les gens du monde.

Et cependant, comme Bernardin de Saint-Pierre, Monteil n'avait pu trouver d'éditeur. M. Laromiguière, son ami, dut avancer les frais de Fimpression.

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