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LETTRE

V.

Qui contient la critique du nouvel Oedipe.

Monsieur

ONSIEUR, me voilà enfin parvenu à la partie de ma dissertation la plus aisée, c'est-à-dire à la critique de mon ouvrage; et pour ne point perdre de temps, je commencerai par le premier défaut qui est celui du sujet. Régulièrement, la pièce d'Oedipe devrait finir au premier acte. Il n'est pas

naturel qu'Oedipe ignore comment son prédécesseur est mort. Sophocle ne s'est point mis du tout en peine de corriger cette faute ; Corneille, en voulant la sauver, a fait encore plus mal qué Sophocle ; et je n'ai pas mieux réussi qu'eux. Oedipe , chez moi , parle ainsi à Jocajte:

On m'avait toujours dit que ce fut un Thébain
Qui leva sur son prince une coupable main.
Pour moi qui , sur son trône élevé par vous-même,
Deux ans après sa mort ai ceint le diadême ;,
Madame, jusqu'ici, respectant vos douleurs,
•Je n'ai point rappelé le sujet de vos pleurs :
Et de vos seuls périls chaque jour alarmée,
Mon ame à d'autres soins semblait être fermée.

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Ce compliment ne me paraît point une excuse valable de l'ignorance d'Oedipe. La crainte de déplaire à sa femme, en lui parlant de son premier mari, ne

doit point du tout l'empêcher de s'informer des circonstances de la mort de son prédécesseur. C'est avoir trop de discrétion et trop peu de curiosité. Il ne lui est pas permis non plus de ne point savoir l'histoire de Phorbas. Un ministre d'Etat ne saurait jamais être un homme assez obscur pour être en prison plusieurs années, sans qu'on en fache rien.

Jocaste a beau dire :

Dans un château voisin, conduit secrètement,
Je dérobai sa tête à leur emportement.

on voit bien que ces deux vers ne sont mis que pour prévenir la critique ; c'est une faute qu’on tâche de déguiser, mais qui n'est pas moins une faute.

Voici un défaut plus considérable, qui n'est pas du sujet et dont je suis seul responsable. C'est le personnage de Philoctete. Il semble qu'il ne soit venu à Thèbes que pour y être accusé; encore est-il foupçonné peut-être un peu légèrement. Il arrive au premier acte, et s'en retourne au troisième : on ne parle de lui que dans les trois premiers actes, et l'on n'en dit pas un seul mot dans les derniers. Il contribue un peu au naud de la pièce, et le dénouement se fait absolument sans lui. Ainsi il paraît que ce sont deux tragédies, dont l'une roule sur Philoctete , et l'autre sur Oedipe.

J'ai voulu donner à Philoctete le caractère d'un héros : mais j'ai bien peur d'avoir poussé la grandeur d'ame jusqu'à la fanfaronade. Heureusement j'ai lu dans Madame Dacier, qu'un homme peut parler avantageusement de foi lorsqu'il est calomnié : voilà

le cas où se trouve Philoctete. Il est réduit

par

la calomnie à la nécessité de dire du bien de lui-même. Dans une autre occasion , j'aurais tâché de lui donner plus de politesse que de fierté ; et s'il s'était trouvé dans les mêmes circonstances que Sertorius et Pompée, j'aurais pris la conversation héroïque de ces deux grands hommes pour modèle, quoique je n'eusse pas espéré de l'atteindre. Mais comme il est dans la situation de Nicomède, j'ai donc cru devoir le faire parler à-peu-près comme ce jeune prince, et qu'il lui était permis de dire, Un homme tel que moi, lorsqu'on l'outrage. Quelques personnes s'imaginent que Philoctete était un pauvre écuyer d'Hercule,qui n'avait d'autre mérite que d'avoir porté ses flèches, et qui veut s'égaler à son maître dont il párle toujours. Cependantil est certain que Philoctele était un prince de la Grèce, fameux par ses exploits, compagnon d'Hercule , et de qui même les dieux avaient fait dépendre le destin de Troye. Je ne sais si je n'en ai point fait, en quelques endroits , un fanfaron; mais il est certain que c'était un héros.

Pour l'ignorance où il est, en arrivant, des affaires de Thèbes, je ne la trouve pas moins condamnable que celle d'Oedipe. Le mont Oeta où il avait vu mourir Hercule, n'était pas si éloigné de Thèbes qu'il ne pût savoir aisément ce qui se passait dans cette ville. Heureusement cette ignorance vicieuse de Philoctere m'a fourni une exposition du sujet qui m'a paru assez bien reçue; c'est ce qui me persuade que les beautés d'un ouvrage naissent quelquefois d'un défaut. Dans toutes les tragédies, on tombe dans un

écueil

écueil tout contraire. L'exposition du sujet se fait ordinairement à un personnage qui en est aussi bien informé que celui qui lui parle. On est obligé, pour mettre les auditeurs au fait, de faire dire aux principaux acteurs ce qu'ils ont dû vraisemblablement déjà dire mille fois. Le point de perfection ferait de combiner tellement les événemens, que l'acteur qui parle, n'eût jamais dû dire ce qu'on met dans sa bouche, que dans le temps même où il le dit. Telle est, entr'autres exemples de cette perfection, la première scène de la tragédie de Bajazet. Acomat ne peut être instruit de ce qui se passe dans l'armée; Osmin ne peut avoir de nouvelles du sérail; ils se font l'un à l'autre des confidences réciproques qui instruisent et qui intéressent également le fpectateur: et l'artifice de cette exposition est conduit avec un ménagement dont je crois que Racine seul était capable.

Il est vrai qu'il y a des sujets de tragédie où l'on est tellement gêné par la bizarrerie des événemens, qu'il est presqu'impossible de réduire l'exposition de sa pièce à ce point de sagesse et de vraisemblance. Je crois, pour mon bonheur, que le sujet d'Oedipe est de ce genre; et il me semble que lorsqu

que lorsqu'on se trouve fi peu

maître du terrain, il faut toujours songer à être intéressant plutôt qu'exact: car le spectateur pardonne tout hors la langueur; et lorsqu'il est une fois ému, il examine rarement s'il a raison de l'être.

A l'égard de ce souvenir d'amour entre Jocaste et Philoctete, j'ose encore dire que c'est un défaut nécessaire. Le sujet ne me fournissait rien par

lui. même pour remplir les trois premiers actes; à peine Théâtre. Tom. I,

D

même avais-je de la matière pour les deux derniers Ceux qui connaissent le théâtre, c'est-à-dire ceux qui sentent les difficultés de la composition ausfi - bien que les fautes, conviendront de ce que je dis. Il faut toujours donner des passions aux principaux personnages. Eh! quel rôle insipide aurait joué Jocajle , si elle n'avait eu du moins le souvenir d'un amour légitime, et fi elle n'avait craint pour les jours d'un homme qu'elle avait autrefois aimé ?

Il est surprenant que Philoctete aime encore Jocaste après une si longue absence : il ressemble assez aux chevaliers errans, dont la profession était d'être toujours fidèles à leurs maîtresses. Mais je ne puis être de l'avis de ceux qụi trouvent Jocaste trop âgée pour faire naître encore des passions; elle a pu

être mariée si jeune, et il est fi souvent répété dans la pièce qu' Oedipe est dans une grande jeunesse, que, sans trop presser les temps, il est aisé de voir qu'elle n'a pas plus de trente-cinq ans. Les femmes seraient bien malheureuses si l'on n'inspirait plus de sentimens à cet âge.

Je veux que Jocaste ait plus de soixante ans dans Sophocle et dans Corneille; la construction de leur fable n'est pas une règle pour la mienne; je ne suis pas obligé d'adopter leurs fictions; et s'il leur a été permis de faire revivre dans plusieurs de leurs pièces des personnes mortes depuis long-temps, et d'en faire, mourir d'autres qui étaient encore vivantes, on doit bien me passer d'ôter à Jocaste quelques années.

Mais je m'apperçois que je fais l'apologie de ma pièce, au lieu de la critique que j'en avais promise: revenons vîte à la censure.

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