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paresseuses, et partant que de fortunes, hier si grandissantes, vont descendre à la modique aisance, l'aisance au strict nécessaire et peut être à l'insuffisance. Ainsi le veut notre nature, ainsi en serait-il du plus grand nombre. Or, n'est-ce pas là forcément le triste sort de l'ouvrier dans les conditions ordinaires de son existence? Qu'il travaille aujourd'hui pour apaiser sa faim et celle de ses enfants; demain, pour qui travaillera-t-il? pour la faim du lendemain comme pour celle de la veille. Qu'il n'aille pas se demander pourquoi il doit travailler encore dans un an, pendant les trente ou quarante années que dureront sa santé et ses forces; toujours il verra devant lui ce hideux fantôme de la faim, absorbant chaque jour son salaire tout entier !...

«Or il dépend de vous de changer pour lui cet horizon ŝinistre en une douce et riante perspective, d'y faire luire à ses yeux sa part de bonne espérance qui doit le rattacher à la vie et au bonheur; montrez-lui, derrière son travail, au soleil couchant de sa pénible carrière, la chaumière prête à recevoir ses membres fatigués, un morceau de pain que personne ne pourra lui reprocher, sa vieillesse assise dans la paix à l'ombre de sa petite retraite, une épouse consolant ses dernières douleurs, des enfants rangés autour de lui comme des plans d'olivier sous l'ormeau qui les a vus grandir, et pleurant près de leur père en le voyant mourir. Oh! la douce espérance! Quel baume vivifiant il sentira couler dans son cœur et rafraîchir son sang dans ses veines. Oui, devant lui et pendant l'heure du travail, comme aux yeux du nautonier apparaîtra le phare du port natal à travers la tempête, cet avenir est là qui l'appelle, qui lui crie avec le roi prophète : «Courage, bon serviteur! encore quelques années de courage et de peines, et tu seras heureux. Si le présent te paraît dur, un jour tu pourras te reposer dans mon sein, je serai bon pour toi. Labores manuum tuarum quia manducabis, beatus es et bene

tibi erit. Enfin, il sait qu'il doit mourir; mais il sait aussi que sa mémoire ne s'éteindra pas dans son dernier soupir, qu'il ne descendra point dans la tombe sans emporter sa part de regrets et d'honneur ; il sait que, derrière son cercueil, deux cents amis viendront rendre hommage à sa vie tout entière et attester par leur présence qu'ils ont perdu un ami vertueux, sa famille un bon père, et la société un membre honorable qui a bien mérité de son estime et de sa reconnaissance : il sait enfin qu'on doit prier pour lui, et d'avance, il se résigne à mourir... »

Telles sont les espérances et les consolations qu'un ministre de l'Évangile rattachait à l'institution des sociétés de secours mutuels pour ceux qui étaient appelés à profiter directement de ses avantages. «N'ai-je donc rien à promettre, ajoutait-il, à ceux qui la protégent? Je ne vous dirai pas qu'elle est, de toutes les bonnes œuvres, celle qui s'harmonise le mieux peut-être avec les besoins de l'époque; je n'en ferai point sortir l'intéressant tableau des préjugés vaincus, de la défiance qui s'en va pour faire place à la reconnaissance, des mains prêtes à tirer l'épée qui se lèveront au ciel pour bénir leurs patrons, de la sécurité que vous assure le gage d'estime et d'intérêt que vous déposez entre leurs mains; ce serait imputer tout à la fois à l'honnête ouvrier des intentions coupables que son honneur repousse, et à vous un sentiment de peur que vous ne connaissez pas. J'aime mieux élever vos pensées au-dessus de la terre et vous montrer dans les mains de Dieu la récompense de votre sacrifice. >>

Un double appel terminait ces doubles exhortations: «Vous viendrez donc, disait le prédicateur, à cette nouvelle banque où Jésus-Christ lui même s'est assis pour recevoir vos dons et payer au centuple l'intérêt de ce que vous prêterez à ses frères; vous viendrez les aider à reconstruire cette ruche qui, sans vous, menace de s'écrouler

encore; à élargir et à combler ces alvéoles que leur insuffisance a laissées vides du miel qu'ils s'en étaient promis. Vous viendrez, vous aussi, ouvriers de cette ville, en qui l'honneur, l'amour de la famille, et l'horreur de la mendicité, désormais si honteuse parce qu'elle serait sans excuse, éveillent en ce moment de glorieux instincts, la noble émulation de manifester vos droits à l'estime de vos concitoyens et au bonheur d'une vie honorable et sans reproches; vous viendrez déposer votre part d'économie dans ce trésor de prévoyance qui doit vous garantir le bien-être et la paix. »

C'était bien là le christianisme, revendiquant une institution éclose jadis sous son aile, et cherchant à en tirer des moyens pour la pacification des âmes. Le même sentiment éclate à un très-haut degré dans une société de secours mutuels, existant aussi à Rouen, comme l'Alliance. sous le nom de Société d'émulation chrétienne. Cette association a pris pour épigraphe ces mots de la Bible: «Soyez charitables selon vos moyens. Dieu qui voit les actes de bienfaisance n'en perdra pas le souvenir, et au moment de la chute, l'homme charitable trouvera un appui.» Fidèle à cette devise, l'institution dévoile, dès le début de son réglement, le principe chrétien qui l'anime : « Tous les membres s'aimeront en Dieu, y est-il dit, assisteront leurs frères malades, leur porteront des consolations dans leurs souffrances et les accompagneront jusqu'à leur dernière demeure. En un mot, ils feront à leurs frères ce qu'ils voudraient qu'on leur fît à eux-mêmes. » Un peu plus loin, on ajoute que la société s'efforce d'engager ses membres à mettre en pratique les belles maximes de la religion chrétienne. On déclare qu'elle ne veut admettre dans son sein que de bons maris, de bons pères et de bons fils; qu'elle refuse de s'affilier ceux qui par leurs fautes sont en mauvais rapports avec leurs supérieurs, les hommes sans mœurs

qui fréquentent les maisons mal famées, ceux qui vivent dans l'adultère ou qui se livrent à l'ivrognerie, et ceux dont l'indélicatesse est connue. Une conférence religieuse a lieu une fois par mois dans chacune des quatre paroisses de la ville alternativement. Ces grands traits font connaître nettement la base sur laquelle l'institution s'est assise.

La pensée de l'association, une fois mise en relief, il reste à savoir quels avantages elle assure à ses membres, et comment elle peut aspirer à réagir sur les esprits par les services rendus dans l'ordre matériel. Il faut dire d'abord que la société se compose de membres actifs, de membres honoraires et de membres bienfaiteurs, et que les premiers, c'est-à-dire les membres actifs, ont seuls droit aux secours de la société. Les membres honoraires et les bienfaiteurs portent seulement intérêt à l'institution et contribuent par leurs dons à l'accomplissement de son œuvre. Grâce à l'abondance des contributions volontaires, la société présente cet avantage, de ne demander à chacun de ses membres actifs que de très-légers sacrifices. La cotisation qu'elle exige suffit pour relever le caractère du secours, pour montrer qu'il est le résultat d'un travail antérieur, de la prévoyance, de l'épargne, mais elle n'est pas assez forte pour imposer un fardeau appréciable à la famille ouvrière. Le chiffre en est fixé à 15 centimes seulement par semaine. En échange de ce modique sacrifice, la société accorde des secours pécuniaires aux sociétaires malades et les fait soigner gratuitement par ses médecins. Les médicaments sont fournis gratuitement, l'ordonnance du médecin sert de bon au pharmacien pour se faire rembourser par le trésorier de la société. La somme allouée à un sociétaire malade n'est pas fixée, elle dépend d'abord de la position financière de la société, puis on consulte la situation même de l'ouvrier malade; un célibataire ne reçoit pas autant qu'un père de famille.

La Société prête, en outre, son concours à ses membres pour les placer lorsqu'ils sont sans emploi. A cet effet, on inscrit sur un livre les noms, demeure et profession des ouvriers, des domestiques ou employés sans ouvrage, ainsi que les noms et adresses de ceux qui ont besoin de bras. La Société remplit ici l'office d'un véritable bureau de pla

cement.

Cette association est la plus nombreuse de toutes les sociétés de secours mutuels existant à Rouen. Tandis que les autres comprennent à peine 2 ou 300 membres, celle-ci en renferme 1200, sans parler de 5 à 600 membres honcraires. Elle intervient dans la vie des ouvriers de trois façons elle éclaire les esprits par l'instruction religieuse; elle donne des secours dans le cas de maladie; elle facilite au besoin le rapprochement et l'accord entre les patrons et les ouvriers. Le bien s'accomplit sous l'égide de ce principe de fraternité chrétienne que ne sauraient compromettre tant de folles exagérations écloses en notre temps. Prises en détail, certaines dispositions des statuts de cette société pourraient motiver quelques observations. Son rôle, dans son ensemble, n'en mérite pas moins d'être cité comme un excellent modèle.

A. AUDIGANNE.

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