Obrazy na stronie
PDF
ePub

DE LA CHARITÉ.

UNE SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE

DE

SECOURS MUTUELS ENTRE OUVRIERS.

L'idée de placer les sociétés d'assistance mutuelle entre
ouvriers sous l'égide de la pensée chrétienne, n'est pas un
fait nouveau et particulier à notre époque. Les associations
de ce genre sont écloses, au contraire, sous l'inspiration
de ce génie chrétien qui avait affranchi le travail de l'avi-
lissement antique. Il est facile de s'en convaincre en exa-
minant les statuts les plus anciens que possèdent quelques
cités, notamment certaines villes de la Flandre, cette terre
classique des sociétés de secours mutuels. Le caractère reli-
gieux s'y trouve étroitement mêlé à l'assistance proprement
dite. Ainsi la plupart des règlements portent en tête le nom
d'un saint que la société prend pour patron. Presque tou-
jours une somme est affectée à des prières pour les associés
défunts, etc. Quelquefois la confrérie fait célébrer une
messe annuelle pour appeler sur ses membres les bénédic-
tions de Dieu. Certains statuts punissent le blasphème d'une
amende.

En Normandie, où les associations mutuelles n'ont pas
une existence aussi ancienne et une aussi large assiette que

dans la région flamande, on voit néanmoins se produire des conditions analogues dans les institutions de ce genre établies à Rouen. Sur quatorze sociétés qui existaient dans cette ville ou aux environs, en 1848, sept étaient placées sous le patronage d'un saint dont elles avaient elles-mêmes le nom :

C'étaient la société de Saint-Romain,

de Saint-Vincent,

[blocks in formation]

On doit mentionner encore une association dite du SaintEsprit.

Deux de ces sociétés, celle de Saint-Romain et de SaintGustave, obtenaient, il y a quelques années, à titre de récompense pour les services rendus, une médaille de la Société libre d'émulation de Rouen.

Si on reporte ses regards sur celles de ces associations qui avaient existé durant les trente années antérieures à 1848, et dont le nombre s'élève à vingt-deux, on constate qu'elles étaient toutes désignées, sauf une seule, par le nom d'un saint (1).

Les sociétés de secours mutuels les plus récemment créées demeurèrent fidèles à la pensée religieuse qui protégea l'institution dès son origine. Ainsi la nouvelle société de l'Alliance, dans laquelle quatre anciennes associations se sont réunies afin de se fortifier, s'est empressée d'invo

(1) Voy. un tableau publié par la Société libre d'émulation de Rouen et dressé par M. le Dr Vingtrinier, un des hommes qui ont le plus approfondi la question des sociétés de secours mutuels et le plus généreusement travaillé à régénérer cette institution dans la ville de Rouen,

quer le concours de la religion aussitôt qu'elle a pu se croire définitivement assise. Le 9 décembre 1850, tous ses membres s'assemblaient dans la gothique cathédrale de Rouen pour assister à une cérémonie dont la présence de Mgr l'archevêque rehaussait encore le caractère. Les centsoixante ouvriers de l'Alliance avaient demandé euxmêmes à l'archevêché une messe du Saint-Esprit en faveur de l'œuvre dont ils attendaient assistance dans les épreuves de la vie. Le sermon prêché en cette circonstance par M. l'abbé Neveu, un des membres honoraires fondateurs de la Société, mêlait à la pensée chrétienne des considérations d'économie sociale. Comme ce point de vue était nouveau dans la chaire catholique, il n'est pas sans intérêt de voir comment le prédicateur savait réunir des idées prises dans le mouvement actuel de la société aux immuables enseignements de la doctrine évangélique. Abordant la question de savoir si les sociétés de secours mutuels pouvaient admettre le concours désintéressé de membres honoraires, l'orateur s'exprimait ainsi :

3

« Je ne comprendrais pas plus les ouvriers qui se refuseraient de s'associer à cette œuvre, parce qu'elle aurait appelé des patrons, que les riches qui se refuseraient à un patronage si légitime. Aux uns, je dirais : «C'est un orgueil insensé ! » Aux autres, je crierais de toutes mes forces: « C'est un égoïsme impardonnable! » Aux premiers, dont on voudrait effaroucher l'honnête susceptibilité, en leur faisant voir dans l'offrande des patrons une aumône qui la blesse, nous dirons: «On vous trompe, ou vous vous trompez. L'aumône est un don purement gratuit, une envoyée de la charité qui ne connaît point de retour vers son maître, une offrande spontanée qui ne laisse après elle dans le cœur qui la reçoit que le sentiment de la reconnaissance, renvoyant à Dieu seul l'obligation de la restituer dans les cieux...>

Puis, après avoir établi la convenance et la raison de l'institution, le prédicateur poursuivait en ces termes:

«Cette œuvre ne se recommande pas moins par les avantages qu'elle promet à l'ouvrier. L'homme, vous le savez, ne vit pas tant du présent que de l'avenir. Montez l'un après l'autre tous les degrés de l'échelle sociale; demandez aux hommes de tous les états au-dessus de la classe ouvrière d'où leur vient, dans leurs travaux ou leurs affaires, cette activité qui ne sait point se reposer; quelle puissance invisible souffle et conserve dans leur àme cette énergie qui ne cède à aucun obstacle, cette patience qui porte si volontiers le poids du jour et de la chaleur, cette abnégation de soi-même qui subit tant de privations, cette volonté persistante qui traverse tant d'obstacles et dévore tant d'amertumes! Serait-ce le besoin du moment, du pain de chaque jour?' Sans doute, il a bien sa part d'inspiration et d'influence; mais il n'est pas en chacun d'eux le premier moteur qui met en mouvement sa tête, son cœur et son bras, le plus puissant levier qui l'aide à soulever son fardeau ; l'espérance de l'avenir, la vision consolante du repos après le travail, du fauteuil d'honneur où il doit un jour s'asseoir au milieu de ses enfants, et manger avec eux le pain qu'il a gagné d'avance, d'une viellesse couronnée par la reconnaissance de sa famille et le respect de ses concitoyens ; l'assurance d'avoir assez mérité de vivre pour ne laisser à aucun de ceux qui l'entourent la cruelle pensée de désirer sa mort; enfin l'espérance de ne pas mourir tout entier, et d'avoir attaché un souvenir de bénédiction à tous les objets de son riche ou modeste héritage! Voilà ce qui donne l'activité à son intelligence et le courage à son cœur. Otez-lui cette espérance, cette seconde vue qui se plaît tant à fixer ce riant avenir, puis regardez autour de vous, et vous verrez que de courages vont s'abattre, que de mains, auparavant si actives, sont devenues tout à coup lentes et

« PoprzedniaDalej »