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dise, n'empêchent pas du tout de comprendre La Bruyère, ni les écrivains de la même époque. M. Destailleur nous dit qu'il s'adresse aux gens du monde plutôt qu'aux érudits, et il ajoute : « Il en est de même de Corneille, de Molière, de Boileau, de « Racine, de La Fontaine, que l'on réimprime en les rajeunisu sant, sous ce rapport, sans exciter de vives réclamations, « quoiqu'il y ait plus d'inconvénients pour les vers que pour la « prose, » Hélas ! je sais trop bien que l'usage s'est introduit de réimprimer nos auteurs classiques avec une orthographe qui n'est pas la leur, et c'est justement là ce dont je me plains. Les gens du monde eussent parfaitement compris le livre des Caractères avec l'ancienne orthographe : pour s'en convaincre, il suffira de lire une lettre adressée par La Bruyère à Ménage, en réponse à la critique que ce dernier avoit faite d'un passage des Caractères de Théophraste (1).

Cette lettre, que M. Destailleur a publiée pour la première fois, faisoit partie de la collection de M. Tarbé de Sens, mort il y a peu d'années. Bien que plusieurs personnes en ait d'abord révoqué en doute l'authenticité, elle fut acquise par M. Techener, qui ne tarda pas à la placer dans la collection d'un amateur éclairé. Grâce à la communication toute bienveillante de M. le comte d'Hunolstein, M. Destailleur a pu enrichir son édition de cette pièce, d'autant plus curieuse qu'elle est unique, La Bruyère n'ayant laissé aucun manuscrit. En voici le texte que je reproduis avec une scrupuleuse exactitude :

LETTRE DE LA BRUYÈRE.
En réponse à une critique sur son ouvrage.

Περι αδολεσκιας, περι λαλιας, περι λογοποιας. « Ces trois chapitres des Caractères de Théophraste, paroisa sent d'abord rentrer les uns dans les autres, et ne laissent pas

(1) Il est vrai que cette lettre est la seule qui soit connue en France, mais il en existe plusieurs autres adressées au prince de Condé et qui font partie de la collection de Monseigneur le duc d'Aumale, car c'est à la bien

« au fond d'être très différens. J'ay traduit le premier titre « Du diseur de rien ; le second, Du grand parleur ou Du babil, a et le troisième du débit des nouvelles. Il est vray, Monsieur, « que dans la traduction que j'ay faite du second de ces trois « chapitres intitulé Du babil je n'ai fait aucune mention des « Dyonisiaques (1), parce qu'il n'en est pas dit un seul mot a dans le texte; j'en parle dans celui du Diseur de rien, en « grec Tlepi awoherxias, où ma traduction, si vous prenez la peine a de la lire, doit vous paroître conforme à l'original, car étant a certain que les grandes bacchanales ou les dyonisiaques (2), se « célébroient au commencement du printemps qui est le temps « pròpre pour se mettre en mer, il me semble que j'ay pu tra« duire : Il dit qu'au printemps, ou commencent les bacchanales, a la mer devient navigable, d'autant plus que ces mots triv a ladattav. ex ALOVUGIWY TAwilov civai, peuvent fort bien signiffier a que la mer s'ouvroit non pas immédiatement après que les a dionisiaques (3) étoient passées, mais après qu'elles etoient « commencées, et je crois lire ce même sens dans le Commena taire de Casaubon et dans quelques autres scholiastes; de a sorte, Monsieur, que je crois vous faire icy un long verbiage « ou tomber moy meme dans le babil, et que vous vous etes « déjà apperecü que le chapitre où vous avés lû pour titre Du « Babil ou Du grand Parleur, et que vous avés pris pour celuy « lepi adolesxias, a fait toute la méprise.

« Pour ce qui regarde Socrate je n'ay trouvé nulle part « qu'on ait dit de luy en propres termes, que c'étoit un fou tout » plein d'esprit; façou de parler à mon avis impertinente et « pourtant en usage que j'ay essayé de decrediter en la faisant a servir pour Socrate, comme l'on s'en sert aujourd’huy pour « diffamer les personnes les plus sages, mais qui s'elevant au

veillance de S. A. R. que nous devons d'avoir pu constater l'authenticité de cette pièce précieuse que nous avions entre les mains. (Note de l'éditeur.)

(1) Dionysiaques. (2) Dionysiaques. (3) Dionysiaques.

« dessus d'une morale basse et servile qui regne depuis si long« temps, se distinguent dans leurs ouvrages par la hardiesse et « la vivacité de leurs traits et par la beauté de leur imagina« tion. Ainsi Socrate ici n'est pas Socrate, c'est un nom qui « en cache un autre; il est vray neanmoins qu'ayant lû l'endroit « de Diogene que vous cités, et l'ayant entendu de la maniere « que vous dites vous-même que vous 'avèz expliqué d'abord, « et ayant encore dans la vie de Socrate du même Diogène « Laerce, observé ces mots : Ilonaxes oe Blacotepov ev tais (none « σεσι διαλεγομενον κονδυλιζεσθαι και Ηαρατιλλεσθαι το πλεον τε « γελασθαι καταφρονουμενον, et ayant joint ces deux endroits avec ( cet autre : H'v oʻlxavós xal TOV GXOTTOVTUV AUTOV UTTEpopav, j'ay « inferé dela que Socrate passoit, du moins dans l'esprit de « bien des gens, pour un homme assés extraordinaire, que « quelque uns alloient meme jusquà s'en moquer, ainsi qu'Aris« tophane l'a fait publiquement et presqu'ouvertement dans ses « Nuées; et que je pouvois par ces raisons faire servir le nom « de Socrate à mon dessein ; voilà Monsieur tout le mystère, « ou je vous prie surtout de convenir que selon mème votre a observation, quoique très belle, le pouvou.Evos reste toujours « un peu equivoque, puisque le grec dit, ou que Diogene étoit « comme Socrate qui deviendroit fou, ou comme Socrate lors« qu'il n'est pas en son bon sens, et cette derniere traduction « me seroit favorable. Voila, Monsieur toute la réponce que « je sçai saire à votre critique, dont je vous remercie comme « d'un honneur singulier que vous avès fait à mon ouvrage des

Caractères : M. l'abbé Reynier, a qui je dois l'avantage d'être « connu de vous, a bien voulu se charger de vous dire la raison « qui m'a empêché de vous faire plutost cette reponce; il vous « aura dit aussi combien j'ay été sensible aux termes civils et « obligeans dont vous avés accompagné vos observations, « comme au plaisir de connoître que j'ay sceu par mon livre « me concilier l'estime d'une personne de votre reputation ; je « tacherai de plus en plus de m'en rendre digne et de la con« server cherement, et j'attend avec impatience l'occasion de « mon retour à Paris, poar aller chez vous, Monsieur, vous con« tinuer mes très humbles respects.

« DE LABRUYERE.

« Vendredi au soir, à Versailles.

« (D'une écriture différente) : En 1690 ou 1691, vers le mois u de septembre. »

M. Destailleur a joint au texte soigneusement revu de La Bruyère, des notes qui ont pour but d’éclaircir ce texte ou d'en faire sentir les principales beautés. Les éclaircissements sont empruntés aux clefs différentes jointes à plusieurs éditions des Caractères, ou qui se trouvent écrites à la marge d'un grand nombre d'exemplaires des éditions originales. Quant aux autres notes, elles consistent en variantes et observations bibliographiques; ou bien encore, dans des rapprochements ingénieux entre les pensées de La Bruyère et celles des auteurs françois qui l'ont précédé ou suivi, tels que Montaigne, Larochefoucault, Vauvenargues. C'est là un travail utile qui a donné lieu à des comparaisons curieuses. Quant aux notes purement historiques qui font connoître les applications souvent malignes que les contemporains avoient faites des différents Caractères, M. Destailleur, tout en indiquant les plus importantes, s'est abstenu cependant de donner toutes celles qui avaient été recueillies. Son but principal étant de faire une édition littéraire, on ne peut que l'approuver de cette réserve, tout en reconnaissant la valeur des applications personnelles des contemporains au livre des Caractères.

M. Destailleur s'est contenté de réimprimer la notice que Suard a consacrée dans ses Mélanges de littérature, à La Bruyère. Seulement à l'aide de quelques documents nouveaux dont ce critique n'avoit pas eu connoissance, et des indications dues à ses propres recherches, il a joint à cette notice des notes biographiques très-nombreuses qui en doublent l'étendue et en changent le caractère. Le travail de Suard étoit plutôt littéraire que biographique; les notes recueillies par M. Destailleur sont principalement historiques ; elles éclaircissent presque tous les points restés obscurs. Elles sont si curieuses, si habilement rédigées, qu’on a regret du rôle secondaire que M. Destailleur s'est donné. On auroit voulu que, mettant à profit toutes ces indications nouvelles, il eût rédigé lui-même une vie de La Bruyère. Mais j'ai tout lieu de penser que la première édition du travail excellent qu'il vient de publier sera bientôt épuisée, et que dans une seconde il pourra · satisfaire au désir que j'exprime. En attendant il faut lui savoir gré de la tâche difficile qu'il a si bien remplie.

Le Roux de Lincy.

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