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« lignes ou délicates, sur les écrivains et les artistes de l'épo« que; la comparaison si remarquable de Corneille et de Ra« cine, la satire des partisans, celle de la cour et des faux « dévôts, que le bel éloge du monarque et le chapitre des Es« prits forts devoient faire passer. La Bruyère avoit alors quau rante-deux ans suiyant les uns, quarante-quatre ou quarantea neuf suivant les autres : car on n'est pas d'accord sur l'époque « de sa naissance.

« La seconde et la troisième édition, à peu près semblables « à la première, parurent en cette même année 1688; puis suc« cessivement d'année en année, la quatrième en 1689, la cinu quième en 1690, la sixième en 1691, et la septième en 1692; a la huitième, deux ans après, en 1694.

« Dans la quatrième, annoncée corrigée et augmentée, l'ou« vrage étoit presque doublé et entièrement refondu. Le succès « enhardissant l'auteur, donnoit plus d'essor à son talent pour « la critique et pour la louange. Cependant il protestoit forte« ment contre toute maligne interprétation, toute fausse appli« cation. C'est pour se prémunir à cet égard qu'il adopta dès « lors l'épigraphe tirée d'Erasme. On trouve dans la quatrième a édition, 762 articles complets ou caractères, et parmi les « nouveaux, la touchante histoire d'Emire, la définition très u détaillée du plénipotentiaire, de charmantes observations sur a les enfants, et cette figure admirable sous laquelle est pré« sentée la dure condition des laboureurs.

« La cinquième édition, augmentée de plusieurs remarques, « dit le titre, présente 925 caractères, et, pour la première a fois, d'ingénieux rapprochements entre les anciens écrivains « françois et une juste appréciation de leurs diverses qualités ; « la peinture d'une petite ville; des censures éloquentes du « luxe, de l'orgueil et de l'inhumanité des riches; des allusions a satiriques au prince d'Orange... L'auteur prévient, dans le

(1) Le volume ne paroit pas grossi proportionnellement aux augmentations : cela provient de ce que les caractères typographiques sont plus fins et les marges moins grandes que dans les précédentes éditions.

« préambule, qu'il a distingué la seconde augmentation, ainsi « que la première (celle de la quatrième édition), par des mar« ques particulières, et comme l'on pourroit craindre que le a progrès de ses caractères n'allât à l'infini, il ajoute à toutes « ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hasarder u en ce genre.

« Néanmoins, dans la sixième édition, il hasardoit encore « d'assez nombreuses additions, et s'excusoit en disant qu'il « avoit moins pensé à faire lire quelque chose de nouveau qu'à « laisser un ouvrage plus complet, plus fini et plus regulier, à « la postérité. En même temps, afin de dissimuler autant que « possible l'accroissement du volume, il saisoit imprimer en « types très fins la traduction de Théophraste, qui étoit deve« nue l'objet secondaire, s'abstenoit de mettre sur le titre cor« rigée et augmentée, puis confondoit les articles nouveaux avec « les anciens, en ne laissant subsister que la seule marque pri« mitive J, qui désignoit 997 caractères. Parmi les nouveaux « se trouvoit un grand nombre de portraits; ceux si connus du « riche et du pauvre, du distrait, de l'hypocrite; ceux de La « Fontaine, de Corneille, de Santeul, des hommes à manies ; ( de nouvelles et vives attaques contre le prince d'Orange. « Mais, en augmentant ses Caractères, La Bruyère supprimoit « au dixième chapitre : du souverain ou de la république, ce« lui du favori disgracié, composé de deux paragraphes, dont « le premier, déjà inséré dans la première édition, avoit été « réimprimé avec le second dans les quatrième et cinquième « éditions.

« La septième édition porte sur le titre revue et corrigée, on « auroit dû mettre aussi augmentée. A la fin du volume, une « table fait connoitre les articles ajoutés, dont les principaux a sont : Emile, ou le parfait modèle de l'homme de guerre : « Roscius ou les hommes publics, que se disputoient certaines « femmes de la cour; plusieurs portraits de coquettes, de pru« des, de dévotes ; l'image poétique d'un bon prince, dans le « berger qui soigne et défend son troupeau ; une suite d'argu

« ments aussi forts que bien déduits, au dernier chapitre, « pour démontrer l'existence de Dieu. Il y avoit dans la sepa tième édition, 1073 caractères. L'auteur avoit encore sup« primé un des anciens, celui du vrai dévot (chapitre de la « Mode) et en avait reporté une partie à l'article du Faux « dévot.

« La huitième édition, revue, corrigée et augmentée, présen« toit à la suite des Caractères, les discours de réception à « l'Académie françoise, accompagné d'une longue préface apo« logétique. Une main, figurée en marge, indiquoit les nou« veaux articles, et au-dessous de la première on lisoit : Mara que que l'on a exigée de moi pendant le cours de cette édi« tion. Il paroit que la censure exigeoit ces marques distinctives « pour faciliter son examen. Les additions étoient moins nom« breuses que dans la précédente édition, mais encore très re« marquables. C'étoient Cydius, le bel esprit, où l'on crut « reconnaitre Fontenelle ; Clitiphon, l'homme d'affaires inabor« dable, opposé au philosophe accessible et bienveillant ; le bel « apologue de Zénobie, le courtisan ambitieux ; le plaideur « Antagoras ; le charlatan Carro Carri, le délicieux portrait u d'Artenice, en forme de fragment...

« On voit qu'à partir de la quatrième édition, l'auteur avoit « continuellement amélioré son ouvrage, tourmenté comme le « sont tous les esprits supérieurs, du besoin de la perfection. « Non content de corriger, il ajoutoit sans cesse, de sorte que a le livre, à son origine de 360 pages et 418 caractères, « étoit devenu un fort volume de 800 pages, qui contenoit « 1119 Caractères. Il faut observer aussi que, dans chaque a nouvelle édition, la plupart des articles composant les chapi« tres, se tronvoient transposés; et qu'à la huitième édition « peu conservoient leurs place primitive.

« Ces transpositions fréquentes prouvent que La Bruyère « vouloit donner à sa composition une sorte d'enchaînement « logique qui se conciliât avec la variété. Quelquefois un Cau ractère précède et fait naître une réflexion morale, quelque« fois il en est la conséquence, et l'auteur met en action ce « qu'il vient d'établir en maxime. C'est la suite insensible dont « il parle dans son préambule (page 129). Un tel soin pour « assortir tant de fragments divers, vaut bien à notre avis, la « difficulté des transitions dont Boileau, prétend-on, lui repro« choit de s'être affranchi.

« La Bruyère mourut au commencement de 1696. Son li« braire, Michallet, qui avoit privilége pour vingt ans, publia « la neuvième édition, que l'auteur put encore revoir, car elle

parut peu de jours après sa mort, suivant l'Histoire des ou« vrages des Savants, de Bayle (Rotterdam, 1696). Elle ne dis« féroit de la huitième que par quelques légères variantes qui « attestoient néanmoins l'intention de l'auteur. Elle étoit donc « encore revue et corrigée, ainsi que portoit le titre, mais non « plus augmentée. La Bruyère avoit considéré son livre comme « complet et terminé.

« La dixième édition de 1699, est la dernière donnée par « Michallet, qui mourut lui-même peu de temps après. Elle « étoit conforme à la précédente. Il existe une contrefaçon de a cette édition, mais elle se reconnoît aisément à l'infériorité « du papier et de l'impression. »

J'ai sous les yeux, toutes les éditions originales de La Bruyère, et j'ai pu m'assurer de la justesse des observations qui précédent. Comme on le voit, c'est peu à peu, pendant le cours des huit dernières années de sa vie, que cet habile écrivain perfectionna sans cesse son ouvrage, mettant à profit les observations qui lui étoient faites. Les critiques ne manquèrent pas à un succès aussi complet que légitime; on vit paroître aussi plusieurs imitations. La malignité publique ne tarda pas à chercher dans les Caractères le portrait ou la satire d'une foule de personnages d'importance. Bientôt chacun voulut avoir le livre pour y écrire à la marge le nom de celui que l'auteur avait si bien dépeint. En vain prit-il soin de protester contre ces interprétations mallcieuses, le public s’y obstina et la vogue n'en fut que plus grande.

Depuis la mort de La Bruyère, en y comprenant les deux éditions données par Michallet en 1695 et 1699, on compte près de cinquante éditions du livre des Caractères. Dans presque toutes, le texte est singulièrement altéré; les différents signes typographiques employés par l'auteur, et ceux que la censure avoit exigées de lui ont disparu; enfin l'orthographe, à mesure que l'on s'éloigne de l'époque où l'auteur a vécu, subit les modifications introduites par l'usage, si bien que dans la dernière de ces éditions, les réformes attribuées à Voltaire, et d'autres encore ont prévalu.

L'æuvre du Théophraste moderne ainsi dénaturée avoit besoin d'être complétement revue. Il falloit en soumettre toutes les parties à un examen sérieux, aussi long que difficile, qui demandoit du goût, de la finesse, et une grande connoissance de l'époque où écrivoit l'auteur. A défaut des manuscrits qui ne se trouvent pas, il falloit comparer entre elles les huit éditions publiées du vivant de La Bruyère, et successivement augmentées par lui. On a vu plus haut le soin que M. Destailleur a mis dans cette étude, dont il nous a fait connoître en termes excellents les résultats. Il a rempli avec le même bonheur les autres parties de sa tâche, et sous tous les points le nouvel éditeur a laissé bien loin derrière lui ses devanciers.

M. Destailleur n'a pas cru devoir adopter complétement l'orthographe des éditions originales. Ayant trouvé le même mot écrit de différentes manières, une ponctuation souvent défectueuse et un assez grand nombre de fautes évidentes, il a pensé qu'il devoit faire disparoître ces irrégularités et rétablir dans le texte un système uniforme. Je ne puis sous ce rapport accepter tous les changements introduits par M. Destailleur ; je regrette qu'il n'ait pas suivi de plus près l'orthographe des éditions originales, qui sûrement étoit celle de La Bruyère. Ce ne sont pas les fautes que je regrette : mes goûts de bibliophile ne m'entraînent pas jusque-là, mais seulement les quelques lettres supprimées dans l'orthographe usitée de nos jours, qui avaient pour but de rappeler l'origine des mots, et qui bien qu'on en

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