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DE

MICHEL MONTAIGNE

A BORDEAUX.

A la vente, faite il y a deux mois à peine, des tableaux, dessins et gravures de M. le baron De Vèze (1), j'ai été assez heureux pour obtenir, malgré l'élévation incroyable des prix du plus grand nombre des articles, le n° 549 du catalogue, composé d'un carton contenant 117 pièces et portant le titre bien justifié de : Souvenirs de quelques lieux intéressants de la France, considérés comme berceau ou résidence de personnes illustres par leurs écrits ou leurs talents.

Je savois par M. de Véze lui-même qu'il avoit visité les habitations de Montaigne, à Saint-Michel et à Bordeaux; qu'il en avoit pris des vues, qu'il avoit relevé, même calqué au chateau des inscriptions de la librairie, et je tenois beaucoup à avoir à ma disposition ces vues, datant presque d'un demisiècle.

J'ai trouvé, en effet, parmi ces dessins très remarquables pour la plupart, deux charmantes aquarelles petit in-fol., donnant, l'une (en travers) la vue du château avec un détail qui n'existe plus et qui n'est reproduit dans aucune vue que je connaisse ; l'autre (en hauteur) représentant la maison d'habitation de Montaigne à Bordeaux, telle qu'elle éloit en 1813.

(1) J. Charles-Chrysostome PECHARMANT BARON DE Vèze, chargé de dessi. ner les monuments de la France pour le grand ouvrage de M. de Laborde ; gentilhomme de la chambre du Roi, etc.

Ce dernier dessin est surtout précieux, car je ne sache pas que jamais cette demeure ait été reproduite par la gravure ou la lithographie, et comme les changements immenses apportés dans ce quartier de Bordeaux ont à peu près complétement fait disparoître cette habitation, sa reproduction peut etre donnée aujourd'hui pour une véritable nouveauté.

Le soin extrême apporté à l'exécution de tous les dessins de ce carton ; les études de détail de quelques châteaux (Villebon, Larochefoucault, Pau, etc.); le séjour prolongé que M. de Vèze m'a dit avoir fait dans ce pays (qui étoit le sien, et dont il a dessiné les principaux manoirs), spécialement à Bordeaux et au château de Montaigne, sont un garant que cet artiste amateur s'étoit bien renseigné sur l'habitation du philosophe. Par conséquent la discussion que peut soulever l'emplacement qu'elle occupoit, ne peut atteindre l'authenticité du dessin, sur lequel M. de Veze avoit lui-même écrit : Maison D'HABITATION DE Michel MontaiGNE A BORDEAUX (1).

Où étoit placé cet hôtel ? Cela, pour moi n'a jamais fait doute ; mais au moment d'imprimer cette note, on m'a contesté mon opinion, et c'est ce qui m'oblige à entrer dans quelques détails pour la motiver.

Mes souvenirs, lorsqu'il y a bien des années, je visitai le château de Montaigne et sa maison de ville, guidé par les instructions que n'avoient données de vive voix MM. Bernadau et Jouannet, les renseignements directs ou indirects écrits sur cette habitation, tout concorde pour la placer RUE DES MINIMES. Toutefois, le scrupule que j'apporte dans toutes mes publications me faisoit un devoir de consulter, en ceci encore, mon érudit et si obligeant ami M. Gustave Brunet, qui habite Bordeaux, qui y a rempli et y remplit encore des fonctions municipales,

(1) Une jcune artiste, dont l'éloge seroit déplacé sous ma plume, à qui je dois déjà un portrait à l'huile copié, je puis dire fac simile, sur celui que Montaigne fit faire dans son voyage d'Italie, achève en ce moment la reproduction par la lithographie de l'intéressant dessin de M. de Vèze.

commerciales, littéraires élevées , et de lui demander son contróle. M. Brunet s'est pour la première fois trouvé désarmé en face de mes provocations. « Il savoit qu'on a dit que Montaigne avoit demeuré rue des Minimettes ou rue des Minimes. » Mais, ajoute-t-il, « le fait n'est peut-être pas authentique, » et mon ami pensoit que le clocher qui est sur mon aquarelle pouvoit être La tour d'une des enceintes de la ville, près Saint-Eloy et la rue Saint--James ; il consulta M. Lamothe, qui joint à une instruction profonde et variée la connoissance parfaite de la topographie ancienne de Bordeaux ; les obscurités augmentèrent. M. Lamothe, me disoit M. Brunet, « est persuadé que « Montaigne n'a pas demeuré à côté des Minimettes, et qu'il y « a là quelque méprise ; il se rappelle avoir vu, mais il ne peut « dire où, que Montaigne logeoit rue Bouhaut. Ce qui confir« meroit cette assertion, c'est que M. Gras dit aussi avoir tenu, « dans ses archives, un document qui atteste le domicile de a Montaigne dans cette même rue. »

Cette contradiction inattendue donnoit, par cela même, un certain intérêt à la discussion, et comme le dessin de M. de Vèze pouvoit servir à l'éclaircir, c'étoit le cas de la pousser à bout; je recourus donc à mes textes, à mes autorités.

Bernadau (Hist. de Bordeaux, édit. de 1839, page 278) dit : Montaigne demeuroit rue des Minimes, suivant une RELATION des querelles entre le duc d'Épernon et l'archevêque de Bordeaux (1). On sait que ces scènes se passèrent en 1633 et 1634. Par conséquent, voilà un renseignement presque contemporain de Montaigne, mort une quarantaine d'années auparavant !

(1) Il ne me semble pas possible de contester la déclaration de Bernadau; pourtant je n'ai pu réussir à trouver une publication sous le titre qu'il indique; j'ai consulté une partie de ce qui a trait à cette bruyante querelle, la relation véritable de ce qui s'est passé. ..., etc. in-4°; Mémoire de ce qui s'est passé au parlement de Bordeaux, 1634 ; l'Hermite de Cordouan, le Cure bourdelois, l’Apologie pour M. l'archevêque de Bordeaux, etc., etc., et je n'ai pas rencontré le renseignement en question. Existe-t-il un manuscrit sous le titre donné par Bernadau ?

Le même, dans le même ouvrage, page 310, dit : « Le cou« vent des Minimeltes étoit rue des Niinimes. Nous avons vu « les armes de Michel de Montaigne sur la façade intérieure de « la porte d'entrée de ce couvent, auquel la famille de ce phi« losophe avoit donné quelque terrain pour le bâtir. Lui-même « avoit son hôtel sur le côté septentrional du couvent des Minial mettes. »

Le même, dans le Viographe bordelais, 1845, page 288, dit : « Il existoit, rue des Minimes depuis 1672, un couvent de reli« gieuses dites MinIMETTES. On a donné ce nom à la nouvelle « rue qui a été ouverte sur le terrain de ce couvent; à l'angle « septentrional de ces deux rues s'élevoit la demeure de Mon« taigne, auteur des Essais ; elle n'étoit distinguée des maisons ai du quartier que par ses combles recouverts en ardoises. Au « devant de ce modeste hotel, on a vu jusque dans ces derniers « temps, une petite cour dont la porte d'entrée étoit décorée « des armes de Montaigne. Avant qu'on n'eût démoli cette « maison, nous avions proposé au propriétaire de placer sur la « porte d'entrée l'inscription suivante :

« Philosophe sublime en sa naïveté,
« Lorsque le fanatisme appeloit l'ignorance,
« Montaigne sût douter ; et le premier en France,
« En traçant son portrait, peignit l'humanité. »

Millin, en 1807, Voyage dans le Midi de la France, tome IV, page 641, dit : a Tout ce qui rappelle la mémoire de Mon« taigne est fait pour inspirer l'intérêt. Après avoir révéré sa « tombe j'allai m'incliner devant le lieu où étoit sa maison, « rue des Minimes, '17; la porte cintrée en ogive et une tou« relle sont les seuls restes de cette modeste habitation ; les « Bordelois devroient en consacrer le souvenir et en prévenir « la destruction en y plaçant une inscription. » Or, l'aquarelle de M. de Vèze donne en effet la porte en ogive et la tourelle de Millin, les combles et la cour de Bernadau.

Jouy, dans son Ermite en Province, t. Ier, 1818, répète à peu près les mêmes termes; seulement il dit au sujet de la tourelle, qu'on n'y retrouve la forme gothique que dans sa partie supérieure.

Ainsi donc les preuves se succèdent et se classent comme il suit :

1° La Relation de la querelle de d’Épernon en 1633.
2° Millin, Voyage......... ....... 1807.
3o De Vèze, aquarelle................... 1813.
4° Jouy, Ermite........................ 1818.
5° Bernadau, Histoire de Bordeaux, 1re édit. 1838.

Dito dito 2° 1839.
7o Dito

Viographe.......... 1845.

Et on remarquera la concordance parfaite de ces diverses autorités.

J'ai transmis à M. Brunet les motifs de ma persévérante conviction, et j'ai eu le bonheur de l'amener à la partager; il m'écrit (mai 1855) : « Il paroît que ce qu'on avoit dit « de la rue Boubaut étoit la suite d'un malentendu (1), c'est « bien rue des Minimes qu'il faut chercher la maison de Mon« taigne à l'angle nord de cette rue et du côté de la cathédrale. « En vérifiant les choses, nous avons trouvé (M. Brunet étoit a avec M. Lamothe) que dans une cour qui est près de cette rue « il existe encore des vestiges qu'on a conservés d'une maison « du xvio siècle, sans doute celle de Montaigne, notamment « une fenêtre, c'est du côté opposé à l'impasse. » Enfin, M. Brunet reconnoît que le clocher du dessin peut bien être celui de Saint-André, ou celui de Sainte-Eulalie dans son état ancien, c'est-à-dire avec une flèche aujourd'hui détruite.

J'ai prié M. Brunet de consulter chez les notaires les actes

(1) Une erreur pareille a eu lieu pour Montesquieu ; on avoit soutenu qu'il habitoit rue Sainte-Eulalie, dans l'hôtel situé en face la rue Labérat, c'étoit la demeure de son fils. Montesquieu habitoit l'hotel de la rue Margaux, dans lequel est actuellement une chapelle.

(Bernadau.)

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