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bruit, estimant apparemment qu'un chrétien ne devoit dormir que d'un sommeil léger et calme. Le rire étoit aussi l'objet de son antipathie. Ne pouvant le proscrire, pour ce que rire est le propre de l'homme, il le restreignoit autant que possible. Abstenez-vous, dit-il aux frères, des gros rires (a cachinnis), que votre rire soit conduit et non répandu (eductus non diffusus). Nous autres gens du monde nous ne trouvons pas le gros rire d'une distinction parfaite, mais il ne nous effraie pas. Nous sommes même tentés d'y voir le signe d'une bonne concience, d'un cœur honnête. Le conseil que donne saint Bernard, n'en est pas moins conforme à l'idéal que se proposé le cloître, c'est-à-dire à l’imitation du divin modèle qu'on vit quelquefois sourire, mais jamais rire. La même remarque, pour nous renfermer dans des exemples tirés du milieu de la vie humaine, a été faite au sujet de Platon. Il est dit dans sa Vie, qu'il avoit les mæurs douces et mêlées de gravité, et que jamais on ne le vit rire immodérément.

Les moines ont défrayé longtemps la verve comique de nos aïeux, ce qu'on a appelé le vieil esprit gaulois, depuis Jean de Meung (nous pourrions remonter plus haut) jusqu'à La Fontaine, depuis Rabelais jusqu'à Voltaire. Je ne sais même si je dois vous faire part de l'imagination qui me vient à l'esprit, mais il me semble qu'en ce moment les représentants de ce vieil esprit s'agitent comme à un signal que je viens de leur donner. Les voici, ces railleurs en prose et en vers, qui, repris d'un accès de malice, se tourmentent, s'impatientent sur les rayons de la librairie de Téchener, un souffle passe sur eux qui les fait revivre. C'est une étrange métamorphose, une résurrection semblable à celle qu'à décrite le prophète Ézéchias, moins lugubre cependant, puisqu'au lieu d'ossements arides nous avons de beaux volumes reliés par Bauzonnet. Je les vois, ces beaux volumes, qui prennent une forme humaine et m'entourent. Voici venir, à cette annonce d'une histoire de moine, le gentil Marot, avec ses épigrammes ; Brodeau, avec son sixain contre les beaux pères religieux qui dinent pour un grand merci;

Rabelais, que le son de cette cloche fait parler comme les oiseaux de son île sonnante; La Fontaine enfin, qui tout converti qu'il est, ne peut, le bon apôtre, s'empêcher de sourire et de dire en voyant la nouvelle victime promise à ses railleries : Cettui me semble, à le voir, papimane. Tous ces poëtes, tous ces écrivains se sentent ici comme chez eux, ils sont les hôtes paturels et bien aimés du Bulletin. Mon pauvre moine, au contraire, y est un peu étranger et dépaysé. C'est à moi, qui l’y introduis, à le prendre sous ma sauvegarde, et à le préserver des sarcasmes de ceux que je vois disposés à crier haro sur lui, et à juger sa peccadille un cas pendable. Ce n'est pas que, si nous voulions nous en tenir aux aveux qu'il nous fera, il ne nous parût un grand pécheur. Mais vous connoissez en cette matière l'exagération naturelle aux saints et aux dévôts. La vague expression de leur repentir les feroit imaginer coupables de crimes énormes, et ces crimes énormes, quand on vient à les examiner, se réduisent à de véritables enfantillages. Sainte Thérèse, par exemple, faisant allusion au temps où sa ferveur avoit un peu diminué, ne parle-t-elle pas de ses infidélités criminelles envers Dieu, et des iniquités dont il lui paroissoit que son âme étoit souillée ? Ainsi nous sommes avertis, et ne prendrons point à la lettre ce début de la confession de notre moine :

« Écoute, mon père, un misérable pécheur; je suis dans le « monastère, paradis de délices, comme un arbre stérile qui ne «« produit ni feuilles ni fruits. Je vois les autres assister dévo« tement aux offices, et je ne trouve en mon âme qu'aridité. « Les tables sont dressées devant moi, et je me laisse mourir « de faim. »

Il va sans dire qu'il s'agit ici de tables spirituelles, et que notre moine ressemble un peu aux amoureux qui toujours bien mangeant meurent par métaphore. Devant des tables d'un autre genre nous le verrons ne pas rester inactif. Mais laissons-le continuer sa confession :

« Mon père, il n'est point un vice dont je n'aie contracté la « souillure... Hélas ! j'ai l'habit d'un moine, mais je n'en ai pas « la piété. Pourvu que j'aie une grande tonsure et un large ca« puchon je crois tout sauvé (in magna corona et ampla cucul« la salra omnia mihi existimo). O mon père, ma conscience « est un profond abyme qui roule ses pensées comme l'Océan « roule ses flots. Elle veut et ne veut pas, change de dessein et « de projets, plus mobile que la feuille agitée par le vent... Le « nombre des atômes qui composent le monde n'égale pas les « mouvements de mon cæur. Mon imagination n'a point un « instant de repos ; mais parcourant en un clin d'œil une infi« nité de lieux, elle crée de nouvelles créatures (novas creatu« ras creo), les détruit aussitôt pour en former d'autres. »

Que dites-vous de ce langage, lecteur ? Ce moine ne vous fait-il pas l'effet de parler, sous son froc, comme le Giaour de Byron, comme le René de Châteaubriand ? Aussi le père spirituel, qui entend sa confession, s'élevant à la même hauteur d'idées et de sentiments, lui réplique :

« O mon fils, que ce cæur dont tu es le gardien (ô custos « cordis), est petit et avide! A peine il suffirait au repas d'un « milan, et il embrasse l'univers. »

Décidément la riche imagination de saint Bernard a un peu arrangé ce dialogue, mais le fond réel s'est conservé sous cette poésie idéale. Que le moine poursuive sa confession, et nous saisirons au passage le véridique péché que nous épions.

« Mon père, j'ai lâché la bride à ma langue, j'ai été témé« raire dans mes jugements, bruyant dans mes discours. Les « autres aiment la règle et la vie commune, moi j'aime les an« gles et les détours (mihi placent anguli et diverticula). J'ai ri « sans retenue... ))

Ah! pour le coup nous y sommes, nous voici à ce qui est pour notre moine, ce qu'est pour l'âne de la fable, qu'on nous pardonne l'irrévérence de la comparaison, le : J'ai tondu de ce pré la largeur de ma langue. J'ai ri jusqu'à m'en déformer le visage (effrænatus deformiter cachinnando). De quel rire olympien ou pantagruélique ces paroles ne donnent-elles pas, en effet, l'idée ? Ce gros rire, en faveur duquel nous avons hasardé un mot, est bien loin de ce rire effréné et qui rend difforme (effrænatus deformiter). Qu'en va penser et dire saint Bernard ? Ce rire au premier abord, 'nous en convenons, paroît peu poétique, et cependant par sa franche énergie, il échappe presque à la vulgarité. Qui, en effet, parmi les plus joyeux compagnons, peut se vanter d'avoir ri de la sorte?

Ce rire, tout exceptionnel qu'il est, donne à la confession de notre moine un cachet de vérité, auquel on ne peut se méprendre. Nous avons à signaler dans la suite de ses aveux, un autre passage d'une égale naïveté, et qui va nous offrir tout un épisode de la vie monastique.

Notre religieux, après nous avoir parlé de certain mauvais conseillers qui ne sont autres que les mouvements désordonnés de son cœur, ajoute que leur turbulence, leur audace s'accroissant, ils en viennent jusqu'à lui proposer de se donner un peu de bon temps, de délicater sa chair (quomodo carnem meam delicatissime foveam?) Voilà donc le criminel désir qu'il s'agit de réaliser. Et d'abord une idée lui vient que tous les écoliers comprendroient, l'idée de l'infirmerie. L'infirmerie est quelquefois le lieu le plus agréable du couvent. On en peut juger par cette description de celle de Clairvaux : « Derrière l'abbaye « s'étend un vaste espace clos de murs et planté d'une foule « d'arbres fruitiers de toute espèce. Comme les cellules de l'in« firmerie y sont contiguës, c'est une grande consolation pour a les pauvres malades que cette promenade et cet ombrage! Ils « y respirent la bonne odeur des fleurs ; leur yeux s'y repais< sent de l'aimable verdure des herbes; assis au pied des ar<bres, ils y peuvent néditer sur cette parole : Je me suis assis a à l'ombre de celui que j'avois désiré, et son fruit est doux à a ma bouche. C'est ainsi que la bonté divine donne pour re« mède à leur maux la sérénité de l'air, l'odorante fécondité a de la terre en ce lieu où la vue, l'ouïe et l'odorat sont réjouis « par tant de couleurs, de sons et de parsums. » Cette peinture, si elle est de saint Bernard, prouve qu'il n'étoit pas toujours aussi insensible aux objets extérieurs que le jour où il côtoya le beau lac de Genève sans le voir. Mais l'infirmerie, si doux qu'en soit le séjour, c'est encore le couvent, et pour en revenir à notre moine, c'est du désir de liberté qu'il est pris en ce moment, du besoin de déployer au dehors son énergie et sa curiosité naturelles. Ce seroit le cas, si je ne craignois de trop enhardir ces railleurs que j'ai pris soin d'éloigner, de citer ce quatrain proverbial rapporté par Rabelais :

Monachus in claustro
Non valet ova duo,
Sed quando est extra
Bene valet triginta.

Ce désir de liberté, comment le satisfaire? Oh! qu'une tournée au loin, une quête à faire, ou autre commission de ce genre lui arriveroit à propos. Il s'y prend si adroitement, que cette occasion qu'il cherche, elle aussi le vient chercher. La commission qu'il désire, on la lui donne. Ses aveux prennent ici un tel caractère de sincérité, qu'il ne se confesse plus seulement, mais qu'il se met en scène et vit sous nos yeux. Il faut le voir regarder du coin de l’æil les préparatifs du départ, le cheval que l'on harnache, les outres que l'on remplit, les provisions qu'on fait des choses nécessaires pour la route. Ces choses sont en petit nombre cependant, car partout une cordiale hospitalité attend notre voyageur. Avec quel plaisir il écoute les noms des hôtes qui l'hébergeront. Surtout à l'appel de son abbé qui va lui dire de partir, il ne se tient pas de joie : cette joie, il en a un peu honte, il s'efforce de la dissimuler, et feint de n'accepter qu'à contre-cæur et par obéissance, ce qu'il est si heureux qu'on lui propose. Mais cette petite comédie qu'il joue a assez duré et pour lui et pour nous. Déjà moins en peine de cacher sa joie, il a enfin enfourché son cheval, et s'est hâté d'enfiler le chemin. Iter arripio, dit-il. Il prend le chemin tant il a peur que le chemin lui échappe. Adieu la règle, adieu la contrainte! Il est libre, et ne se souvient du couvent que pour comparer la

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