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Corneille auquel il ne manquera rien : bon commentaire, bon texte, luxe d'impression et de gravure, il réunira tout; ce sera vraiment un Corneille complet.

Quels sujets d'étude, Corneille, Montaigne, La Bruyère ! Pour peu que Dieu me prête vie, j'espère revenir sur le Corneille de M. Lefèvre lorsqu'il aura paru tout entier. J'ai le malheur et le tort peut-être de préférer Racine à l'auteur du Cid, des Horace et de Cinna ; je mets Athalie bien au-dessus de Polyeucte, et les divins endroits de Corneille ne rachètent pas assez pour moi la foule des endroits faux, incorrects, déclamatoires qui déparent ses meilleures pièces. D'un autre côté, il y a des ouvrages de Corneille qui mériteroient, à mon gré, d'être plus lus qu'ils ne le sont, sa traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, par exemple, où éclatent de sublimes beautés et des vers qui ne sont en rien inférieurs à ceux qu’on admire dans ses tragédies. En un mot, je voudrois, après tant d'autres, exprimer mon opinion sur Corneille. En attendant, j'avois promis un petit ar-, ticle à M. Lefèvre : le voilà !

Avec quel plaisir encore, dans d'autres temps, j'aurois rendu compte du Montaigne de M. Louandre ! Je l'ai tant lu Montaigne! je ne le dis pas pour m'en vanter. Je ne m'en crois pas plus philosophe pour cela. Hélas ! la sagesse de Montaigne est une sagesse trop humaine et trop facile ! Nous en serions quittes à trop bon marché si la vraie philosophie s'apprenoit à pareille école ! Montaigne est un écrivain admirable ; c'est un dangereux moraliste. Il chatouille dans notre cæur ce fonds secret de mollesse et d'égoïsme d’où découlent toutes nos foiblesses. Jamais homme n'a donné de plus magnifiques éloges à la vertu et n'a eu en même temps plus d'indulgence pour le vice : moyen admirable de nous flatter à la fois dans notre orgueil et dans nos penchants naturels. Le cynisme avec lequel Montaigne se dépouille quelquefois de tout voile, nous rebuteroit peut-être; ses tirades éloquentes sur Socrate ou sur Caton nous rassurent. Lorsqu'au contraire l'écrivain et le penseur s'envole jusqu'aux nues, n'ayez pas peur : l'homme va retomber bientôt sur la

terre. Par l'imagination, Montaigne est Épaminondas ou Platon; par le cour, c'est tout au plus Épicure.

Et voilà précisément, je crois, ce qui nous ravit dans les Essais, ce qui en fait le charme incomparable et l'extrême danger; c'est ce mélange de foiblesse dans l'homme et d'élévation dans l'écrivain, ce cynisme qui s'ennoblit de tout ce que l'imagination peut avoir de plus brillant ou de plus gracieux, c'est cet idéal de vertu pour lequel Montaigne ne nous demande que notre admiration, abandonnant notre cæur à tous ses caprices. Montaigne, hélas ! c'est nous-mêmes! En se peignant, il nous a peints; en cherchant le secret de son âme, il a surpris le secret de la nôtre. Comment ne pas l'aimer ? Comment lui en vouloir d'un relâchement moral qui est notre propre excuse? Ce qu'il se pardonne il nous le pardonne aussi, et avec quelle grâce, avec quel air de naïveté et de bonhomie ! De quel style ne relève-t-il pas le tableau de ses foiblesses et de nos misères ! Quelle variété de tours ! quelle richesse d'expressions ! Dans quel autre de nos écrivains trouvera-t-on cette abondance de métaphores qui brillent comme les étoiles dans le firmament? Aimons donc Montaigne; mais encore une fois, ne nous en vantons pas trop et ne donnons pas pour une preuve de sagesse et de philosophie ce qui n'est tout au plus qu'une marque de bon goût. J'admire les gens qui prennent leur air le plus sérieux et le plus profond pour nous dire qu'il aiment Horace ou La Fontaine, comme si l'on devoit en conclure qu'ils sont de rudes chrétiens !

Les éditions de Montaigne abondent. En première ligne il faut placer les éditions originales parmi lesquelles je compte l'édition de 1595, donnée après la mort de Montaigne cependant, par sa fille d'alliance, la célèbre Mlle de Gournay, mais sur les manuscrits mêmes de Montaigne et avec ses dernières corrections. Cette édition de 1595 est regardée aujourd'hui avec raison comme la meilleure et la plus fidèle de toutes. C'est le type qu'il faut reproduire; c'est aussi celle qu'a suivie M. Louandre. Quant aux éditions publiées du vivant de Montaigne et par lui, quoique incomplètes elles ont encore leur intérêt et leur valeur. On y apprend l'histoire de la composition des Essais. Il suffit d'y jeter un coup d'æil pour voir, par exemple, que ce désordre apparent qui donne tant de charme aux Essais, et qu'on seroit tenté de prendre pour un effet de calcul et d’art, n’entroit point dans le plan primitif de Montaigne. Les premières éditions offrent au contraire une suite et un enchaînement assez méthodique des idées. C'est par les additions successives qu'il a faites à son @uvre première et qu'il a rattachées tant bien que mal aux divers chapitres de son livre, que Montaigne s'est donné cet air d'abandon et de liberté si piquaat. Dans les premières éditions, Montaigne se livre aussi beaucoup moins à la hardiesse, pour ne pas dire à la licence de sa plume. Il parle moins de lui-même et ne se peint qu'avec quelque réserve. Le stoïcien domine; le cynique ne se montre tout entier que dans le troisième livre, et l'on sait que le troisième livre a paru pour la première fois dans la dernière des éditions publiées par Montaigne lui-même, celle de 1588.

Depuis la mort de Mile de Gournay, les Essais ont été cent fois réimprimés. Ils l'ont été au dix-septième siècle par les éditeurs les plus célèbres de ce temps-là; ils l'ont été au dix-huitième par le laborieux Coste; ils l'ont été au commencement du nôtre par M. Naigeon ; et plus récemment notre ami et notre collaborateur, M. Victor Le Clerc, a donné avec M. Lesèvre la meilleure édition qui existe peut-être des Essais, mais une édition de luxe, en cinq grands volumes in-8°, qui est devenue fort rare. L'édition de M. Louandre, publiée par M. Charpentier, est une édition à bon marché, bien imprimée d'ailleurs, en gros caractère, et commode pour les gens qui aiment à avoir toujours un livre dans leur poche ou sous leur bras. Puisque j'ai nommé M. Charpentier, me permettra-t-on de lui donner ici un petit mot d'éloge en passant? M. Charpentier n'est ni un Estienne ni un Didot; ses livres, imprimés sur papier moderne, ne dureront pas sans doute : dans cent ans on ne dira pas un Charpentier comme on dit un Elzevir. M. Charpentier a été l'homme de son temps : on ne vouloit plus que des livres à bon

marché ; il en a fait; il en a jeté dans le commerce des masses énormes. Historiens et orateurs, poètes et romanciers, anciens et modernes, il a tout réimprimé. M. Lefèvre, l'éditeur de Corneille, imprimoit encore pour l'aristocratie. M. Charpentier a imprimé pour la démocratie. Il a donné son nom à un format : . tout le monde sait ce que c'est qu'un Charpentier. Au total, la nouvelle édition de Montaigne, soignée par M. Louandre, offre un bon texte, une impression correcte, une quantité de notes suffisante, et me paroit très digne de figurer dans les bibliothèques, grandes ou petites. M. Charpentier n'a jamais sait mieux.

Je reviens enfin à ma jolie édition de La Bruyère. Le libraire qui la publie, c'est M. Jannet, le même qui a publié l'année dernière une bonne édition des OEuvres morales de La Rochefoucauld, dont j'ai rendu compte. Celui qui a soigné cette édition nouvelle de La Bruyère, c'est M. Adrien Destailleur, un homme d'esprit et de goût, un amateur qui auroit regretté de mourir avant d'avoir fait paroître ce fruit de ces longues études sur le livre des Caractères. Il y a quelques années, M. Walckenaër avoit déjà beaucoup fait pour La Bruyère. Après M. Adrien Destailleur, je ne sais pas ce que l'on pourroit faire encore; La Bruyère lui-même n'a jamais, je crois, donné une aussi bonne édition de son ouvrage. Cet homme, qui soignoit tant son style, soignoit très peu ses épreuves et ne s'inquiétoit guère que les imprimeurs le défigurassent. Toutes les éditions originales de La Bruyère abondent en fautes de typographie; la ponctuation en est détestable et l'orthographe arbitraire. C'est avec ces édia tions cependant, et en les corrigeant quelquefois l'une par l'autre, qu'il faut rétablir dans toute sa pureté le texte de l'auteur. Elles sont encore curieuses à étudier pour les variantes qu'elles offrent et pour le progrès qu'elles indiquent dans les idées, dans le goût, dans la hardiesse du satirique. La Bruyère a donné ou préparé de son vivant neuf éditions de son livre, presque toutes augmentées de morceaux importants. M. Walckenaër avoit déj eu l'idée de réunir ces neuf éditions en une seule au moyen d'un simple chiffre placé à la suite de chaque pensée ou de cha

que portrait, qui indique dans laquelle des neuf éditions originales cette pensée ou ce portrait a paru pour la première fois. M. Adrien Destailleur a conservé cette innovation excellente, il a recueilli avec plus de soin encore que son prédécesseur toutes les variantes de La Bruyère, traces précieuses du travail de celui peut-être de nos écrivains qui a le mieux connu et le plus cherché les effets de style. Sans rejeter entièrement les clefs, M. Adrien Destailleur les a réduites à ce qu'elles ont de certain et d'utile. Lorsque La Bruyère a réellement voulu peindre un personnage de son temps, si vous savez le nom de ce personnage, dites-le-moi, à la bonne heure. Mais quant aux simples conjectures dont s'amusoient les contemporains, et qui ont été cependant, je l'avoue, pour plus de la moitié peut-être dans le prodigieux succès du livre, que nous font-elles aujourd'hui? Ce n'est plus qu'une distraction puérile qui nous détourne de ce que nous devons admirer dans La Bruyère, le style avant tout, le tour de la phrase, l'énergie des mots, et, après le style, un esprit d'observation plus général et plus profond qu'on ne le croit communément. En reproduisant avec une fidélité rigoureuse le texte de La Bruyère, M. Adrien Destailleur ne s'est pas cru obligé de conserver son orthographe par la raison toute simple que La Bruyère, comme je l'ai déjà dit, abandonnoit l'orthographe aux caprices des imprimeurs. Quant aux notes, peut-être M. Adrien Destailleur les a-t-il trop multipliées. Les meilleures sont celles où l'éditeur, par des citations heureuses, rapproche La Bruyère des moralistes anciens et modernes, de Sénèque, de Montaigne, de Pascal, etc. Ces rapprochements sont toujours un sujet excellent d'étude. J'aime moins les notes purement admiratives. Le lecteur qui n'admire pas tout seul, n'admirera pas davantage avec vos points d'admiration. Je signale encore dans l'édition de M. Destailleur, la publication d'une lettre inédite de La Bruyère qui n'est pas sans intérêt, et des renseignements biographiques qui contiennent, je crois, tout ce qu'on sait de ce grand écrivain, de sa vie modeste et de sa mort prématurée.

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