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« la piété. Pourvu que j'aie une grande tonsure et un large ca« puchon je crois tout sauvé (in magna corona et ampla cucul« la salva omnia mihi existimo). O mon père, ma conscience « est un profond abyme qui roule ses pensées comme l'Océan « roule ses flots. Elle veut et ne veut pas, change de dessein et « de projets, plus mobile que la feuille agitée par le vent... Le « nombre des atômes qui composent le monde n'égale pas les « mouvements de mon cæur. Mon imagination n'a point un « instant de repos ; mais parcourant en un clin d'œil une infi« nité de lieux, elle crée de nouvelles créatures (novas creatu« ras creo), les détruit aussitôt pour en former d'autres. »

Que dites-vous de ce langage, lecteur? Ce moine ne vous fait-il pas l'effet de parler, sous son froc, comme le Giaour de Byron, comme le René de Châteaubriand ? Aussi le père spirituel, qui entend sa confession, s'élevant à la même hauteur d'idées et de sentiments, lui réplique :

« O mon fils, que ce cæur dont tu es le gardien (ô custos a cordis), est petit et avide! A peine il suffirait au repas d'un « milan, et il embrasse l'univers. »

Décidément la riche imagination de saint Bernard a un peu arrangé ce dialogue, mais le fond réel s'est conservé sous cette poésie idéale. Que le moine poursuive sa confession, et nous saisirons au passage le véridique péché que nous épions.

« Mon père, j'ai lâché la bride à ma langue, j'ai été témé« raire dans mes jugements, bruyant dans mes discours. Les « autres aiment la règle et la vie commune, moi j'aime les an« gles et les détours (mihi placent anguli et diverticula). J'ai ri ( sans retenue... »

Ah! pour le coup nous y sommes, nous voici à ce qui est pour notre moine, ce qu'est pour l'âne de la fable, qu'on nous pardonne l'irrévérence de la comparaison, le : J'ai tondu de ce pré la largeur de ma langue. J'ai ri jusqu'à m'en déformer le visage (effrænatus deformiter cachinnando). De quel rire olympien ou pantagruélique ces paroles ne donnent-elles pas, en effet, l'idée ? Ce gros rire, en faveur duquel nous avons hasardé un mot, est bien loin de ce rire esfréné et qui rend difforme (effrænatus deformiter). Qu'en va penser et dire saint Bernard ? Ce rire au premier abord, 'nous en convenons, paroît peu poétique, et cependant par sa franche énergie, il échappe presque à la vulgarité. Qui, en effet, parmi les plus joyeux compagnons, peut se vanter d'avoir ri de la sorte?

Ce rire, tout exceptionnel qu'il est, donne à la confession de notre moine un cachet de vérité, auquel on ne peut se méprendre. Nous avons à signaler dans la suite de ses aveux, un autre passage d'une égale naïveté, et qui va nous offrir tout un épisode de la vie monastique.

Notre religieux, après nous avoir parlé de certain mauvais conseillers qui ne sont autres que les mouvements désordonnés de son cæur, ajoute que leur turbulence, leur audace s'accroissant, ils en viennent jusqu'à lui proposer de se donner un peu de bon temps, de délicater sa chair (quomodo carnem meam delicatissime foveam?) Voilà donc le criminel désir qu'il s'agit de réaliser. Et d'abord une idée lui vient que tous les écoliers comprendroient, l'idée de l'infirmerie. L'infirmerie est quelquefois le lieu le plus agréable du couvent. On en peut juger par cette description de celle de Clairvaux : « Derrière l'abbaye a s'étend un vaste espace clos de murs et planté d'une foule « d'arbres fruitiers de toute espèce. Comme les cellules de l'in« firmerie y sont contiguës, c'est une grande consolation pour « les pauvres malades que cette promenade et cet ombrage! Ils a y respirent la bonne odeur des fleurs; leur yeux s'y repais« sent de l'aimable verdure des herbes; assis au pied des ar<bres, ils y peuvent méditer sur cette parole : Je me suis assis a à l'ombre de celui que j'avois désiré, et son fruit est doux à « ma bouche. C'est ainsi que la bonté divine donne pour re« mède à leur maux la sérénité de l'air, l'odorante fécondité a de la terre en ce lieu où la vue, l'ouïe et l'odorat sont réjouis « par tant de couleurs, de sons et de parfums. » Cette peinture, si elle est de saint Bernard, prouve qu'il n'étoit pas toujours aussi insensible aux objets extérieurs que le jour où il côtoya le beau lac de Genève sans le voir. Mais l'infirmerie, si doux qu'en soit le séjour, c'est encore le couvent, et pour en revenir à notre moine, c'est du désir de liberté qu'il est pris en ce moment, du besoin de déployer au dehors son énergie et sa curiosité naturelles. Ce seroit le cas, si je ne craignois de trop enhardir ces railleurs que j'ai pris soin d'éloigner, de citer ce quatrain proverbial rapporté par Rabelais :

Monachus in claustro
Non valet ova duo,
Sed quando est extra
Bene valet triginta.

Ce désir de liberté, comment le satisfaire ? Oh! qu'une tournée au loin, une quête à faire, ou autre commission de ce genre lui arriveroit à propos. Il s'y prend si adroitement, que cette occasion qu'il cherche, elle aussi le vient chercher. La commission qu'il désire, on la lui donne. Ses aveux prennent ici un tel caractère de sincérité, qu'il ne se confesse plus seulement, mais qu'il se met en scène et vit sous nos yeux. Il faut le voir regarder du coin de l'æil les préparatifs du départ, le cheval que l'on harnache, les outres que l'on remplit, les provisions qu'on fait des choses nécessaires pour la route. Ces choses sont en petit nombre cependant, car partout une cordiale hospitalité attend notre voyageur. Avec quel plaisir il écoute les noms des hôtes qui l'hébergeront. Surtout à l'appel de son abbé qui va lui dire de partir, il ne se tient pas de joie : cette joie, il en a un peu honte, il s'efforce de la dissimuler, et feint de n'accepter qu'à contre-cæur et par obéissance, ce qu'il est si heureux qu'on lui propose. Mais cette petite comédie qu'il joue a assez duré et pour lui et pour nous. Déjà moins en peine de cacher sa joie, il a enfin enfourché son cheval, et s'est hâté d'enfiler le chemin. Iter arripio, dit-il. Il prend le chemin tant il a peur que le chemin lui échappe. Adieu la règle, adieu la contrainte! Il est libre, et ne se souvient du couvent que pour comparer la

maigre chère que l'on y fait aux repas splendides auxquels ses hôtes le convient. Pain blanc, bon vin, eufs, poissons, fromage, rien n'y manque de tout ce qui peut flatter sa sensualité; d'ailleurs, un personnage est là qui lui parle à l'oreille; ce personnage que nous appellerons poliment dame Gourmandise, et que lui, le bon moine appelle tout crûment la gueule, dame Gourmandise l'invite à manger et à boire. Même par un raffinement d'habileté, elle ne s'adresse pas à son estomac seul, mais aussi à ses bons sentiments. Volontiers elle lui citeroit saint Paul, qui veut que pour ne pas mécontenter son hôte, on mange de tout ce que l'on sert sur la table. Mais ici il ne s'agit pas seulement de ne pas mécontenter l’hôte, il faut encore lui faire plaisir, répondre à ses soins obligeants, à sa bonne hospitalité, et pour cela se faire de ses moindres gestes un commandement, accepter le plat qu'il présente, et quand il avance le bras pour verser à boire, tendre aussitôt le verre. Le bon moine entre si aisément dans cette pensée de condescendance, il se met si bien à l'unisson de l'appétit et de l'entrain des convives, qu'en vérité j'ai quelque scrupule de dévoiler le reste de sa confession. Son ventre se gonfle, son cerveau s'embarrasse; c'est pour le coup que le couvent est oublié : le réfectoire, les fèves, les choux, le pain dur, l'eau, il ne voit plus cela qu'à travers un brouillard et comme dans un rêve. J'avoue qu'on seroit tenté de restituer ici à dame Gourmandise l'énergique nom qu'elle portoit dans le monastère où l'on ne cherchoit pas à donner des noms gentils aux péchés capitaux. Aussi notre moine a-t-il raison de dire à son père spirituel : « Il n'y a pas d'exacteur plus avide a que le ventre; la faim est son ministre de tous les jours. Les « autres vices, nous naissons bien avec eux, mais de quelques« uns nous nous débarrassons avant de mourir. Nous naissons « et nous mourons avec celui-là. Mon père m'a laissé en proie a à bien des créanciers, je me suis acquitté envers tous; un a seul me reste dont je ne puis me délivrer, le ventre. »

En dépit du ton un peu crû et des images un peu fortes de ce dernier tableau, je le déclare, la confession de ce moine m'intéresse à lui. Pour ce qui est de sa faute déjà si légère, j'imagine des circonstances qui l'atténuent encore ; le jour où ces pensées de liberté lui sont venues, sans doute la saison invitait les créatures à se réjouir. Les hirondelles volaient avec de petits cris joyeux au-dessus de l'enceinte du monastère. Il n'y a pas jusqu'aux fleurs du jardin qui, ce jour-là, ne conspirassent contre son repos. Ce jardin, je me le représente; il est assez grand, mais triste; quatre allées de tilleuls l'entourent, comme si partout devait s'offrir aux religieux l'image du cloître. De hautes murailles le ferment; derrière ces murailles il y a un vaste horizon; à droite et à gauche des coteaux plantés de vigne (mon imagination place l'abbaye en Bourgogne ou en Champagne), une rivière passe dans le fond de la vallée. Le pauvre moine a, le matin même, de la fenêtre de sa cellule, jeté un regard sur tout ce beau paysage; il s'est dit en soupirant qu'il serait bon de traverser cette belle plaine, de monter ces coteaux, de voir quelle apparence avaient les vignes et les moissons, et si Dieu répandait ses bénédictions au dehors, car de celles du dedans, les lectures, les méditations, il étoit un peu fatigué. Faut-il s'étonner de la joie avec laquelle il s'empare de la liberté des champs, du grand air, du chemin ? Tout cela lui épanouit l'âme, de l'âme l'épanouissement gagne l'estomac. La faim, l'occasion, l'herbe tendre, c'est-à-dire le pain blanc, le bon vin, etc., et, je pense, quelque diable aussi le poussant, il cède à son appétit, à sa gailé, avec un abandon, condamnable peut-être, mais qu'on est plus disposé encore à lui pardonner après l'aveu si complet, si humiliant qu'il vient d'en faire.

Lecteurs, peut-être vous vous demandez quel est le but de cette histoire, et si voulant m'égayer aux dépens d'un religieux mort depuis six cents ans, je n'ai fait que renouveler des plaisanteries plus vieilles encore. Loin de vous cetle pensée, je vous en conjure ; je serois désolé que le jeu de mon imagination put avoir l'air d'une diatribe contre les moines en général, et contre le mien en particulier. Je l'appelle mien, parce que l'ayant évoqué, il m'appartient. A ce titre, je le prends donc sous ma dé

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