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pas très-convenable; les restes étoient modestes au commencement du siècle, mais dans le xvi*, alors que la propriété étoit entière, il y avoit assurément là les éléments d'une grande habitation.

Postérieurement à la mort de Michel Montaigne, deux fondations religieuses eurent lieu dans ces parages : en 1608 les Minimes, entre la rue de ce nom et le fort du Ha, vis à vis des Montaigne, et en 1672 les Minimettes, au côté opposé de la rue des Minimes, sur le terrain même de la famille Montaigne. — A cette époque et longtemps encore après, les quatre rues qui limitent la surface décrite sufCsoient aux communications, et j'ai sous les yeux deux plans de Bordeaux, gravés par Lattré, l'un en 1755, l'autre en 1760, où ces rues seules existent. Mais postérieurement on a ouvert une rue dite des Minimettes, partant de la rue du Peugne, et se dirigeant en formant un angle droit vers la rue des Minimes; l'ancien hôtel de Montaigne s'est trouvé dans l'angle saillant formé par ce coude ; la maison qui oflre aujourd'hui une croisée qui a peut-être appartenu à sa demeure ouvre sur cette dernière portion, et c'est ainsi qu'on a été amené à dire que Montaigne avoit demeuré rue des Minimettes, ou, comme dit Bernadau, que son hôtel étoit placé au nord du couvent, quoique couvent et rue n'existassent pas de son temps.

Ce quartier, depuis une vingtaine d'années, a subi une véritable transformation; le fort du Hà a disparu, il est remplacé par le Palais de Justice, une caserne et une prison ; la rue Pellegrin a été prolongée sur l'ancien terrain des Montaigne; la place Bohan, l'Hôtel de Ville ont été créés dans le voisinage.

On peut donc dire que le temps presse pour recueillir tout ce qui a trait à une habitation intéressante dont les derniers vestiges, s'il en existe encore, sont près de disparoître.

Les impressions provoquées par la vue des habitations de Montaigne sont diverses comme les phases de sa vie; si en visitant son château on aiine à se représenter le philosophe dans le calme de ses méditations, en face des lieux qu'il a habités à Bordeaux, on se reporte aux temps do troubles, de guerres, de persécutions pendant lesquels il a vécu, on doit croire que, conseiller au parlement ou maire, il a dù y éprouver de bien fiévreuses émotions, et un intérêt puissant se rattache à de tels souvenirs. Cicéron l'a dit : Tanta vis admonitionis inest in locis, (De fin. bon. et mal., lib. V, 2), et Montaigne lui-même: « La veue des places que nous savons avoir été hantées et « habitées par personnes desquelles la mémoire est en recomo mandation nous esmeut aucunement plus qu'ouir le récit de « leurs faits ou lire leurs écrits. » III, 9. (1)

D' J.-F. PAYEN.

(1) Montaigne traduit ici littéralement Cicérou, et il est surprenant que l'éruditM. J.V. Le Clerc, qu'on peut respectueusement qualifier.Cicéronitn. n'en ait pas fait la remarque, puisque l'auteur des Essais recommande à ses éditeurs de le déplumer; le lecteur jugera si Montaigne'en ce passage no s'est pas paré de la plume de Cicéron:

« Tum Piso, naturà ne nobis hoc, inquit, datum dicara, an errore quà« dam, ut, cum ea loca videamus in quibus memoria dignos viros acceperi• mus raultos esse versatos, magis moveamur, quam si quando eorum ipso< rum, aut facta audiamus, aut scriptum aliquid legamusl »

DISSERTATIONS CHOISIES DE L'ABBÉ LEBEUF.

REMARQUES SUR LES GÉANTS, (i)

Pendant que tout ce qu'il y a de mathématiciens en France s'appliquent à trouver du faux dansles preuvesdeM. Mathulon, (2) je n'ai envisagé son défi qu'avec les mêmes yeux qu'auroit fait maître Etienne Pasquier, s'il étoit encore au monde. Qu'on dise tant qu'on voudra que mille écus sont bons à gagner, je les abandonne à ceux qui en ont plus envie que moi. Ce que j'en ai lù dans votre journal, n'a pas tant excité mon attention que certains autres articles de matière moins abstraite et moins voisine de l'algèbre. Pasquier trouva plaisamment la quadrature du cercle dans une chose qui est fort commune, surtout parmi les gens d'église et du barreau : C'est en parlant de l'origine des bonnets, lib. L, c. 15, qu'il égayé ainsi son sujet. Après avoir avancé que c'est une coûtume très-inepte que nous reparions nos têtes rondes avec des bonnets quarrez, il ajoute en badinant, ce qui suit : En quoi, dit-il, l'on peut dire que par une gratide bigearrerie, nous avons par hazard trouvé la quadrature du cercle, amusoir ancien des mathématiciens, ils ne purent jamais donner atteinte. Cette décision d'un célèbre jurisconsulte ne sera pas, je m'assure, du goût de nos mathématiciens; ils passeront ou essayeront de passer outre. Ils sont trop persuadez qu'on peut ajouter bien des perfections aux recherches des anciens, et que l'on découvrira toujours de temps en temps de quoi les redresser. Je suis assez de cet avis jusqu'à un certain point, et je vous l'avois déjà fait connoître. En voici une preuve toute récente. Comme l'on n'est pas obligé de déférer aveuglé

(1) Mercure de France, mars 1728.

(2) M. Mathulon prétendoit avoir trouvé la quadrature du cercle.

ment à tout ce que les anciens ailleurs marquent dans leurs écrits touchant les effets de la nature, et que personne, par exemple, ne s'avise de dire aujourd'hui avec quelques-uns d'entre eux, que la terre est quarrée ou toute plalte; j'avais crû pouvoir ne pas ajouter foi à ce que saint Augustin marque dans son quinzième livre de la Cité de Dieu, chap. 9, touchant la dent molaire d'un homme, qui fut trouvée de son temps sur le rivage de la mer, proche la ville d'Ulique, et qu'il assure avoir vue luimême. Il témoigne qu'elle étoit d'une grosseur si énorme, que si on l'eût voulu tailler en morceaux, on eût pu faire de cette seule dent une centaine des nôtres. Vidi, ipse, non solus, scd aliquot mecum in Uticcnsi littore molarem hominis dentem tant ingentem, ut si in nostrorum dentium modulos minutatim consideretur, centum nobis videretur facere potuisse. Quoique ce saint docteur ajoûte que cette dent lui paroissoit provenir de quelque géant extraordinaire, j'avois crû, sans perdre le respect qui lui est dû, qu'il auroit pii se faire aussi que cette dent fût venue d'un monstre marin. Mais la découverte du squelette d'un géant, marquée dans le Mercure du mois dernier, me fait changer de sentiment. Si cette découverte est bien véritable, elle laisse à penser qu'il y avoit à peu près la même proportion de corps dans le géant d'Afrique que dans celui de Macédoine, puisque si une dent de celui-ci pesoit dix-huit livres de France, il est constant qu'il y avoit de quoi faire plus de cent de nos dents communes. Ainsi saint Augustin paroît n'avoir pas exagéré la chose ni avoir été trop crédule. Ce saint Père ajoûte qu'on trouvoit encore de temps en temps des ossements qui prouvent que la taille commune des anciens avoit été bien plus grande qu'on ne la voit aujourd'hui parmi les hommes: et comme les géants dévoient encore surpasser les autres, il en infère que la dent qu'il vit, venoit d'un des géants de ces premiers temps. Sed illum gigantis alicujus fuisse crediderim. Nam prœter quod crant omnium multà majora quàm nostra tune corpora, gigantes longé cœteris anteibant... Verùm ut dixi antiquorum magnitudines vorporum inventa plcrumque ossa. quoniam diuturna sunt, etiam multo posteriqribus seculis produnt. Qu'on cesse donc de vanter la prodigieuse grandeur de ce géant dont on dit que Jean I", duc de Berry, vit, en 1356, les ossements proche Valence en Dauphiné, dans la baronie de Crussol, et dont il fit apporter une partie à Bourges; Chauraeau, qui n'est point accoutumé à diminuer le mérite des raretez de la ville de Bourges, et qui en vil des restes à la Sainte-Chapelle, dit qu'il n'avoit que quinze coudées de hauteur (1). Étoit-ce là un sujet qui méritât d'être relevé par les pompeux vers qu'il rapporte:

Durant le cours de ce prince notable,

Fut mis à mort d'une masse massive,

Un grand géant de grandeur excessive,

Qui surmontoit en hauteur justement,

De douze pieds ceux qui sont maintenant.

Le duc voyant l'horrible créature,

Tant excéder les mètes de nature,

Fil colliger par désir curieux

Des ossements du monstre furieux,

Et pour monstrer tant merveilleux spectacle,

Les enchaîna sous ce grand habitacle.

Je ne sçai si Gulliver a cru forger une idée de hauteur dans les hommes qui n'eût jamais existé, lorsqu'il a décrit son royaume imaginaire; quoi qu'il en soit, les géants de Macédoine et d'Afrique se trouvent comparables à ceux de ce royaume. C'est ce qui doit mettre à l'abri de la critique les sculpteurs ou plutôt les architectes qui ont donné aux statues de saint Christophe une taille de trente, quarante, cinquante pieds, et même davantage, telles qu'on ies voit à Paris, à Auxerre et à Rome; et si l'on n'avoit pas d'autre argument contre la légende de ce saint, que l'énorraité de sa stature, je vous déclare franchement que je ne crois pas qu'on fût bien fondé à la combattre.

(1) Jean Chaumrau, Histoire de Berry 1560, page* 230 et 231.

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