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n'est pas pour marquer que celle dont je viens de parler ne le soit, mais c'est à cause que nous rentrerions dans une nouvelle guerre si nous nous éloignions de Dieu.

Quel sentiment croyez-vous, mes sœurs, que doit être celui de ces âmes lorsqu'elles pensent qu'elles peuvent être privées d'un si grand bonheur ? Il est tel qu'il les fait veiller continuellement sur elles-mêmes, et tâcher à tirer de la force de leur faiblesse, pour ne perdre par leur faute aucune occasion de plaire à Dieu. Plus elles se voient favorisées de lui, plus elles se défient d'elles-mêmes; et la connaissance qu'il leur donne de son infinie grandeur augmentant celle qu'elles ont de leur misère et de leurs péchés, il arrive souvent comme au publicain de n'oser lever les yeux vers le ciel, et de souhaiter la fin de leur vie pour se voir en sûreté; mais leur amour pour leur immortel époux les fait rentrer aussitôt dans ce désir de vivre pour le servir, dont j'ai déjà parlé, et elles s'abandonnent entièrement à sa volonté et à sa miséricorde. D'autres fois se trouvant accablées sous la multitude des faveurs qu'elles reçoivent, elles appréhendent d'être comme un vaisseau que le trop grand poids de sa charge fait couler à fond. Ainsi je vous assure, mes filles, que ces âmes ne manquent pas de croix, mais ces croix ne les inquiètent point ni ne troublent point la paix dont elles jouissent. Elles passent de même qu'un flot ou qu'une légère tempêle, et le calme revient aussitôt, parce que la présence de leur Seigneur leur fait oublier tout le reste. Qu'il soit béni et loué dans tous les siè-cles des siècles.

CHAPITRE IV,

Pourquoi Dieu permet qu'une oraison si sublime ne continue pas toujours également. Quelque grand que soit le bonheur dont on jouit dans cette septième demeure, on ne peut s'assurer de ne point commettre de péchés. Raisons pourquoi Dieu le permet, et d'où vient aussi qu'il fait de si grandes grâces à quelques âmes. Que l'humilité et la pratique des vertus sont le fondement de cet édifice spirituel. Qu'il faut, à l'imitation de sainte Marthe et de sainte Madeleine, joindre la vie active à la contemplative. Qu'il ne se faut point engager dans des désirs qui vont au-delà de nos forces. Conclusion de ce traité.

POURQUOI DIEU PERMET QUE LES EFFETS D'UNE ORAISON SI SUBLIME NE CONTINUENT PAS TOUJOURS ÉGALEMENT.

Ne vous imaginez pas, mes sœurs, que les effets d'une oraison si sublime continuent toujours dans les âmes avec une même égalité. NotreSeigneur, comme je l'ai dit, les laisse quelquefois rentrer dans leur naturel. Et il semble alors que toutes les bêtes venimeuses du dedans et du dehors du château s'assemblent pour se venger contre elles de l'impossibilité de leur nuire où elles étaient auparavant. Mais cela ne dure guère plus d'un jour; et ce grand trouble, excité d'ordinaire par quelque occasion imprévue, fait connaître quel est l'avantage que reçoit l'âme d'être en la compagnie de Dieu; car il la fortifie de telle sorte, qu'au lieu de diminuer sa passion pour son service et ses bonnes résolutions, il semble, au contraire, qu'elle augmente sans qu'elle se trouve ébranlée même par un premier mouvement. Cela, comme je viens de

le dire, n'arrive que rarement, et seulement parce que Notre-Seigneur veut, pour tenir ces âmes dans l'humilité, leur remettre toujours devant les yeux qu'elles ne sont rien par elles-mêmes, afin que la connaissance de ce qu'elles lui doivent et la grandeur des faveurs qu'il leur fait les obligent de plus en plus à le louer.

QU'ON NE PEUT, MÊME DANS CETTE DEMEURE, S'ASSURER DE NE POINT PÉCHER.

Ne pensez pas aussi qu'encore que ces âmes désirent avec tant d'ardeur, et soient si résolues de ne vouloir pour quoi que ce soit se laisser aller à la moindre imperfection, elles puissent éviter d'y tomber, et même de commettre des péchés, non pas de propos délibéré, parco que Notre-Seigneur les en préserve, mais seulement des péchés véniels, car quant aux mortels, elles n'en commettent point avec connaissance, et ne sont pas néanmoins assurées d'être incapables d'en commettre quelqu'un qu'elles ignorent (1); ce qui leur donne une grande peine. Elles en ont aussi de voir tant d'âmes qui se perdent, et bien qu'elles espèrent de n'être pas de ce nombre, elles ne sauraient s'empêcher de craindre lorsqu'elles pensent à la chute de quelques-uns de ceux que l'Écriture nous apprend être tombés après avoir reçu de Dieu des grâces si particulières, dont Salomon, qu'il avait rempli de tant de sagesse et comblé de tant de bienfaits, est un illustre et terrible exemple. C'est pourquoi, mes sœurs, celle d'entre vous qui paraît avoir le plus de sujet d'être assurée, est celle qui en a le plus de craindre, selon ces paroles de David : Bienheureux l'homme qui vit dans la crainte. Et notre plus grande confiance doit être dans la prière que nous sommes obligées de faire continuellement à Dieu, de vouloir nous soutenir de sa main toute-puissante, afin que nous ne l'offensions point. Qu'il soit loué à jamais. Ainsi soit-il.

Quoique je ne doute point, mes filles, que, si vous y avez pris garde, vous n'ayez remarqué par les effets ce qui est cause que Notre-Seigneur fait de si grandes grâces à certaines âmes, je crois néanmoins à propos d'en parler ici. Je dis donc qu'il ne faut pas s'imaginer que son dessein soit seulement de leur donner en ce monde de la consolation et de la joie; ce serait une grande erreur, puisque la faveur la plus signalée que Dieu nous puisse faire est de rendre notre vie conforme à celle que son propre Fils a passée lorsqu'il était sur la terre, et je tiens pour certain qu'il ne nous départ ces faveurs que pour fortifier notre faiblesse, afin de nous rendre capables de souffrir pour son amour. Il n'en faut point d'autre preuve que de voir que ceux que Jésus-Christ a le plus aimés, qui étaient sans doute sa glorieuse Mère et ses apôtres, ont été ceux

(1) La Sainte fait voir clairement, par ces paroles, la pureté de sa doctrine touchant l'assurance d'être en grâce, en disant que ces âmes si parfaites et tellement favorisées de Dieu, qu'elles jouissent de sa présence d'une manière aussi sublime qu'est celle qui se rencontre dans cette dernière demeure, ne se tiennent pas assurées de n'être pas tombées dans quelques péchés mortels qu'elles ignorent, et que l'appréhension qu'elles en ont les tourmente.

qui ont souffert davantage. Car quels croyez-vous, mes sœurs, qu'aient été aussi les travaux de saint Paul ? et ne pouvons-nous pas juger parlà des effets que produisent ces visions véritables qui viennent de Dieu, et non pas de notre imagination ou de la tromperie du démon ? Ce grand apôtre, après les avoir reçues, alla-t-il se cacher pour jouir en repos de la consolation qu'elles lui donnaient sans pouvoir être interrompu de personne, ni s'occuper d'autre chose ? Vous voyez, au contraire, qu'il ne passait pas seulement les jours entiers dans les occupations si pénibles de son ministère, mais travaillait durant la nuit pour gagner sa vie. Et je ne saurais, sans en ressentir une grande joie, entendre Notre-Seigneur dire à saint Pierre, au sortir de sa prison, qu'il s'en allait à Rome pour y être crucifié une seconde fois. Ainsi on ne récite jamais ces paroles dans notre office sans que je me représente la consolation qu'elles donnèrent à ce prince des Apôtres, l'ardeur avec laquelle il alla s'offrir à la mort, et qu'il s'estima si heureux de la recevoir, qu'il considéra cette grâce comme la plus grande que son divin maître lui pouvait faire.

En vérité, mes sœurs, lorsque Dieu se communique si particulièrement à une âme, elle oublie tout ce qui regarde son repos, et ne se soucie plus d'être estimée et honorée. Comment pourrait-elle, étant avec lui, se souvenir d'elle-même ? Sa seule pensée est de lui plaire et de chercher les moyens de lui témoigner son amour; elle ne s'occupe d'au tre chose dans son oraison. C'est l'un des effets que produit ce mariage spirituel, et ses actions sont des preuves de la vérité des faveurs qu'elle a reçues de Dieu. Car de quoi nous servirait, mes filles, d'avoir été si recueillies dans la solitude, d'avoir fait tant d'actes d'amour et promis si solennellement à Notre-Seigneur de ne trouver rien de difficile pour son service, si nous faisons au sortir de là tout le contraire? Mais j'ai tort de dire que cela nous serait inutile, puisque le temps que nous passons avec Dieu nous est toujours fort avantageux, et qu'encore que notre faiblesse nous rende lâches dans l'exécution de nos bonnes résolutions, Dieu nous donne quelquefois la force de les accomplir. Il arrive même que dans cette lâcheté où il voit qu'est l'âme, il l'engage à entreprendre quelque chose de très-pénible, et à laquelle elle a une grande répugnance, dont elle s'acquitte heureusement avec son secours. Alors elle reprend courage, se rassure dans ses craintes, et s'offre à sa divine majesté avec un ardent désir de la servir.

Ce que je veux dire est donc que cela est peu en comparaison de l'avantage que ce nous serait si nos œuvres étaient conformes à nos paroles. Les personnes qui ne peuvent tout d'un coup y réussir doivent redoubler leurs efforts pour en venir à bout peu à peu, si elles veulent que leur oraison leur profite, et elles ne manqueront pas d'occasions pour s'y exercer. Il leur importe plus de le faire que je ne saurais le représenter, et elles n'ont qu'à jeter les yeux sur Jésus-Christ crucifié pour ne trouver rien de difficile.

Notre-Seigneur nous ayant témoigné son amour par des actions si merveilleuses et des tourments si horribles, prétendrions-nous le pouvoir contenter par de simples paroles ? Savez-vous, mes sœurs, ce que c'est d'être véritablement spirituelles? C'est de se rendre esclaves de Jésus-Christ, comme il a bien voulu l'être lui-même, afin qu'étant marquées de son sceau, qui est la croix, il puisse disposer de nous en la manière qu'il lui plaira, en quoi, puisque vous lui avez soumis votre liberté, au lieu de vous faire tort, il vous fera une grande grâce.

QUE L'HUMILITÉ ET LA PRATIQUE DES VERTUS SONT LE FONDEMENT DE CET ÉDIFICE SPIRITUEL.

A moins que de prendre cette résolution, on n'avancera jamais beaucoup, à cause que tout cet édifice spirituel n'a pour fondement que l'humilité, et que Notre-Seigneur ne l'élèvera jamais guère si cette humilité n'est véritable, parce qu'autrement plus il serait haut, et plus sa chute et sa ruine seraient grandes.

Ainsi, mes sœurs, pour rendre ce fondement solide, chacune de vous doit se considérer comme la moindre de toutes, comme la servante des autres, et ne perdre aucune occasion de le témoigner par des effets. C'est le moyen de travailler encore plus pour vous que pour les autres ; puisque ce sera comme autant de pierres qui rendront le fondement de cet édifice si ferme, qu'il ne courra point fortune de tomber. Mais je répète encore que pour réussir dans ce dessein, vous ne devez pas vous imaginer que ce fondement ne consiste qu'à prier et à méditer. Il faut, 'pour Vous avancer, travailler à pratiquer les vertus; et Dieu veuille que vous ne reculiez pas, puisque vous savez que ne point avancer c'est reculer, à cause qu'il est impossible que l'amour demeure en un même état.

Que s'il vous semble que cela ne s'entend que pour ceux qui commencent, et qu'après avoir travaillé ils peuvent se reposer, souvenez-vous que je vous ai dit que le repos dont jouissent les âmes dont je parle maintenant n'est qu'intérieur, et qu'elles en ont, au contraire, beaucoup moins qu'auparavant dans l'extérieur. Car à quel dessein croyez-vous que l'âme envoie de cette septième demeure et comme du fond de son centre, ces inspirations, ou pour mieux dire ces aspirations dans toutes les autres demeures de ce château spirituel ? Est-ce, à votre avis, pour y laisser endormir tous les sens, toutes les puissances, et tout ce qui regarde le corps ? Nullement; mais c'est au contraire pour leur faire une guerre encore plus rude que quand elle souffrait avec eux, parce qu'elle ne connaissait point alors que ces grands travaux étaient les moyens dont Dieu se servait pour l'attirer à lui, et que le bonheur d'être maintenant en sa compagnie la rend encore plus forte. Car si David nous apprend que nous devenons saints avec les saints, qui doute qu'une âme qui, par une union si sublime de son esprit avec celui de

Dieu, est une même chose avec lui, qui est la souveraine force, n'en acquière une nouvelle incomparablement plus grande que celle qu'elle avait auparavant, comme nous voyons que les saints se sont trouvés capables de souffrir la mort avec joie. Ainsi la force de cette âme est telle qu'elle la communique dans toutes les demeures du château, et même au corps, qui tomberait souvent dans la défaillance si elle ne lui faisait quelque part de la vigueur qu'elle reçoit par le moyen de ce vin délicieux dont son divin époux lui est si libéral dans cette suprême demeure où il lui a fait l'honneur de l'introduire, et parce qu'il veut bien demeurer toujours avec elle, de même que l'aliment que reçoit l'estomac se répand ensuite dans toutes les parties du corps et les fortifie. Ainsi tant que les personnes que Dieu élève à un état si sublime vivent en ce monde, elles endurent toujours d'extrêmes travaux, parce que leur force intérieure est si grande, que, quelque guerre qu'elles fassent à leur corps, ce qu'elles souffrent leur paraît si peu considérable lorsqu'elles pensent à ce qu'a souffert leur époux, qu'elles auraient honte de s'en plaindre.

De là sont venues sans doute les grandes pénitences de tant de saints, telles qu'ont été celles de sainte Madeleine, qui avait passé auparavant une vie si délicieuse; de notre père saint Élie, si brûlant de zèle pour l'honneur de Dieu, et de saint Dominique et de saint François, qui ne se lassaient jamais de travailler pour attirer des âmes à lui, afin quelles le louassent. Car que n'ont-ils point enduré, après s'être oubliés euxmêmes pour ne penser qu'à procurer son honnenr et sa gloire ? C'est à quoi je souhaite, mes sœurs, que vos désirs tendent, et que votre occupation dans l'oraison n'ait pas pour but les consolations qui s'y rencontrent, mais d'y acquérir de la force pour être plus capables de servir Dieu. Ce serait perdre un temps si précieux que d'en user d'une autre sorte, et il serait bien étrange de prétendre recevoir de telles faveurs de Notre-Seigneur, en tenant un autre chemin que celui par lequel luimême et tous les saints ont marché. Il faut, pour bien recevoir ce divin hôte, que Marthe et Madeleine se joignent ensemble. Car serait-ce le bien recevoir que de ne lui point donner à manger? et qui lui en aurait donné si Marthe fût toujours demeurée, comme Madeleine, as— sise à ses pieds pour écouter sa parole? Or, quelle est cette nourriture qu'il désire, sinon que nous nous employions de tout notre pouvoir à lui gagner des âmes qui le louent, et qui trouvent leur salut dans les louanges qu'elles lui donnent et les services qu'elles lui rendent ?

Vous me ferez peut-être à cela deux objections. La première, que Jésus-Christ dit que Madeleine avait choisi la meilleure part. A quoi je réponds qu'elle avait déjà fait l'office de Marthe quand elle lui avait lavé les pieds, et les avait essuyés avec ses cheveux. Car quelle mortification croyez-vous que ce fut à une personne de sa condition d'aller ainsi à travers les rues, et peut-être seule, tant sa ferveur la transportait, d'entrer dans une maison inconnue, de souffrir le mépris du pharisien, et es reproches de sa vie passée, que lui faisaient ces

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