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avantages qu'elle tire de ces heureux ravissements. Comme il faut l'avoir éprouvé pour être persuadé d'une chose si merveilleuse, on a peine à ajouter foi aux changements que l'on remarque dans les personnes que Dieu favorise de ces grâces si extraordinaires. Au lieu qu'elles étaient auparavant lâches et faibles, on les voit devenir en un moment si ferventes et si courageuses, que, ne se contentant pas d'être à Dieu d'une manière ordinaire, il n'y a rien de si difficile qu'elles ne soient prêtes d'entreprendre pour son service. Ceux qui voient un si soudain changement s'imaginent que c'est une tentation et une folie; mais ils ne s'en étonneraient pas, et changeraient bientôt de sentiment, s'ils savaient que ce n'est pas d'elles-mêmes que ces âmes tirent leur force, et que c'est Dieu seul qui la leur donne, après qu'elles l'ont rendu le maître de leur volonté.

Je crois que, lorsque une âme est arrivée à un si haut degré de bonheur, elle ne parle ni ne fait plus rien par elle-même, mais n'agit que par les mouvements de ce souverain monarque, à qui elle se trouve si heureusement assujettie. O mon Dieu! que l'on voit clairement par là le sujet qu'avait David, et que nous avons tous avec lui, de vous demander ces ailes de colombe, qu'il vous priait de lui donner, dans l'un des versets de ses psaumes; car qu'est-ce autre chose ce que je viens de dire, sinon un vol de l'esprit pour s'élever au-dessus de toutes les créatures et de soi-même ? mais un vol tranquille, un vol agréable, un vol sans bruit.

Quel empire est comparable à celui d'une âme que Dieu a mise dans un état de voir ainsi au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être attachée à aucune par affection? quelle confusion n'a-t-elle point de les avoir autrefois estimées ? quel étonnement ne lui donne point le souvenir de l'aveuglement où elle était ? et qui pourrait exprimer combien grande est sa compassion pour ceux qu'elle voit être encore dans la même erreur, principalement si ce sont des personnes d'oraison, et que Dieu favorise de ces grâces? Elle voudrait élever sa voix, et quelquefois elle l'élève en effet pour leur faire connaître leur égarement, et attire ainsi sur elle mille et mille persécutions. On l'accuse de n'être guère humble, de se mêler ainsi d'instruire ceux de qui elle doit apprendre, et particulièrement si c'est une femme. Ainsi on la condamne, et avec raison, parce que l'on ne sait pas quelle est l'impétuosité du mouvement qui la contraint d'agir de la sorte, sans pouvoir y résister, et ne pas tâcher à détromper ceux qu'elle aime, afin de les délivrer de la servitude où elle s'est vue engagée, comme eux, durant si longtemps.

Cette âme a peine alors à comprendre comment elle a pu faire cas de ce que l'on nomme le point d'honneur; elle admire que, par une erreur qui n'est pas moins grande que générale, on donne ce nom à des choses si méprisables; elle voit clairement que le véritable honneur consiste à n'estimer que ce qui mérite de l'être, à ne considérer que

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comme un néant, et moins encore qu'un néant, tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à Dieu; et elle ne peut, sans se moquer d'elle-même, se souvenir du temps auquel elle faisait cas des richesses, et en désirait. Je n'ai jamais eu, grâces à Dieu, sujet de me confesser du dernier de ces défauts; mais je ne suis que trop coupable d'être tombée dans les autres. Que si l'on pouvait, par le moyen de ces richesses périssables, acheter le bonheur qu'il plaît maintenant à Dieu de me donner, je les priserais extrêmement ; mais je vois, au contraire, qu'un bien si souhaitable ne s'obtient qu'en renonçant à l'amour du bien.

Car qu'est-ce que l'on acquiert par le moyen des richesses que l'on recherche avec tant de passion? est-ce une chose de grande valeur? est-ce une chose durable? est-ce une chose qui mérite d'être si ardemment souhaitée ? N'est-ce pas, au contraire, acheter très-cher de malheureux plaisirs, de fausses joies, et souvent même l'enfer, pour y brûler dans un feu qui ne s'éteindra jamais ? Que de désordres seraient donc bannis du monde, que d'embarras on éviterait, et combien grande serait l'amitié qui nous unirait les uns avec les autres, si chacun s'accordait à ne considérer l'or et l'argent que comme une terre infructueuse, et si ce misérable intérêt de bien et d'honneur ne remplissait plus, comme il fait, tout de confusion et de trouble! Je suis persuadée que ce serait un remède à toutes sortes de maux.

Ainsi, quand l'âme est dans l'état dont j'ai parlé, elle connaît la gran deur de l'aveuglement qui nous porte à mettre notre satisfaction en des plaisirs qui ne produisent, même dès cette vie, que des inquiétudes, des peines et des douleurs; car elle ne voit pas seulement les fautes importantes qu'elle commet; elle discerne jusqu'à ses moindres défauts, fussent-ils plus imperceptibles que les toiles des araignées et que la poussière, parce qu'un rien ne peut se dérober à la lumière de ce divin soleil, qui l'éclaire et l'illumine de telle sorte, que, quelque soin qu'elle prenne de se purifier, elle se trouve toute pleine d'imperfections et de taches; de même qu'une eau, qui semblait fort claire avant que le soleil eût paru, se voit mêlée d'infinies impuretés, comme autant d'atomes, aussitôt qu'il a pénétré de ses rayons le vase de cristal qui la renferme. Cette comparaison me semble juste, étant certain qu'avant que l'âme fût dans le ravissement et dans l'extase, elle croyait travailler de tout son pouvoir à ne point offenser Dieu; mais le soleil de justice ne lui fait pas plus tôt ouvrir les yeux, qu'elle se trouve si défectueuse, qu'elle voudrait les fermer, ainsi qu'un jeune aiglon qui n'aurait pas encore la vue assez forte pour regarder fixement le soleil; et elle en voit néanmoins assez, pour connaître qu'elle n'est qu'imperfection et que misère. Alors elle se souvient de ce verset du psaume: Qui peut, Seigneur, passer pour juste devant vos yeux? elle ne saurait regarder cet être éternel, sans se trouver éblouie de sa lumière, ni se considérer ellemême sans se trouver toute couverte de fange. Ainsi, de quelque côté que cette âme se tourne, elle demeure aveuglée et si épouvantée des

merveilles qu'elle voit, et de la grandeur infinie de Dieu, qu'elle tombe dans la défaillance. C'est alors qu'elle entre dans une véritable humilité, el ne fait point de scrupule de dire du bien d'elle-même ni de souffrir que l'on en dise, parce qu'elle sait que c'est au seigneur du jardin d'en distribuer les fruits à qui bon lui semble, comme appartenant à lui seul; et qu'ainsi n'y ayant aucune part et ne s'en pouvant rien attribuer, si elle dit quelque chose d'elle-même à son avantage, ce n'est que pour être référé à lui et pour sa gloire. Car comment pourrait-elle l'ignorer, puisqu'elle voit manifestement que, quelque résistance qu'elle y voulût faire, il ne serait pas en son pouvoir de ne point fermer les yeux à toutes les choses de la terre, et de ne les pas ouvrir à la lumière de la vérité ?

CHAPITRE XXI.

La Sainte continue et achève de traiter dans ce chapitre de la quatrième manière d'oraison, qui est le ravissement, et des effets qu'elle produit dans les âmes.

Pour achever ce que j'avais commencé de traiter dans le chapitre précédent, je dis, que lorsqu'en cette quatrième manière d'oraison l'âme est dans le ravissement, elle n'a plus besoin de donner son consentement à ce qu'il plaît à Dieu d'ordonner d'elle, parce qu'elle l'a déjà donné; qu'elle s'est dépouillée de sa volonté pour l'en rendre maître, et sait que rien ne se pouvant cacher à sa connaissance, elle ne saurait le tromper. Ce n'est pas comme ici-bas, où tout étant plein d'artifice, lorsque l'on croit avoir gagné l'amitié d'une personne qui nous en donne des apparences, on trouve que ce n'était que dissimulation; et quel moyen de vivre parmi tant de déguisements et de tromperies si ordinaires dans le monde, principalement lorsque l'intérêt s'y rencontre ? Qu'heureuse est une âme à qui Dieu fait connaître la vérité! et combien serait-il plus avantageux aux rois de posséder ce bonheur, que de commander à tant de provinces! Quel ordre ne régnerait pas dans leurs états, et quels maux n'empêcheraient-ils pas d'arriver, lorsqu'ils n'appréhenderaient point de perdre, pour l'amour de Dicu, s'il en était besoin, l'honneur et la vie! et combien sont-ils plus obligés que leurs sujets de préférer sa gloire à la leur propre, puisqu'ils doivent leur servir d'exemple! Le désir d'augmenter la foi et de retirer les hérétiques de leur erreur, ne devrait-il pas leur faire hasarder mille royaumes, s'ils les avaient, pour acquérir des couronnes immortelles, puisqu'il y a tant de différence entre les royaumes temporels et périssables, et ce royaume éternel auquel ils doivent aspirer, que pour peu qu'une âme ait goûté de cette eau céleste, il ne lui reste plus que du dégoût pour toutes les choses créées ? Et que sera-ce donc lorsqu'elle se trouvera dans le ciel entièrement plongée dans cette mer que l'on peut nommer un océan de félicité et de gloire?

<< Seigneur, mon Dieu, quand vous m'auriez élevée dans une condi«<tion qui me donnerait droit de publier de si grandes vérités, on ne me

a croirait pas plus que plusieurs autres qui sont plus capables que moi « d'en faire connaître l'extrême importance; mais je me satisferais au « moins moi-même; et il me semble que je donnerais de bon cœur ma << vie pour un tel sujet. Je n'oserais néanmoins répondre de moi, tant << ma faiblesse et ma misère donnent peu lieu de se fier à mes paroles, « quoique le mouvement qui me pousse à désirer de faire entendre cela << à ceux qui gouvernent soit si violent, qu'il me dévore et me consume.

« Tout ce que je puis faire, mon Dieu, est d'avoir recours, pour vous

«

prier de rémédier à tant de maux. Vous savez, Seigneur, que je con«< sentirais avec joie d'être privée de toutes les grâces que vous m'avez

« faites, pourvu que vous me missiez en état de ne vous plus offenser, <«< et de pouvoir inspirer ce sentiment aux rois et aux princes; parce « que, s'ils l'avaient, il leur serait impossible de consentir à tant de « maux qui se commettent sous leur autorité, et de ne pas faire de très«< grands biens. Ouvrez leurs yeux, Seigneur, afin qu'ils connaissent quels sont leurs devoirs, et qu'il n'y a rien qu'ils ne soient obligés de << faire, pour répondre aux faveurs dont ils vous sont redevables, et qui << sont si grandes que vous ne les élevez pas seulement sur la terre aua dessus du reste des autres hommes, mais que, comme on le dit, lors<< qu'ils passent de ce monde dans un autre, vous en donnez des mar«ques par des signes qui paraissent dans le ciel; ce qui me ferait « souhaiter, mon Sauveur, que de même que si cela est véritable, il y « aurait quelque rapport en ce qui se passe en leur mort et ce qui se « passa en la vôtre, ils s'efforçassent d'imiter la sainteté de votre vie. »> Mais ne me trouvez-vous point trop hardie, mon père, d'oser parler de la sorte? Si cela est, déchirez, s'il vous plaît, ce papier aussitôt que vous l'aurez lu; et excusez la passion avec laquelle je désirerais de pouvoir contribuer en quelque chose au salut de ces personnes sacrées, qui sont les images de Dieu, et pour qui je le prie sans cesse, puisque cette passion est si grande, que si je pouvais leur parler de vive voix, et que je crusse qu'ils ajouteraient foi à mes paroles, je leur parlerais encore avec plus de hardiesse que je ne vous écris ceci. Je souhaiterais même souvent de donner ma vie pour pouvoir en quelque sorte leur être utile, et je croirais beaucoup gagner en la perdant pour un tel sujet. Car quel moyen de vivre dans un aussi grand aveuglement et d'aussi grandes ténèbres que sont celles qui couvrent aujourd'hui toute la surface de.la terre?

Lorsqu'une âme est arrivée à l'état que j'ai dit, elle n'a pas seulement les désirs, mais Dieu lui donne la force de passer jusqu'aux effets ; elle ne rencontre aucune occasion de le servir, qu'elle ne s'y porte avec une ardeur extrême, et croit néanmoins ne rien faire, parce qu'elle voit clairement qu'excepté de plaire à Dieu, tout le reste n'est qu'un néant; mais ma douleur en cela est que ces occasions de travailler pour le servir ne s'offrent point aux personnes qui lui sont aussi inutiles que je suis. « Faites-moi la grâce, Seigneur, de pouvoir un jour vous payer au moins

« quelque obole sur d'aussi grandes sommes que sont celles que je vous <<< dois, et ordonnez de tout le reste comme il vous plaira, pourvu que « je puisse vous rendre quelque service. D'autres femmes vous ont té<< moigné leur amour par des actions héroïques, et vous ne m'employez « point, parce que vous voyez que tout ce que je fais ne consiste qu'en « des paroles et en des désirs ; et je ne puis pas seulement me bien ex« pliquer, à cause que peut-être j'en abuserais. Jésus, mon Sauveur, qui • êtes le souverain bien, ne tardez pas davantage, s'il vous plaît, à for«<tifier mon âme, afin de la rendre capable de faire quelque chose pour << votre service; car quel moyen de souffrir plus longtemps de vous tant << devoir, sans vous rien payer? Ne permettez pas que je me présente « toujours ainsi devant vous avec les mains vides. Je désire, quoi qu'il « m'en coûte, de vous satisfaire, et je sais qu'il n'y a point de bonnes « œuvres que vous laissiez sans récompense. Je vous ai donné ma vie, <«< mon honneur et ma volonté; disposez donc de moi selon la vôtre, « puisque je suis à vous absolument et sans réserve. Je sais, Seigneur, « que je ne puis rien de moi-même; mais, pourvu qu'après m'avoir fait » la grâce de m'attirer à vous, et de me donner la connaissance de la « vérité, vous ne vous eloigniez point de moi, rien ne me sera impossi<«<ble; au lieu que, pour peu que vous m'abandonniez, je me trouve<< rais comme j'étais, c'est-à-dire dans le chemin de l'enfer. ».

Quelle douleur égale à celle d'une âme qui, après avoir éprouvé un si grand bonheur que celui qui se rencontre dans les grâces que vous m'avez faites, se voit rengagée à traiter avec le monde, à paraître encore sur le théâtre de la vie humaine, qui n'est que désordre et déréglement, et à employer du temps à dormir et à manger pour satisfaire aux besoins du corps ! Tout la lasse, tout l'ennuie; et elle ne peut s'affranchir de ces peines à cause des chaînes qui l'y retiennent. C'est alors qu'elle ressent encore davantage le poids de la captivité qui l'attache avec le corps, et la misère de cette vie; elle connaît avec combien de raison saint Paul demandait à Dieu de l'en délivrer; elle élève sa voix avec luj, comme je l'ai dit ailleurs, pour le prier de la mettre en liberté; et ses paroles sont souvent accompagnées de mouvements si violents, qu'il semble qu'elle veuille sortir de la prison de son corps pour aller chercher cette heureuse liberté qu'elle ne peut trouver étant avec lui; elle se considère comme un esclave dans une terre étrangère; et ce qui l'afflige encore davantage, est de ne rencontrer presque personne qui soit pressé du même désir qu'elle, de sortir de cette captivité; tous, au contraire, si on en excepte un très-petit nombre, souhaitent de vivre.

Que si nous étions détachés de tout, et ne missions point notre con-` tentement dans les choses de la terre, combien le déplaisir de ne pas jouir de la présence de Dieu diminuerait-il dans notre esprit l'appréhension de la mort, par le désir de jouir dans un autre monde de la véritable vie! Lorsque je pense qu'ayant si peu de charité, et étant si incerLaine de mon bonheur à venir, parce que mes œuvres m'en rendent

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