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et de bien considerer que, quelque grandes que soient les faveurs que Dieu fait à une âme dans l'oraison, elle ne doit point cesser de se défier d'elle-même, mais éviter jusqu'aux moindres occasions de l'offenser, puisqu'autrement elle courrait toujours risque de tomber; l'artifice du démon étant si grand, qu'encore qu'il soi véritable que cette âme est favorisée de Dieu, il tâche à se servir de ces mêmes grâces qui devaient contribuer à son salut. Ainsi, quelque véritables que soient les désirs et les résolutions de bien faire qu'ont ceux qui ne sont pas encore affermis dans les vertus, ni assez mortifiés et détachés d'eux-mêmes, ils ne sauraient trop suivre ce conseil pour éviter un tel péril. Un avis si important ne vient pas de moi; c'est Dieu lui-même qui le donne; et c'est ce qui me fait désirer que les personnes ignorantes comme je suis en profitent, parce qu'une âme qui se trouve en cet état doit continuellement être sur ses gardes, sans sortir d'elle-même pour s'engager dans le combat par une vaine confiance en ses forces; il lui doit suffire de se défendre; et encore a-t-elle besoin de bonnes armes pour soutenir l'effort des démons, tant elle est incapable de les attaquer et de les vaincre, comme font ceux qui sont arrivés à ce degré de perfection dont je parlerai dans la suite.

L'artifice du diable est si grand, qu'il se sert pour perdre une âme de ce qui devrait le plus lui servir; car, lorsqu'elle se voit si proche de Dieu, qu'elle connaît la différence qui se trouve entre les biens du ciel et ceux de la terre, et combien elle lui est obligée de l'amour qu'il lui porte, cet ennemi mortel des hommes prend sujet de ce même amour qu'elle a pour Dieu, pour la faire entrer dans une si grande confiance, et une telle certitude de son salut, qu'elle se persuade de ne pouvoir jamais perdre le bonheur qu'elle possède, et pense voir si clairement la récompense que Dieu lui prépare, et en connaître tellement le prix, qu'elle mourrait plutôt, co lui semble, que de renoncer à une si grande félicité pour des choses aussi basses et aussi méprisables, que sont les plaisirs de la terre. Ainsi, par cette malheureuse confiance, elle perd la défiance qu'elle devrait avoir d'elle-même, et, croyant n'avoir plus rien à appréhender, parce que son intention est bonne, elle ne se tient plus sur ses gardes, mais s'expose hardiment dans les périls. Ce n'est pas néanmoins par orgueil qu'elle agit de la sorte; elle sait qu'elle ne peut rien d'elle-même; c'est par une confiance de Dieu qui n'est pas accompagnée de la discrétion, qui devrait lui faire considérer que, n'étant encore que comme un petit oiseau dont la plume ne fait que commencer à paraître, elle peut bien sortir de son nid, et en sort en effet par l'assistance de Dieu, mais ne saurait encore voler, à cause qu'elle n'est pas affermie dans les vertus qui sont ses ailes, et n'a pas assez d'expérience pour connaître les dangers qu'elle doit craindre, et le dommage qu'elle peut recevoir de se confier à elle-même.

Ce fut cette dangereuse confiance qui me fut si préjudiciable; et l'on voit par là quel est le besoin d'avoir un directeur, et de communiquer

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avec des personnes spirituelles. Je crois néanmoins que, lorsque Dieu a fait arriver une âme à ce degré d'oraison, il continue de la favoriser, et ne permet pas qu'elle se perde, si elle ne l'abandonne entièrement. Mais s'il arrive qu'elle tombe, je la conjure encore, au nom de Notre-Seigneur, de bien prendre garde à ne pas se laisser tromper par le démon, s'il voulait, sous prétexte d'une fausse humilité, lui persuader d'abandonner l'oraison comme il me le persuada, ainsi que je l'ai dit, et que je ne saurais trop le répéter. Confions-nous en Dieu; sa bonté est plus grande que notre malice; notre repentir lui fait oublier notre ingratitude, et, au lieu de nous châtier d'avoir abusé de ses grâces, elles le portent à nous pardonner, parce qu'il nous considère comme des domestiques qui ont eu l'honneur de le servir. Que ceux qui se trouveront en cet état se souviennent de ce qu'il dit sur ce sujet dans l'Évangile, et de la manière dont il en a usé envers moi, qui me suis plutôt lassée de l'offenser, qu'il ne s'est lassé de me pardonner. Que s'il ne se lasse donc point de donner, et si la source de ses miséricordes est inépuisable, ne serions-nous pas bien malheureux de nous lasser de recevoir? Qu'il soit béni à jamais, et que toutes les créatures lui donnent dans tous les siècles des siècles les louanges qui lui sont dues.

CHAPITRE XX.

De la différence qu'il y a entre l'oraison d'union et celle de ravissement, et des merveilleux effets que produit cette dernière.

DE L'ORAISON DE RAVISSEMENT. (Suite.)

Je désirerais de pouvoir, avec l'assistance de Dieu, faire connaître la différence qu'il y a entre l'union et le ravissement, que l'on nomme autrement l'élévation ou le vol de l'esprit; car ces trois différents noms ne signifient qu'une même chose, et l'on y ajoute aussi celui d'extase (1).

Le ravissement va encore beaucoup au-delà de l'union, et produit de beaucoup plus grands effets. On peut dire que l'union est comme le commencement, le milieu et la fin, mais c'est seulement dans l'intérieur, au lieu que le ravissement, étant dans un beaucoup plus haut degré d'élévation, il n'opère pas seulement dans l'intérieur, mais aussi dans l'extérieur. Que Notre-Seigneur rende, s'il lui plaît, cela intelligible comme le reste, qu'il m'aurait été impossible d'expliquer, s'il ne m'eût fait connaître de quelle manière j'en pouvais donner l'intelligence.

(1) Lorsque la Sainte dit que le ravissement surpasse l'union, elle veut dire que l'âme jouit plus pleinement de Dieu dans le ravissement que dans l'union, parce qu'il s'en rend alors plus absolument le maître. Ce qui est en effet de la sorte, parce que l'usage des puissances tant intérieures qu'extérieures se perd dans le ravissement. Et, quand elle dit que l'union est le commencement, le milieu et la fin, elle entend que la pure union est presque toujours d'une même sorte; mais que dans le ravissement il y a des degrés dont les uns sont comme le commencement, d'autres comme le milieu, et d'autres comme la a; ce qui fait qu'on leur donne divers noms, dont les uns signifient ce qui est le moins parfait, d'autres ce qui est plus parfait, et d'autres ce qui est encore davantage, ainsi que la Sainte le déclare ailleurs.

Cette dernière eau dont j'ai parlé tombe en si grande abondance, que, si nous étions capables de la recevoir tout entière, nous croirions avec raison avoir au-dedans de nous la nuée d'où Dieu, en se cachant à nos yeux, fait sortir et répand cette admirable pluie qui arrose si heureusement notre âme. Quand nous lui rendons grâces d'une si grande faveur, et nous efforçons autant qu'il est en notre pouvoir de la reconnaître, il rassemble toutes les, puissances de notre âme, de même qu'une nuée se forme des vapeurs de la terre, et la tire ensuite vers le ciel, où il lui montre les trésors et les richesses infinies de ce royaume éternel dont il veut la rendre participante. Je ne sais si cette comparaison est juste, mais je sais très-bien que cela se passe de la sorte. L'âme, dans ces ravissements, semble ne plus animer le corps. Il sent sensiblement que la chaleur naturelle l'abandonne, et devient tout froid, mais avec un plaisir inconcevable.

On peut presque toujours, dans l'oraison d'union, résister à l'attrait de Dieu, quoique avec peine, parce que nous sommes encore dans notre pays et dans notre terre; mais il n'en est pas de même dans le ravissement; on ne peut presque jamais y résister; et il arrive souvent que, sans que nous y pensions, et sans aucune autre préparation qui nous y dispose, il vient avec une impétuosité si prompte et si forte, que nous voyons et sentons tout d'un coup élever la nuée dans laquelle ce divin aigle nous cache sous l'ombre de ses ailes. Il nous est impossible de concevoir de quelle sorte cela se passe; car, encore que nous y trouvions un grand plaisir, nous sommes naturellement si faibles, que nous ne pouvons d'abord n'être point touchés de crainte.

Il faut qu'une âme soit extraordinairement généreuse, pour s'abandonner alors sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisser conduire par lui où il lui plait, quelque peine qu'elle en ressente. Je me suis quelquefois trouvée en avoir une si grande, que je faisais tous mes efforts pour tâcher de résister, principalement lorsque je tombais dans ces ravissements en présence de plusieurs personnes; tant j'appré¬ hendais qu'il n'y eût de l'illusion. En cet état qui est comme un combat que l'on entreprendrait contre un très-puissant géant, je résistais quelquefois un peu; mais je me trouvais après si lasse et si fatiguée, qu'il me semblait que j'avais le corps tout brisé,

En d'autres temps Il m'était absolument impossible de m'opposer à un mouvement si violent; je me sentais ensuite enlever l'âme et la tête sans que je pusse l'empêcher, et quelquefois tout mon corps, en sorte qu'il ne touchait plus à terre. Une chose si extraordinaire, et qui ne m'est arrivée que rarement, m'arriva cependant une autre fois, lorsque j'étais à genoux dans le chœur avec toutes les religieuses, prête à communier. Comme cela me parut surnaturel, et qu'il pourrait être extrêmement remarqué, j'usai du pouvoir que me donnait la qualité de prieure, que j'avais alors, pour leur défendre d'en parler.

Une autre fois, durant un sermon qui se faisait le jour de la fête de

notre patron, et où il y avait plusieurs dames de qualité, commençant à sentir que la même chose m'allait arriver, je me jetai par terre, nos sœurs s'approchèrent de moi pour me retenir; mais cela ne put empêcher qu'on s'en aperçût. Je priai alors beaucoup Notre-Seigneur de ne plus me favoriser de ces grâces qui paraissent à l'extérieur sans pouvoir être cachées, et qui me donnaient tant de peine; et j'ai, ce me semble, sujet de croire qu'il lui a plu de m'exaucer, cela ne m'étant point arrivé depuis, mais il n'y a pas encore longtemps.

Dans la résistance que je faisais pour m'empêcher d'être ainsi élevée de terre, je sentais sous mes pieds quelque chose qui me poussait avec tant de violence, que je ne saurais à quoi la comparer, nul autre de tous les mouvements qui se passent dans l'esprit n'ayant rien qui approche d'une telle impétuosité; et ce combat que j'éprouvais en moi-même était si grand, que j'en avais le corps tout rompu sans pouvoir rien gagner par ma résistance, à cause qu'il faut que tout cède au pouvoir infini de Dieu.

Quelquefois Dieu se contente de nous faire voir qu'il nous veut accorder cette faveur, et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir; mais, encore que nous y résistions par humilité, elle ne laisse pas de produire les mêmes effets que si nous y avions donné un entier consentement.

Ces effets sont grands. Nous connaissons que de telles grâces ne sauraient venir que de lui, qu'il est le maître de notre corps aussi bien que de notre âme, et que nous ne pouvons rien de nous-mêmes; ce qui imprime dans notre esprit une grande humilité. Je confesse néanmoins que cela me donnait au commencement une étrange crainte, parce que rien n'est plus étonnant que de se voir ainsi élever en l'air; car, encore que l'âme tire le corps après elle avec un singulier plaisir, quand il ne resiste point, le sentiment ne se perd pas; au moins cela se passait de la sorte en moi, puisque je connaissais bien que j'étais élevée de terre. La majesté de Dieu se montre alors à nous dans un tel éclat qu'il nous épouvante, et nous fait concevoir une extrême appréhension d'offenser un maître si redoutable; mais nous sentons en même temps redoubler notre amour pour lui, en voyant que, bien que nous ne soyons que des vers de terre et que pourriture, celui qu'il nous porte est si grand, qu'il ne se contente pas d'élever notre âme jusqu'à lui, mais qu'il veut élever notre corps, quoique mortel et composé d'un limon qui étant de soi-même si méprisable, l'est encore beaucoup plus par nos péchés.

Un autre de ces effets est un si merveilleux détachement, que je ne saurais l'exprimer; tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il me paraît en quelque sorte différent des autres auxquels l'esprit seulement a part, parce qu'il semble que dans celui-ci Dieu veut que le corps, aussi bien que l'âme, se détache tellement de toutes les choses de la terre, que la vie lui devienne ennuyeuse, et nous fait ainsi entrer dans une heu

reuse peine que nous ne saurions concevoir de nous-mêmes, ni cesser d'avoir quand Dieu nous la donne.

Je désirerais de faire entendre en quelque sorte combien grande est cette peine; mais je ne crois pas le pouvoir. J'en dirai néanmoins quelque chose, après avoir remarqué que je ne l'ai eue qu'ensuite des visions et des révélations dont je parlerai, et dans le temps auquel NotreSeigneur me favorisait de tant de grâces dans l'oraison, et m'y faisait goûter tant de douceurs. Or, quoique je ne laisse pas de goûter encore quelquefois ces mêmes douceurs, je me trouve le plus souvent dans la peine dont je vais parler. Elle est tantôt plus grande et tantôt moindre : je commencerai par celle qui est la plus grande.

Quelque violents et impétueux que fussent les mouvements que je ressentais lorsque Dieu me voulait faire entrer dans le ravissement, dont je traiterai ci-après, il me paraît n'y avoir pas moins de différence entre eux et cette peine dont j'ai maintenant à parler, qu'entre une chose corporelle et une spirituelle; et je ne crois pas exagérer en usant de cette expression, parce qu'encore qu'il semble que le corps participe à ce que l'âme souffre dans ces mouvements, ce n'est pas avec un aussi extrême abandon que celui que l'on éprouve dans cette peine dont il s'agit, et à laquelle, comme je l'ai dit, nous ne pouvons en rien contribuer. L'âme s'y voit souvent, en un moment et lorsqu'elle y pense le moins, dans un transport dont elle ignore la cause, qui l'agite d'une telle sorte, qu'elle se sent élevée au-dessus d'elle-même et de toutes les choses créées, parce que Dieu l'en sépare d'une manière si extraordinaire, que, quelques efforts qu'elle fit, elle ne pourrait trouver sur la terre une seule créature qui lui tint compagnie; et quand elle le pourrait, elle ne le voudrait pas, mais souhaiterait plutôt de mourir dans cette heureuse solitude. On lui parlerait alors inutilement; il lui serait impossible de répondre, tant son esprit est inséparablement attaché à ce seul objet qui l'occupe tout entière, et tant elle est incapable de pouvoir, pour peu que ce soit, disposer d'elle-même. Quoiqu'il lui semble en cet état que Dieu soit très-éloigné, il lui fait voir quelquefois quelle est sa grandeur infinie d'une manière si admirable, qu'avec grande peine je pourrais l'exprimer par mes paroles, puisque cela va tellement au-delà de l'imagination, qu'il faut l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir et de le croire. Mais cette communication merveilleuse dont Dieu favorise l'âme, n'est pastant pour la consoler que pour lui faire connaître le sujet qu'elle a de s'affliger de ne pas jouir continuellement du bonheur de sa présence, lui qui, étant le souverain bien, est l'unique source de tous les biens.

Cette même communication de l'âme avec Dieu augmente encore de telle sorte son désir d'être toujours unie à lui, qu'elle se trouve hors de sa présence dans une solitude qui lui est si insupportable, qu'elle lui fait dire ce que disait David, ce grand roi et ce grand prophète, lorsqu'il se trouvait dans une solitude encore plus grande, parce que Dieu la lui

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