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ainsi que je le dirai plus particulièrement, s'il lui plaît de m'assister. Je dis donc que nous ne devons pas tâcher de suspendre notre entendement, ni cesser de le faire agir, parce que nous demeurerions comme stupides, sans pouvoir arriver à ce que nous prétendrions obtenir par ce moyen. Mais, lorsque c'est Dieu qui le suspend et qui arrête ses fonctions, il lui donne des sujets de s'occuper qui le ravissent en admiration, et lui font comprendre, sans discourir et sans raisonner plus de choses, durant l'espace d'un Credo, que nous ne pourrions en apprendre avec notre étude en plusieurs années.

C'est une rêverie que de s'imaginer qu'il dépend de nous de faire agir ou de faire cesser d'agir, comme il nous plaît, les puissances de notre âme. Je répète encore, bien qu'on ne le croie pas, qu'il n'y aurait pas en cela grande humilité; et que, s'il n'y a point de péché, c'est au moins une peine très-mal employée et qui laisse l'âme dans le dégoût, parce qu'elle se trouve comme un homme qui, s'étant déjà élancé pour sauter, et étant retenu par quelqu'un, trouve qu'il a fait un effort inutile. Que si l'on y fait attention, on connaîtra par ce dégoût, qu'il y a quelque manquement d'humilité, puisque cette excellente vertu a cela de propre, que nulle des actions dont elle est accompagnée n'en donne jamais. Je pense avoir assez fait entendre, par ce que j'ai dit, ce que je voulais éclaircir; mais ce n'est peut-être qu'à moi. Je prie Dieu de vouloir ouvrir les yeux de ceux qui le liront, par l'expérience qu'ils en feront; car, pour peu qu'ils l'éprouvent, ils n'auront point de peine à l'entendre.

Je lus beaucoup durant plusieurs années, sans rien comprendre à ce que je lisais, et je passai longtemps sans pouvoir dire un seul mot pour faire entendre aux autres ce que Dieu me faisait connaître, et j'en avais beaucoup de peine; mais sa divine majesté en donne, quand il lui plaît, l'intelligence en un moment, d'une manière qui épouvante. Je puis donc dire avec vérité, qu'encore que je communiquasse avec plusieurs personnes très-spirituelles, qui s'efforçaient de m'aider à leur faire entendre les grâces que Dieu me faisait, ma stupidité était si grande, que cela m'était entièrement inutile. Comme Notre-Seigneur a toujours voulu me servir de maître, dont je ne saurais trop le louer, ni le dire, sans en avoir de la confusion, il voulait peut-être que je n'eusse qu'à lui l'obligation de lui ouvrir l'esprit, et de me délier la langue. Ainsi, sans que je le recherchasse ni ne le lui demandasse, n'ayant été curieuse qu'en des choses vaines, et non en celles où il aurait été louable de l'être, sa divine majesté me donna sur cela, en un moment, une si claire intelligence et une si grande facilité à m'expliquer, que mes confesseurs en furent étonnés, et moi plus qu'eux, parce que je savais, mieux qu'ils ne le pouvaien! savoir, quelle était mon incapacité. Il n'y a pas longtemps que j'ai reçu cette grâce, et elle fait que je ne me mets point en peine d'apprendre ce que Notre-Seigneur ne m'enseigne pas, si ce n'est pour ce qui regarde ma conscience.

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Je redis encore qu'il faut bien prendre garde à ne pas élever son esprit, si ce n'est pour suivre l'attrait de Dieu qui l'élève; ce qu'il est facile de connaître. Cet avis est fort important, principalement pour les femmes, parce que le diable peut, par ses illusions, les tromper plus facilement que les hommes, quoique je tienne pour certain que NotreSeigneur ne permettra pas que les artifices de cet ennemi de notre salut nuisent à ceux qui s'efforcent de s'approcher humblement de sa suprême majesté; mais qu'au contraire, ils profiteront du mal qu'il voudrait leur faire.

Je me suis beaucoup étendue sur ce sujet, à cause que, ce chemin étant le plus battu par ceux qui commencent, ces avis me paraissent fort importants. D'autres en auront sans doute beaucoup mieux écrit, et j'ai une extrême confusion d'avoir entrepris d'en parler. Que NotreSeigneur, qui souffre et qui veut qu'une personne aussi imparfaite que je le suis se mêle de parler de choses si relevées et si divines, soit béni en tout et à jamais.

CHAPITRE XIII.

Divers avis très-utiles pour ceux qui commencent à vouloir faire oraison, afin de se garantir des piéges que le démon leur tend pour les empêcher de s'y avancer. Combien il importe de communiquer avec des personnes savantes, et d'avoir un bon directeur.

DE L'ORAISON (suite); COMBIEN IL IMPORTE D'AVOIR UN BON directeur.

Je crois devoir maintenant parler de certaines tentations qui se rencontrent lorsque l'on commence à s'exercer dans l'oraison, dont j'en ai éprouvé quelques-unes, et donner sur ce sujet, des avis qui me paraissaient nécessaires. Il faut marcher dans ce chemin avec joie et tranquillité, et c'est se tromper que de se persuader, comme font quelquesuns, que la dévotion ne s'accorde pas avec cette liberté d'esprit. Il est très-bon néanmoins de se méfier de soi-même, afin de ne point s'engager dans les occasions où l'on a accoutumé d'offenser Dieu jusqu'à ce que l'on soit extrêmement confirmé dans la vertu; mais il se trouve très-peu de personnes qui le soient assez pour pouvoir s'empêcher de tomber, lorsqu'elles se rencontrent dans ces occasions qui sont conformes à leur naturel; et, tandis que nous vivons, l'humilité nous oblige à ne perdre jamais le souvenir de notre faiblesse et de notre misère.

Toutefois il y a des temps et des occasions où il est permis de donner du relâche à son esprit, et une récréation qui le rende capable de retourner avec plus de vigueur à l'oraison; ce que la discrétion, si nécessaire en toutes choses, doit régler. Il faut aussi, pour ne point laisser ralentir nos désirs, avoir une grande confiance en Dieu, et espérer que, pourvu que nous nous efforcions toujours de nous avancer, nous pourrons, avec son assistance, acquérir peu à peu la perfection où tant de saints sont arrivés par ce moyen. Car Dieu veut et prend plaisir à voir que l'on marche avec courage dans son service, pourvu que ce

courage soit accompagné d'humilité et de défiance de soi-même. Je n'ai jamais vu aucune de ces âmes généreuses demeurer en chemin, ni aucune de celles qui étaient lâches, quoiqu'elles fussent humbles, qui aient pu autant avancer en plusieurs années, que les autres faisaient en peu de temps. Je ne saurais penser sans étonnement à l'avantage qu'il y a de ne point se décourager par la grandeur de l'entreprise, à cause que l'âme prend ainsi un vol qui la mène bien loin, quoiqu'ayant, comme un petit oiseau, les ailes encore faibles, elle se lasse et soit contrainte quelquefois de se reposer.

Ces paroles de saint Paul, qui me faisaient voir que nous ne pouvons rien de nous-mêmes, mais que nous pouvons tout avec l'assistance de Dieu, me servirent beaucoup, comme aussi ces autres de saint Augustin: Donnez-moi, Seigneur, la force de faire ce que vous me commandez, et commandez-moi ce que vous voudrez. Je me représentais souvent qu'il n'était point arrivé de mal à saint Pierre pour avoir osé entreprendre de marcher sur la mer, bien qu'il ait eu peur après s'y être engagé. Ces premières résolutions sont fort importantes, quoiqu'il faille agir alors avec grande retenue, et ne rien faire que par l'avis de son directeur ; mais il faut prendre garde à ne pas choisir pour directeur un homme qui ne nous apprenne qu'à aller, comme les crapauds, à la chasse de lézards; et nous ne saurions trop avoir toujours l'humilité devant les yeux, pour connaître que c'est de Dieu seul que nous tenons tout ce que nous avons de force.

Sur quoi il importe de savoir quelle doit être cette humilité; car je ne doute point que le démon ne nuise beaucoup à ceux qui s'exercent à l'oraison, et qu'il ne les empêche de s'avancer en leur donnant une fausse idée de cette vertu, pour leur faire croire qu'il y a de l'orgueil à aspirer si haut, que de vouloir imiter les saints et désirer de souffrir comme eux le martyre, parce que leurs actions sont plus admirables qu'imitables pour des pécheurs comme nous. Je ne conteste pas cela, et je dis seulem nt qu'il est besoin de discerner ce que nous pouvons imiter, et ce que nous ne pouvons qu'admirer. Il y aurait sans doute de l'imprudence à une personne faible et malade de vouloir beaucoup jeûner, faire de grandes pénitences, et s'en aller dans un désert où elle ne pourrait trouver de quoi manger, ni aucun soulagement et autres choses semblables.

Mais nous devons être persuadés que nous pouvons, avec l'assistance de Dieu, nous efforcer de concevoir un grand mépris du monde, de l'honneur et des richesses; car nous y sommes naturellement si attachés, qu'il nous semble que la terre nous doive manquer. Lorsque nous voulons tant soit peu oublier les choses corporelles pour penser aux spirituelles, nous nous imaginons aussitôt qu'il est plus facile de se recueillir quand on ne manque de rien, parce que la pensée de nos besoins nous donne de la distraction et du trouble dans l'oraison. Sur quoi j'avoue ne pouvoir souffrir que nous ayons si peu de confiance en 13

S. TH. 1.

Dieu et tant d'amour-propre, que de semblables soins nous inquiètent. Cependant il est certain que, lorsque l'on est si peu avancé, ces bagatelles ne donnent pas moins de peine que des choses fort importantes en donneraient à ceux qui le sont beaucoup, et nous nous persuadons néanmoins d'être spirituels. Cette manière d'agir me paraît vouloir accorder et satisfaire tellement le corps et l'âme, que l'un ne perdant rien de ce qui peut le contenter, l'autre ait le bonheur de jouir de Dieu. Ce n'est pas que cela ne puisse être, si on embrasse la vertu ; mais c'est marcher à pas de tortue, que de marcher de la sorte; et l'on n'arrive jamais par ce chemin à une grande élévation et liberté d'esprit. Il est bon pour des personnes mariées, et l'on ne saurait les blâmer d'agir conformément à leur vocation; mais on ne me persuadera jamais qu'il soit propre à ceux qui ont renoncé au monde. Je l'ai éprouvé, et je serais toujours demeurée dans ce chemin, si Dieu, par son extrême bonté, ne m'en eût enseigné un autre.

Néanmoins, pour ce qui est des désirs, j'en avais toujours de grands; mon mal était que je voulais, comme je l'ai dit, allier deux choses incompatibles, l'exercice de l'oraison et mon divertissement; et je crois que si l'on m'eût fait connaître l'erreur où j'étais, et ce que je devais faire pour m'élever plus haut, sans voler toujours ainsi terre-à-terre, je serais passée de ces désirs stériles aux actions qu'ils doivent produire; mais, pour punition de nos péchés, il se trouve si peu de personnes qui n'aient en cela une excessive et dangereuse discrétion, que c'est, à mon avis, ce qui empêche ceux qui commençent d'arriver bientôt à une grande perfection; car il ne tient point à Dieu, et nous sommes si misérables, que nous ne devons en attribuer la faute qu'à nous-mêmes.

Nous pouvons aussi imiter les saints dans leur amour pour la solitude, dans leur silence, et dans plusieurs autres vertus qui ne tueraient point ce misérable corps, qui ne craint pas de dérégler l'âme par le soin qu'il prend de se conserver avec tant de délicatesse. Le démon, de son côté, contribue beaucoup à l'entretenir dans un état si périlleux; car, pour peu qu'il le voie appréhender pour sa santé, cela lui suffit pour lui faire croire que les moindres austérités seraient capables de la ruiner, et qu'il ne pourrait continuer de beaucoup pleurer sans courir le risque de devenir aveugle. J'en puis parler comme l'ayant éprouvé; et je ne comprends pas comment la vue et la santé peuvent nous paraître plus précieuses que l'avantage que ce nous serait de les perdre pour un tel sujet. Etant aussi infirme que je le suis, je n'ai jamais rien pu faire, et je ne fais guère encore, jusqu'à ce que je me sois résolue à ne tenir aucun compte de mon corps et de ma santé. Mais, après que Dieu m'eût fait connaître cet artifice du démon, lorsque cet esprit infernal s'efforçait de me faire croire que je me tuais, je lui répondais : Il m'importe peu de mourir. Lorsqu'il voulait me persuader que je devais me divertir pour me délasser l'esprit, je lui repartais : Je n'ai besoin que de croix, et non pas de divertissements; et ainsi du reste. J'ai claire

ment reconnu dans la suite, qu'encore que ma santé fût toujours mauvaise, la tentation du diable, ou ma lâcheté, me rendait encore plus infirme; car je me porte beaucoup mieux depuis que je n'ai pas tant pris soin de la conserver. On voit par là combien il importe à ceux qui commencent à faire oraison, de ne pas se laisser aller à de si bas sentiments; en quoi ils doivent me croire et profiter de mes fautes, puisque je le sais par expérience.

Une autre tentation suit ordinairement celle-là; c'est que, commençant à goûter le repos et l'avantage qui se rencontrent dans l'oraison, on désire que tout le monde soit parfait. Ce désir n'est pas mauvais ; mais on peut faillir en travaillant à le faire réussir, si l'on ne s'y conduit avec tant de discrétion et d'adresse, qu'il ne paraisse pas que l'on veuille enseigner les autres; et il faut être bien confirmé dans la vertu, afin de ne pas leur être un sujet de tentation. J'en puis parler avec connaissance, comme l'ayant éprouvé lorsque je voulais porter quelques personnes à s'exercer à faire oraison. Car d'un côté, m'entendant parler d'une manière si élevée du grand bien qui s'y rencontre, et me voyant de l'autre si imparfaite, elles ne comprenaient pas comment je me mêlais de la faire, et de quelle façon cela pouvait s'accorder, ce qui leur était un juste sujet de tentation, ainsi qu'elles me l'ont dit depuis. Et d'ailleurs la bonne opinion qu'elles avaient de moi les empêchait de considérer comme mauvais ce qui l'était en effet, à cause qu'elles me le voyaient faire quelquefois. C'est un artifice du démon; il se sert de nos vertus pour autoriser le mal que nous faisons; et ce mal, quelque petit qu'il soit, apporte un très-grand dommage dans une communauté. Quel devait donc être celui que j'y causais par ma mauvaise conduite! Ainsi il n'y a eu, en plusieurs années, que trois personnes qui aient profité de ce que je leur disais, au lieu que depuis que Notre-Seigneur m'a affermie davantage dans la vertu, plusieurs, en deux ou trois années seulement, en ont profité, comme je le dirai dans la suite. Il y a de plus, en cela, un autre mal, qui est que l'âme perd ce qu'elle avait gagné; car, dans ces commencements, elle ne doit prendre soin que d'elle-même, et rien ne lui peut être plus utile que de se considérer seule dans le monde avec Dieu seul.

Voici une autre de ces tentations dont il faut se garder, quoiqu'elle procède d'un zèle qui paraît louable. C'est le déplaisir que l'on a des fautes et des péchés que l'on remarque dans les autres. Le démon persuade à ces personnes que leur peine ne procède que du désir qu'elles ont que l'on n'offense point Dieu, et de ce qu'elles ne peuvent souffrir que l'on manque à lui rendre l'honneur qui lui est dû. Ainsi elles voudraient pouvoir aussitôt y remédier, et leur inquiétude est telle, qu'elle trouble leur oraison en quoi le mal est d'autant plus grand, qu'elles s'imaginent n'être poussées que par un mouvement de vertu, de perfection et de zèle pour Dieu.

Je n'entends point parler en cela de la peine que donnent les péchés

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