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vous demande si instamment, au nom de Dieu, j'écrirai avec liberté, au lieu que je ne pourrais autrement le faire sans un grand scrupule, excepté pour ce qui regarde mes péchés; car en cela je n'en ai point, et, quant au reste, il me suffit d'être femme, et une femme très-imparfaite, pour n'avoir pas les ailes assez fortes pour m'élever davantage. Ainsi, excepté ce qui regarde simplement la relation de ma vie, le reste sera, s'il vous plaît, sur votre compte, et ce sera à vous à vous en charger, puisque vous m'avez tant pressée d'écrire quelque chose des grâces que Dieu m'a faites dans l'oraison. Que si ce que j'en dirai se trouve conforme à la vérité de notre sainte foi catholique, vous pourrez vous en servir comme vous le jugerez à propos; et s'il y est contraire, vous n'aurez, s'il vous plaît, qu'à le brûler à l'heure même pour me détromper, afin que le démon ne tire pas de l'avantage de ce qui m'avait paru m'être avantageux. Car Notre-Seigneur sait, comme je le dirai dans la suite, que j'ai toujours fait ce que j'ai pu pour trouver quelqu'un qui fût capable de m'empêcher, par ses avis, de tomber dans les fautes que mon peu de lumière pouvait me faire commettre.

Quelque désir que j'aie de rendre intelligible ce que je dirai de l'oraison, il paraîtra sans doute bien obscur à ceux qui ne la pratiquent pas. Je parlerai des obstacles et des dangers qui se rencontrent dans ce chemin, selon que je l'ai appris par ma propre expérience, et par une longue communication avec des personnes fort savantes et fort spirituelles, qui croient que Dieu m'a donné autant de connaissance depuis vingt-sept ans que je marche dans cette voie, quoique j'y aie bronché plusieurs fois, qu'il en a donné à d'autres en trente-sept ou quarantesept ans qu'ils y ont aussi marché, en pratiquant toujours la pénitence et la vertu.

Que Notre-Seigneur soit béni à jamais, et qu'il se serve de moi comme il lui plaira. Il m'est témoin que je ne prétends autre chose dans tout ce que je rapporterai, sinon qu'il tourne à sa gloire, et que ce lui en soit une de voir qu'il lui a plu de changer en un jardin de fleurs odoriférantes un fumier aussi infect que je suis. Je le prie de tout mon cœur de ne pas permettre que j'arrache ces fleurs, pour retourner au même état que j'étais, et je vous conjure en son nom, mon père, de lui demander pour moi cette grâce, puisque vous me connaissez mieux que vous ne me permettez de me faire connaître aux autres.

CHAPITRE XI.

L'oraison n'est autre chose que le chemin pour arriver à devenir heureusement esclave de l'amour de Dieu; mais souvent, lorsque l'on croit avoir entièrement renoncé à tout, il se trouve que l'on y est encore attaché. Celui qui commence à faire oraison doit s'imaginer que son âme est un jardin qu'il entreprend de cultiver. Quatre manières de l'arroser par l'oraison, dont la première est comme tirer de l'eau d'un puits avec grande peine; la seconde, d'en tirer avec une machine; la troisième, d'en tirer d'un ruisseau par des rigoles; la quatrième, de le voir arroser par la pluie qui tombe du ciel. Et la Sainte traite dans ce chapitre de la première de ces quatre manières d'oraison, qui est la mentale, et dit qu'il faut bien se garder

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de s'étonner des sécheresses qui s'y rencontrent, et de quelle manière on doit alors sc conduire.

de l'oraison et de l'amour de dieu.

J'ai donc à parler maintenant de ceux qui commencent à devenir heureusement esclaves de l'amour de Dieu; car l'oraison n'est autre chose, à mon avis, que le chemin par lequel nous nous engageons à dépendre, absolument comme des esclaves, de la volonté de celui qui nous a témoigné tant d'amour. Cette qualité d'esclave est si relevée et si glorieuse, que je ne saurais y penser sans une joie extraordinaire, et nous n'avons pas plus tôt commencé de marcher avec courage dans un si heureux chemin, que nous bannissons de notre esprit la crainte servile. « Dieu de mon cœur, que je regarde comme mon unique et souve<< rain bien, pourquoi ne voulez-vous pas que, lorsqu'une âme se résout « à vous aimer, et qu'afin de ne s'occuper que de vous, elle fait ce « qu'elle peut pour abandonner tout le reste, elle n'ait pas aussitôt la «< joie de s'élever jusqu'à ce parfait amour qui vous est dû? Mais que dis« je, Seigneur, c'est de nous-mêmes, et non pas de vous que nous avons « en cela sujet de nous plaindre, puisque ce n'est que par notre faute «< que nous différons à jouir pleinement de votre amour, qui est la « source de tous les biens imaginables. »

Nous sommes si lents à nous donner entièrement à Dieu, et un bonheur si précieux ne se peut et ne se doit acheter qu'avec tant de peine; qu'il n'y a pas sujet de s'étonner que nous soyons longtemps à l'acquérir. Je sais bien qu'il n'y a point de prix sur la terre; mais je ne laisse pas d'être persuadée que si nous faisions tout ce qui est en notre pouvoir pour nous détacher de toutes les choses d'ici-bas, et porter tous nos désirs vers le ciel, ainsi qu'ont fait quelques saints, sans remettre d'un jour à un autre, nous pourrions espérer que Dieu nous accorderait bientôt une si grande faveur. Mais lorsque nous nous imaginons que nous nous donnons entièrement à lui, il se trouve que ce n'est que l'intérêt et les fruits que nous lui offrons, et que nous retenons en effet le principal et le fonds. Après avoir fait profession de pauvreté, ce qui est sans doute d'un grand mérite, nous nous rengageons souvent dans des soins temporels, et particulièrement dans celui d'acquérir des amis, afin qu'il ne nous manque rien pour le nécessaire, et même pour le superflu. Ainsi, nous rentrons dans de plus grandes inquiétudes, et nous nous mettons peut-être dans un plus grand péril que lorsque nous avions dans le monde la disposition de notre bien.

Nous croyons de même avoir renoncé à l'honneur du siècle en nous faisant religieuse, ou en commençant à mener une vie spirituelle, dans le désir d'arriver à la perfection. Mais, pour peu que l'on touche à ce qui regarde cet honneur, nous oublions aussitôt que nous l'avons donné à Dieu; nous voulons, pour le reprendre, le lui arracher des mains, nous voulons disposer comme auparavant de notre volonté, après l'en avoir rendu le maître; et nous en usons ainsi dans tout le reste.

C'est une plaisante manière de prétendre acquérir l'amour de Dieu, de le posséder pleinement, et d'avoir de grandes consolations spirituelles, en même temps que nous demeurons toujours dans nos anciennes habitudes, que nous n'exécutons point nos bons desseins, et que nous ne nous élevons point au-dessus des affections de la terre. Quel rapport y a-t-il entre des choses si opposées? et ne sont-elles pas absolument incompatibles? Comme nous ne nous donnons pas tout d'un coup à Dieu, il ne nous enrichit pas aussi tout d'un coup par le don d'un trésor si précieux; et nous devons nous estimer trop heureux s'il lui plaît de nous en gratifier peu à peu, quand même il nous en coûterait tous les travaux que l'on peut souffrir en cette vie. C'est une assez grande miséricorde qu'il fait à une âme lorsqu'il lui donne le courage de se résoudre à travailler de tout son pouvoir pour acquérir un tel bien, puisque si elle persévère, il la rendra, avec le temps, capable de l'obtenir. Mais il est besoin qu'il lui donne ce courage, et un courage tout extraordinaire, pour ne point tourner la tête en arrière, parce que le diable ne manquera pas de lui tendre plusieurs piéges pour l'empêcher d'entrer dans ce chemin, à cause qu'il sait que, non seulement elle lui échapperait des mains, mais qu'elle lui ferait perdre plusieurs autres âmes. Car je suis persuadée que celui qui commence de courir dans cette sainte carrière, et fait tout ses efforts pour arriver, avec l'assistance de Dieu, au comble de la perfection, n'ira pas seul dans le ciel ; mais que Dieu lui donnera, comme à un vaillant capitaine, des soldats qui marcheront sous sa conduite.

Je traiterai maintenant de la manière dont on doit commencer pour réussir dans une telle entreprise, et remettrai à parler ensuite de ce que j'avais commencé à dire de la théologie mystique; c'est ainsi, ce me semble, qu'on la nomme. Le grand travail est dans ce commencement, quoique Dieu l'adoucisse par son assistance; car, dans les autres degrés d'oraison il y a plus de consolation que de peine, bien qu'il n'y en ait aucun qui ne soit accompagné de croix, mais fort différentes. Ceux qui veulent suivre Jésus-Christ ne sauraient, sans s'égarer, prendre un autre chemin que celui qu'il a tenu, et peut-on se plaindre de ces heureux travaux dont on est si libéralement récompensé, même dès cette vie?

Etant femme, et ne voulant écrire que tout simplement pour satisfaire à ce que l'on m'a ordonné, je désirerais pouvoir m'exempter d'user de comparaisons; mais il est si difficile aux personnes ignorantes comme moi de bien exprimer le langage du cœur et de l'esprit, que je suis contrainte de chercher quelque moyen pour m'en démêler; et si je rencontre mal, comme cela arrivera le plus souvent, mon ignorance vous sera, mon père, un petit sujet de récréation.

QUATRE MANIÈRES D'ORAISON.

Je crois avoir lu ou entendu dire cette comparaison, sans savoir ni où.

je l'ai lue, ni de qui je l'ai entendue, ni-à quel propos, tant j'ai mauvaise mémoire, et elle me paraît assez propre pour m'expliquer. Je dis donc que celui qui commence doit s'imaginer qu'il entreprend de faire, dans une terre stérile et pleine de ronces et d'épines, un jardin qui soit agréable à Dieu, dont il faut que ce soit Notre-Seigneur lui-même qui arrache ces mauvaises plantes pour en mettre de bonnes en leur place; et il peut croire que cela est fait quand, après s'être résolu de pratiquer l'oraison, il s'y exerce, et qu'à l'imitation des bons jardiniers, il cultive et arrose ces nouvelles plantes, afin de les faire croître et produire des fleurs, dont la bonne odeur invite sa divine majesté à venir souvent se promener dans ce jardin, et prendre plaisir à considérer ces fleurs qui ne sont autres que les vertus dont nos âmes sont parées et embellies.

Il faut maintenant voir de quelle sorte on peut arroser ce jardin; comment on doit y travailler; considérer si ce travail n'excédera point le profit que l'on en tirera, et combien de temps il doit durer. Il me semble que cet arrosement peut se faire en quatre manières. Ou en tirant de l'eau d'un puits à force de bras, ou en tirant avec une machine et une roue, comme j'ai fait quelquefois, ce qui n'est pas si pénible et fournit davantage d'eau; ou en la tirant d'un ruisseau par des rigoles, ce qui est d'un moindre travail, et arrose néanmoins tout le jardin; ou enfin, par une abondante et douce pluie que Dieu fait tomber du ciel, ce qui est incomparablement meilleur que tout le reste, et ne donne aucune peine au jardinier.

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Ces quatre manières d'arroser un jardin pour l'empêcher de périr, étant appliquées à mon sujet, pourront faire connaître en quelque sorte les quatre manières d'oraison dont Dieu, par son infinie bonté, m'a quelquefois favorisée. Je le prie de tout mon cœur de me faire la grâce de m'expliquer si bien, que ce que je dirai serve à l'un de ceux qui m'ont ordonné d'écrire ceci, et à qui il a fait faire en quatre mois plus de chemin dans ce saint exercice que je n'en ai fait en dix-sept ans. Aussi s'y est-il mieux préparé que je n'avais fait, et il arrose par ce moyen, sans grand travail, ce jardin en toutes ces quatre manières, quoique dans la dernière cette eau céleste ne lui soit donnée encore que goutte à goutte; mais de la manière dont il marche, je ne doute point qu'il ne la reçoive bientôt en telle abondance, qu'il pourra, avec l'assistance de Dieu, s'y plonger entièrement. Que si les termes dont je me sers pour m'expliquer lui paraissent extravagants, je serai bien aise qu'il s'en amuse.

DE L'ORAISON MENTALE.

On peut donc comparer ceux qui commencent à faire oraison à ceux qui tirent de l'eau d'un puits avec grand travail, tant ils ont de peine à recueillir leurs pensées, accoutumées à suivre l'égarement de leurs sens, lorsqu'ils veulent faire oraison. Il faut qu'ils se retirent dans la solitude, pour ne rien voir et ne rien entendre qui soit capable de les distraire,

et que là ils se remettent devant les yeux leur vie passée. Les parfaits, aussi bien que les imparfaits doivent en user ainsi, mais moins souvent, comme je le dirai dans la suite.

La difficulté est au commencement, à cause que l'on ose s'assurer si le repentir que l'on a de ses péchés est un repentir véritable, accompagné d'une ferme résolution de servir Dieu, et l'on doit alors extrêmement méditer sur la vie de Jésus-Christ, quoiqu'on ne le puisse faire sans que cette application lasse l'esprit.

Nous pouvons arriver jusque-là par notre travail, supposé le secours de Dieu, sans lequel il est évident que nous ne saurions seulement avoir une bonne pensée. C'est commencer à travailler pour tirer de l'eau du puits; et Dieu veuille que nous y en trouvions! Mais au moins il ne tient pas à nous, puisque nous tâchons à en tirer, et que nous faisons ce que nous pouvons pour arroser ces fleurs spirituelles. Dieu est si bon, que, lorsque pour des raisons qui lui sont connues, et qui nous sont peut-être fort avantageuses, il permet que le puits se trouve à sec, dans le temps que nous faisons, comme de bons jardiniers, tout ce que nous pouvons pour en tirer de l'eau, il nourrit les fleurs sans eau et fait croître nos vertus. J'entends par cette eau nos larmes, et, à leur défaut, la tendresse et les sentiments intérieurs de dévotion.

Mais que fera celui qui ne trouvera dans ce travail, durant plusieurs jours, que sécheresse et que dégoût de voir que, quelques efforts qu'il fasse, et encore qu'il ait tant de fois descendu le seau dans le puits, il n'aura pu en tirer une seule goutte d'eau? N'abandonnerait-il pas tout, s'il ne se représentait que c'est pour se rendre agréable au Seigneur de ce jardin, qu'il s'est donné tant de peine, et qu'il l'aurait prise inutilement s'il ne se rendait digne, par sa persévérance, de la récompense qu'il en espère? Il lui arrivera même quelquefois de ne pouvoir pas seulement remuer les bras, ni avoir une seule bonne pensée, puisqu'en avoir c'est tirer de l'eau de ce puits. Que fera, dis-je, alors ce jardinier? Il se consolera, il se réjouira, et regardera comme une très-grande faveur de travailler dans le jardin d'un si grand prince. Il lui suffira de savoir qu'il contente ce roi du ciel et de la terre, sans chercher sa satisfaction particulière. Il le remerciera beaucoup de la grâce qu'il lui fait de continuer de travailler avec très-grand soin à ce qu'il lui a commandé, encore qu'il n'en reçoive point de récompense présente, et de ce qu'il lui aide à porter cette croix, en se souvenant que lui-même, tout Dieu qu'il est, a porté la croix durant toute sa vie mortelle, sans chercher ici-bas l'établissement de son royaume, et n'a jamais abandonné l'exercice de l'oraison. Ainsi, quand même cette sécheresse durerait toujours, il doit la considérer comme une croix qu'il lui est avantageux de porter, et que Jésus-Christ lui aide à soutenir d'une manière invisible. On ne peut rien perdre avec un si bon maître; et un temps viendra qu'il paiera avec usure les services qu'on lui aura rendus. Que les mauvaises pensées ne l'étonnent donc point; mais qu'il se souvienne

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