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fois, sans que je me fusse corrigée. Néanmoins, considérant son amour extrême pour moi, je reprenais courage, et, dans la défiance que j'ai si souvent eue de moi-même, je n'ai jamais cessé de me confier en sa miséricorde.

Je ne saurais penser sans étonnement à la dureté et à l'obstination de mon cœur, au milieu de tant de secours que je recevais de Dieu; car, puis-je ne point craindre, lorsque je considère le peu que je pou vais sur moi-même, et que les chaînes qui me retenaient attachée m'empêchaient toujours d'exécuter la résolution de me donner entièrement à lui ?

Quand je commençai à lire les confessions de ce grand saint, je m'y vis, ce me semblait, comme dans un miroir, qui me représentait à moimême telle que j'étais je me recommandai extrêmement à lui, et lorsque j'arrivai à sa conversion, et que j'y lus les paroles que lui dit la voix qu'il entendit dans ce jardin, mon cœur en fut si vivement pénétré, qu'elles y firent la même impression que si Notre-Seigneur me les eût dites à moi-même. Je demeurai durant longtemps toute fondante en pleurs, et dans une douleur très-sensible. Car, que ne souffre point une âme lorsqu'elle perd la liberté de disposer d'elle-même comme il lui plaît ! et j'admire à cette heure comment je pouvais vivre dans un tel tourment. « Je ne saurais trop vous louer, mon Dieu, de ce que vous « me donnâtes alors comme une nouvelle vic, en me tirant de cet état, » que l'on pouvait comparer à une mort, et à une mort très-redoutable. » Il m'a paru que depuis ce jour votre divine majesté m'a extrême« ment fortifiée, et je ne saurais douter qu'elle n'ait entendu mes «< cris, et n'ait été touchée de compassion de me voir répandre tant de <<< larmes. >>

Je commençai à me plaire encore davantage dans une sainte retraite avec Dieu, et à éviter les occasions qui pouvaient m'en distraire, parce que j'éprouvais que je ne les avais pas plus tôt quittées, que je m'occupais de mon amour pour son éternelle majesté; car je sentais bien que je l'aimais, mais je ne comprenais pas, comme j'ai fait depuis, en quoi consiste cet amour, quand il est véritable, et à peine me disposais-je à le servir, qu'il me favorisait de ses grâces. Il semblait qu'il me conviât à vouloir bien recevoir les faveurs que les autres tâchent, avec grand travail, d'obtenir de sa bonté; et, dans ces dernières années, il me faisait déjà goûter ces délices surnaturelles, qui sont des effets de son amour. Je n'ai jamais eu la hardiesse de les lui demander, ni cette tendresse que l'on recherche dans la dévotion; mais je le priais seulement de me faire la grâce de ne le point offenser, et de me pardonner mes péchés. J'en connaissais trop la grandeur pour oser désirer de recevoir des faveurs, et je voyais bien que sa bonté me faisait une assez grande miséricorde de me souffrir en sa présence, et même de m'y attirer, n'y pouvant aller de moi-même. Il ne me souvient pas de lui avoir demandé des consolations qu'une seule fois que mon âme était dans une extrême séche

resse, et je n'y eus pas plus tôt fait réflexion, que ma confusion et ma douleur de me voir si peu humble me procurèrent ce que j'avais eu la hardiesse de demander. Je n'ignorais pas que cela est permis; mais j'étais persuadée que ce n'est qu'à ceux qui s'en sont rendus dignes par une véritable piété, qui s'efforcent de tout leur pouvoir de ne point offenser Dieu, et qui sont résolus et préparés à faire toutes sortes de bonnes œuvres. Il me semblait que mes larmes étaient seulement des larmes de femme inutiles et sans effet, puisqu'elles ne m'obtenaient pas ce que je désirais. Je crois néanmoins qu'elles m'ont servi, et particulièrement depuis ces deux rencontres dont j'ai parlé, dans lesquelles je souffris tant, puisque je commençai à m'appliquer davantage à l'oraison, et à perdre moins de temps dans les choses qui pouvaient me nuire. Je n'y renonçais pas toutefois entièrement; mais Dieu, qui m'aidait à m'en retirer, et n'attendait pour cela que de m'y voir en quelque sorte disposée, me fit, comme on le verra dans la suite, de nouvelles grâces, qu'il n'a accoutumé d'accorder qu'à ceux qui sont dans une grande pureté de conscience.

CHAPITRE X.

Manière dont la Sainte était persuadée de la présence de Jésus-Christ dans elle. Des joies qui se rencontrent dans l'oraison. Que c'est une fausse humilité que de ne pas demeurer d'accord des grâces dont Dieu nous favorise.

DE L'ORAISON.

Je me trouvais quelquefois dans l'état que je viens de dire; mais cela passait promptement, et il commença de la manière que je vais le rapporter. En me représentant ainsi Jésus-Christ, ainsi que je l'ai dit, comme si j'eusse été auprès de lui, et d'autres fois en lisant, je me trouvais tout d'un coup si persuadée qu'il était présent, qu'il m'était impossible de douter qu'il ne fût dans moi, ou que je ne fusse entièrement comme abîmée en lui, ce qui n'était point par cette manière de vision que je crois que l'on appelle théologie mystique. L'âme, en cet état, se trouve tellement suspendue, qu'elle pense être hors d'elle-même. La volonté aime; la mémoire me paraît comme perdue, et l'entendement n'agit point (1), mais il ne me semble pas qu'il se perde, il est seulement épouvanté de la grandeur de ce qu'il voit, parce que Dieu prend plaisir à lui faire connaître qu'il ne comprend rien à une chose si extraordinaire.

J'avais auparavant presque toujours ressenti une tendresse que Dieu donne, à laquelle il me semble que nous pouvons contribuer en quel

(1) La Sainte dit que l'entendement n'agit point, parce qu'il ne raisonne point, ni ne fait point de réflexion, tant il est occupé de la grandeur de ce qu'il voit. Mais il est vrai néanmoins qu'il ne laisse pas d'agir, puisqu'il considère ce qui se présente à lui, et connaît qu'il ne le saurait comprendre. Ainsi, quand la Sainte dit qu'il n'agit point, cela signifie qu'il ne raisonne point, mais qu'il est épouvanté de cette merveille, qui est si extraordinaire, que tout ce qu'il en connaît, c'est qu'il lui est impossible de la comprendre entièrement.

S. TH. I.

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que chose. est une consolation qui n'est ni toute sensible, ni toute spirituelle, mais qui, telle qu'elle est, vient de Dieu. Il me semble, comme je l'ai dit, que nous pouvons y contribuer beaucoup, en considérant notre bassesse, notre ingratitude envers Dieu, les obligations infinies que nous lui avons, ce qu'il a souffert pour nous dans toute sa vie, et les extrêmes douleurs de sa passion, comme aussi, en nous représentant avec joie les merveilles de ses ouvrages, son infinie grandeur, l'amour qu'il nous porte, et tant d'autres choses qui s'offrent à ceux qui ont un véritable désir de s'avancer dans son service, lors même qu'ils n'y font point de réflexion. Que si quelque mouvement d'amour se joint à ces considérations, l'âme se réjouit, le cœur s'attendrit et les larmes coulent d'elles-mêmes. Il paraît d'autres fois que nous les tirons de nos yeux comme par force, et qu'en d'autres rencontres Notre-Seigneur nous les fait répandre sans que nous puissions les retenir. On dirait que, par une aussi grande faveur que celle qu'il nous fait de n'avoir pour objet de nos larmes que sa suprême majesté, il veut comme nous payer du soin que nous prenons de nous occuper si saintement. Ainsi, je n'ai garde de m'étonner de l'extrême consolation que l'âme en reçoit, puisqu'elle ne saurait trop s'en consoler et s'en réjouir.

Il me paraît, dans ce moment, que ces consolations et ces joies qui se rencontrent dans l'oraison peuvent se comparer à celles des bienheureux; car Dieu ne faisant voir à chacun d'eux qu'une félicité proportionnée à leurs mérites, ils sont tous parfaitement contents, quoiqu'il y ait encore plus de différence entre les divers états de gloire qui se trouvent dans le ciel qu'il n'y en a entre les consolations spirituelles dont on jouit sur la terre. Lorsqu'ici-bas Dieu commence à faire à une âme la faveur dont je viens de parler, elle se tient si récompensée des services qu'elle lui a rendus, qu'elle croit n'avoir plus rien à désirer, et certes c'est avec raison, puisque les travaux du monde seraient trop bien payés par une seule de ses larmes. Car quel bonheur n'est-ce point de recevoir ce témoignage que nous sommes agréables à Dieu? Ainsi ceux qui en viennent là ne sauraient trop reconnaître combien ils lui sont redevables, ni trop lui en rendre grâces, puisque c'est une marque qu'il les appelle à son service, et qu'il les chosit pour leur donner part à son royaume, s'ils ne retournent point en arrière.

DE LA FAUSSE HUMILITÉ.

Il faut bien se garder de certaine fausse humilité dont je parlerai, telle que celle de s'imaginer qu'il y aurait de la vanité à demeurer d'accord des grâces que Dieu nous fait. Nous devons reconnaître que nous les tenons de sa seule libéralité sans les avoir méritées, et que nous ne saurions trop l'en remercier. Autrement, comment pourrions-nous nous exciter à l'aimer, si nous ignorions les obligations que nous lui avons? Car qui peut douter que plus nous connaîtrons combien nous sommes

pauvres par nous-mêmes, et riches par la magnificence dont il plaît à Dieu d'user envers nous, et plus nous entrerons dans une solide et véritable humilité? Cette autre manière d'agir n'est propre qu'à nous jeter dans le découragement, en nous persuadant que nous sommes indignes et incapables de recevoir de grandes faveurs de Dieu. Quand il lui plaît de nous les faire, nous pouvons bien appréhender que ce nous soit un sujet de vanité; mais alors nous devons croire que Dieu ajoutera à cette grâce celle de nous donner la force de résister aux artifices du démon, pourvu qu'il voie que nous agissons si sincèrement, que notre seul désir est de lui plaire, et non pas aux hommes. Et qui doute que plus nous nous souvenons des bienfaits que nous avons reçus de quelqu'un, plus nous l'aimons? Si donc non seulement il nous est permis, mais il nous est très-avantageux de nous représenter sans cesse que nous sommes redevables à Dieu de notre être; qu'il nous a tirés du néant; qu'il nous conserve la vie après nous l'avoir donnée; qu'il n'y a point de travaux qu'il n'ait endurés pour chacun de nous, et même la mort, et qu'avant que nous fussions nés, il avait résolu de souffrir: pourquoi me sera-t-il défendu de considérer toujours qu'au lieu que j'employais mon temps à parler de choses vaines, il me fait la grâce de ne trouver maintenant du plaisir qu'à parler de lui? Cette grâce est si grande, que nous ne saurions nous souvenir de l'avoir reçue, et de la posséder, sans nous trouver nonseulement conviés, mais contraints d'aimer Dieu, en quoi consiste tout le bien de l'oraison, fondée sur l'humilité.

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Que sera-ce donc quand une âme verra qu'elle a reçu d'autres grâces encore plus grandes, telles que sont celles que Dieu fait à quelques-uns de ses serviteurs, de mépriser le monde et eux-mêmes? Il est évident que ces personnes si favorisées de lui se reconnaissent beaucoup plus obligées à le servir que celles qui sont aussi pauvres, aussi imparfaites et aussi indignes que je le suis. La première et la moindre de ces grâces devait être plus que suffisante pour me contenter, et il a plu néanmoins à son infinie bonté de m'en accorder d'autres, que je n'aurais osé espérer. Ceux à qui cela arrive doivent plus que jamais s'efforcer de le servir, afin de ne pas être indignes de ses faveurs, puisqu'il ne les accorde qu'à cette condition. Que s'ils y manquent, il les retire, et ils tombent d'un état si heureux et si élevé dans un état encore pire que celui où ils étaient auparavant, et sa majesté donnera ces mêmes grâces à d'autres, qui en feront un meilleur usage pour eux-mêmes et pour autrui. Comment d'ailleurs voudrait-on que celui qui ignore qu'il est riche fit de grandes libéralités d'un bien qu'il ne sait pas qu'il possède? Nous sommes si faibles par nous-mêmes, qu'il me paraît impossible que nous ayons le courage d'entreprendre de grandes choses, si nous ne sentons que Dieu nous assiste. Car comment cette violente inclination, qui nous porte toujours vers la terre, nous permettrait-elle de nous détacher, et d'avoir même du dégoût et du mépris de tout ce qui est ici-bas, si nous ne goûtions déjà quelque chose du bonheur dont on jouit dans le cicl

Ce n'est que par ces faveurs que Notre-Seigneur nous redonne la force que nous avions perdue par nos péchés; et ainsi, à moins que d'avoir reçu ce gage de son amour, accompagné d'une vive foi, pourrions-nous nous réjouir d'être méprisés de tout le monde, et aspirer à ces grandes vertus qui peuvent nous rendre parfaits? Nous ne regardons que le présent, notre foi est comme morte, et ses faveurs la réveillent et l'augmentent. Comme je suis très-imparfaite, je juge des autres par moimême; mais il se peut faire que la lumière de la foi leur suffise pour entreprendre de grandes choses. Quant à moi, qui suis si misérable, j'avais besoin de cette assistance et de ce secours.

Je laisse à ces personnes plus parfaites que je ne suis à dire ce qui se passe en elles-mêmes, et je me contente, pour obéir à celui qui me l'a ordonné, de rapporter ce que j'ai éprouvé. Il en connaîtra mieux les défauts que moi; et s'il se trouve que je me trompe, il n'aura qu'à jeter ce papier au feu. Je le prie seulement, au nom de Dieu, ainsi que tous mes confesseurs, de publier ce que j'ai dit de mes péchés ; et s'ils jugent à propos d'user, même de mon vivant, de cette liberté que je leur donne, afin que je ne trompe pas davantage ceux qui ont bonne opinion de moi, j'en aurai beaucoup de joie. Mais quant à ce que j'écrirai dans la suite, je ne leur donne pas cette même liberté; et s'ils le montrent à quelqu'un, je les conjure, aussi au nom de Dieu, de ne leur point dire en qui ces choses se sont passées, ni qui les a écrites. C'est pour cette raison que je ne me nomme point, ni ne nomme point les autres ; et je me contente de rapporter, le mieux que je puis, ce que j'ai à dire, sans ine faire connaître. Que s'il y a quelque chose de bon, il suffira, pour l'autoriser, que des personnes savantes et vertueuses l'approuvent, et on le devra entièrement attribuer à Dieu, qui m'aura fait la grâce d'y réussir, puisque je n'y aurai point eu de part, et qu'étant si ignorante et si imparfaite, je n'ai été assistée en cela de qui que ce soit. Il n'y a que ceux qui m'y ont engagée par l'obéissance que je leur dois, et qui sont maintenant absents, qui sachent que j'y travaille; et je le fais avec peine et comme à la dérobée, parce que cela m'empêche de filer, et que je suis dans une maison pauvre, où je n'ai pas peu d'affaires. Si Dieu m'avait donné plus d'esprit et plus de mémoire, je pourrais me servir de ce que j'ai entendu dire et de ce que j'ai lu; mais ma capacité est si petite, que s'il se rencontre quelque chose de bon dans cet écrit, NotreSeigneur me l'aura inspiré pour en tirer quelque bien; et au contraire tout ce qui s'y trouvera de mauvais étant entièrement de moi, je vous prie, mon père, de le retrancher. Il serait, dans l'un et dans l'autre cas, inutile de me nommer, puisqu'il est certain que l'on ne doit point, durant la vie d'une personne, publier ce qu'il y a de bon en elle, et que l'on ne pourrait, après ma mort, dire du bien de moi, sans rendre inutile ce que j'aurais écrit de bon, lorsque l'on verrait que c'est l'ouvrage d'une personne si défectueuse et si méprisable. Dans la confiance que j'ai que yous et ceux qui doivent voir ce papier m'accorderez cette grâce que je

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