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chée; et j'aurais bien voulu pouvoir allier deux contraires aussi opposés que la vie spirituelle et la satisfaction que donnent les plaisirs des sens. Ce combat qui se passait en moi-même me faisait beaucoup souffrir dans mon oraison, à cause que ma manière de la faire était de me recueillir intérieurement, et que mon esprit se trouvant alors esclave au lieu qu'il aurait dû être le maître, je ne pouvais le renfermer au-dedans de moi, sans enfermer avec lui mille choses vaines. Je passai plusieurs années dans cette peine; et je ne saurais penser sans étonnement, comment il se peut faire que je ne me corrigeai point de ce défaut, ou que je n'abandonnai point l'oraison. Mais il n'était pas en mon pouvoir de l'abandonner, parce que Dieu, qui voulait se servir de ce moyen pour me faire des grâces encore plus grandes, m'y retenait et m'y soutenait de sa main toute-puissante.

« Seigneur, mon Dieu, de quelles occasions ne m'avez-vous point « alors délivrée par votre bonté, et de quelle sorte ne m'y rengageais-je « point par ma misère? de quel péril de me perdre entièrement de répu«<tation ne m'avez-vous point garantie, lorsque je m'abandonnais si im«< prudemment à faire des choses qui pouvaient me faire connaître pour << aussi imparfaite que je l'étais ? Vous cachiez mes fautes, Seigneur, aux << yeux des hommes; vous leur laissiez seulement apercevoir ce qu'il y avait « de bon en.moi, et le leur faisiez paraître si grand, qu'ils continuaient à << me beaucoup estimer. Ainsi, bien que quelquefois ils entrevissent mes. <«< vanités, les autres choses qui leur paraissaient dignes de louange les <«< éblouissaient, et les empêchaient de s'y arrêter et de les croire, à cause << sans doute que votre suprême sagesse, à qui toutes choses sont pré<«< sentes, le jugeait nécessaire pour me conserver l'estime des personnes, « à qui vous vouliez que je parlasse dans la suite des temps pour les << porter à vous servir, et qu'au lieu de considérer la grandeur de « mes péchés, vous ne considériez que le désir que j'avais de vous être « fidèle, et de la peine que je souffrais de ne pas en avoir la force.

« O Dieu de mon âme, comment pourrai-je exprimer les grâces dont « vous m'avez favorisée durant ce temps, et comme, lorsque je vous of«fensais le plus, vous me disposiez par un très-grand repentir à les goû«<ter? Vous usiez, pour cela, mon Dieu, du châtiment que vous connais«siez me devoir être le plus pénible, en ne me punissant que par de « grandes faveurs d'aussi grandes fautes qu'étaient les miennes. Je ne «< crois pas, Seigneur, en parlant ainsi, dire une folie, quoiqu'il n'y au«rait pas sujet de s'étonner que j'eusse l'esprit troublé par le souvenir « d'une aussi étrange ingratitude qu'était la mienne. »

C'était une chose si insupportable à mon humeur, de recevoir des faveurs au lieu de châtiments, qu'une seule m'était plus difficile à supporter que ne l'auraient été plusieurs grandes maladies, parce que, connaissant que je les avais bien méritées, j'aurais cru satisfaire en quelque sorte par ce moyen à la justice de Dieu; mais recevoir de nouvelles gråces après s'être rendu indigne des premières, c'est un espèce de tour

ment qui me paraît terrible, et il le doit être à tous ceux qui ont quelque connaissance de Dieu et quelque amour pour lui, puisque c'est une marque de vertu. Ces sentiments étaient le sujet de mes larmes et de ma douleur, de me voir toujours à la veille de faire de nouvelles chutes, quelque véritables que fussent mes désirs, et quelque fermes que fussent mes résolutions. Qu'une âme est à plaindre de se trouver seule au milieu de tant de périls! car il me semble que, s'il y eût eu quelqu'un à qui j'eusse pu communiquer toutes mes peines, il m'aurait empêché de retomber dans les mêmes fautes, par la honte de l'avoir pour témoin de ma faiblesse, quand même la crainte d'avoir offensé Dieu ne m'aurait pas retenue.

Ainsi je conseillerais à ceux qui s'appliquent à l'oraison, et principalement dans les commencements, de faire amitié avec des personnes qui soient dans le même exercice. C'est une chose très-importante, quand même ils n'en tireraient d'autre avantage que de s'entr'aider par leurs prières; car, si dans le commerce du monde, quelque vain et inutile qu'il soit, on tâche de faire des amis pour soulager son esprit en leur témoignant ses déplaisirs, et augmenter sa satisfaction en leur faisant part de ses joies, je ne vois pas pourquoi il ne serait point permis à ceux qui commencent à aimer et à servir Dieu véritablement de communiquer à quelques personnes ses consolations et ses peines, que ceux qui font oraison ne manquent jamais d'avoir, ni que, pourvu qu'ils veuillent sincèrement se donner à Dieu, ils aient sujet de craindre en cela la vaine gloire. Elle pourra bien les attaquer et leur faire sentir la pointe de ces. premiers mouvements, mais ce ne sera que pour leur faire acquérir du mérite en les rendant victorieux, et ils profiteront, à mon avis, aux autres et à eux-mêmes par la lumière qu'ils en tireront pour leur conduite. Ceux qui se persuadent, au contraire, que l'on ne peut, sans vanité, entrer dans une communication si sainte, trouveraient donc qu'il y a de la vanité à entendre dévotement la messe à la vue du monde, ou à faire d'autres actions auxquelles on est obligé, comme chrétien, et que la crainte qu'il s'y rencontre de la vanité ne doit jamais empêcher de le faire.

Cela est si important pour ceux qui ne sont pas encore bien affermis dans la vertu, et qui, outre les obstacles qui s'opposent à leurs bons desseins, ont des amis qui les en détournent, que je ne saurais trop en représenter la conséquence. Il n'y a rien que ces dangereux amis ne fassent pour empêcher ceux qu'ils voient dans une véritable disposition d'aimer et de servir Dieu, de la témoigner; et ils poussent, au contraire, ceux qui sont engagés dans des affections déshonnêtes à les publier hautement : ce qui est si ordinaire qu'il passe aujourd'hui pour galanterie.

Je ne sais si ce que je dis est une rêverie; mais si c'en est une, vous n'aurez, mon père, qu'à jeter ce papier dans le feu. Et si ce n'en est pas une, je vous supplie de m'aider à faire connaître la grandeur de ce mal, afin qu'on évite d'y tomber. On agit aujourd'hui si faiblement en ce qui

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regarde le service de Dieu, que ceux qui marchent dans ses voies doivent se donner la main les uns aux autres pour s'y avancer: de même que ceux qui n'ont que l'esprit rempli des plaisirs et des vanités du siècle s'exhortent à les rechercher. En quoi il est étrange que si peu de gens aient les yeux, ouverts pour remarquer leurs folies: au lieu que, lorsqu'une personne commence à se donner à Dieu, tant de gens en murmurent, qu'elle a besoin de compagnie pour se défendre et se soutenir contre leurs attaques, jusqu'à ce qu'elle soit assez forte pour ne point craindre de souffrir, puisqu'autrement elle se trouvera dans une grande détresse. Je pense que c'est à ce sujet que quelques saints s'enfuyaient dans les déserts et c'est une espèce d'humilité que de se défier de soi-même, et d'espérer du secours de Dieu par l'assistance des personnes vertueuses avec lesquelles on converse. La charité s'augmente par la communication; et il s'y rencontre tant d'avantages, que je ne serais pas assez hardie pour en parler de la sorte, si je ne les avais éprouvés. Mais, quoique je sois la plus faible et la plus misérable de toutes les créatures, je crois que ceux mêmes qui sont affermis dans la vertu ne perdront rien en ajoutant foi, par humilité, à ceux qui ont éprouvé ce que je dis. Pour ce qui est de moi, je puis assurer que, si Dieu ne m'eût fait connaître cette vérité et donné le moyen de communiquer souvent avec des personnes d'oraison, je serais, ensuite de diverses chutes et rechutes, tombée dans l'enfer, parce qu'ayant tant d'amis qui m'aidaient à tomber, je me trouvais si isolée lorsqu'il fallait me relever, que je ne. comprends pas maintenant comment je le pouvais faire. Dieu seul, par son infinie miséricorde, me donna la main, et je ne saurais trop l'ea remercier. Qu'il soit béni aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

CHAPITRE VIII.

Combien la Sainte souffrit durant dix-huit ans de sentir son cœur partagé entre. Dieu et le monde. Elle exhorte à ne discontinuer jamais de faire oraison, quelque peine que l'on y ait, et dit qu'en certains temps elle y en avait eu de trèsgrandes.

Ce n'est pas sans raison que je me suis tant étendue sur cette partie de ma vie, dont les imperfections pourront donner un si grand dégoût aux personnes qui la liront, puisque je souhaite de tout mon cœur qu'ils aient de l'horreur de voir qu'une âme ait pu être si opiniâtre dans ses péchés et si ingrate envers Dieu, après en avoir reçu tant de grâces. Je voudrais que l'on m'eût permis de rapporter particulièrement tous les péchés que j'ai commis durant ce temps, pour ne pas m'être appuyée à cette inébranlable colonne de l'oraison. Je passai près de vingt. ans sur cette mer agitée par de continuels orages; mes chutes étaient grandes; je ne me relevais que faiblement, je retombais aussitôt dans un état si déplorable, que je ne tenais point compte de mes péchés vé-niels; et, quoique j'appréhendasse les mortels, ce n'était pas autant que je l'aurais dû, puisque je ne m'éloiguais pas des occasions qui me

mettaient en danger de les commettre. C'était, à mon avis, l'état le plus pénible que l'on puisse imaginer, parce que je ne goûtais ni la joie de servir Dieu fidèlement, ni le plaisir que donnent les conten tements du monde. Lorsque j'étais engagée dans ces derniers, le souvenir de ce que je devais à Dieu me troublait; et quand j'étais avec Dieu dans l'oraison, ces affections du monde m'inquiétaient; c'était une guerre si pénible, que je ne sais comment je pus la soutenir, non-seulement pendant vingt ans, mais durant un mois. Cela me fait voir clairement la grandeur de la miséricorde que Dieu m'a faite, de me donner la hardiesse de continuer à faire oraison lorsque j'étais si malheureusement engagée dans le commerce du monde. Je dis la hardiesse, car peut-il y en avoir une plus grande que de trahir son prince et son roi? et sachant qu'il le connaît, ne laisser pas de continuer, puisque encore que nous ne puissions. pas être toujours en la présence de Dieu, il me semble que ceux qui font oraison y sont d'une manière très-différente des autres, parce qu'ils sont assurés qu'il les regarde; au lieu que le commun des hommes demeure quelquefois plusieurs jours sans se souvenir qu'il les voit. Il est vrai que, durant ces vingt années, il se passa plusieurs mois, et même, ce me semble, un an tout entier, que je prenais grand soin de ne point offenser Dieu, et de m'occuper de l'oraison.

La vérité que je veux dire très-exactement m'a obligée de dire cela. Mais combien peu ai-je passé de ce temps heureux auquel je me tenais plus sur mes gardes, en comparaison de celui que j'ai passé d'une manière si déplorable! Il n'y avait néanmoins peu de jours que je n'employasse beaucoup de temps à l'oraison, si ce n'était que je fusse malade ou fort occupée. Mais c'était dans mes maladies que j'étais le mieux avec Dieu, et que je travaillais davantage à porter les personnes avec qui je communiquais à se donner entièrement à lui. Je les y exhortais souvent, et le priais de vouloir leur toucher le cœur. Ainsi, excepté cette année dont j'ai parlé, depuis vingt-huit ans qu'il y a que je commençai à faire oraison, dix-huit se sont passés dans ce combat de traiter en même temps avec Dieu et avec le monde. Quant aux autres dix années dont il me reste à parler, la cause de cette guerre changea, et elle ne laissa pas d'être grande. Mais, comme je commençais alors à connaître la vanité du monde, et que je tâchais, ce me semble, de servir Dieu, tout me paraissait doux et facile, ainsi que je le dirai dans la suite.

DE L'ORAISON.

Deux raisons m'ont obligée de rapporter ceci particulièrement : l'une pour faire connaître la miséricorde de Dieu et mon ingratitude, et l'autre pour faire connaître combien grande est la grâce dont il favorise une âme lorsqu'il la dispose s'affectionner l'oraison, quoique ce ne soit pas si parfaitement qu'il serait à désirer; puisque, pourvu qu'elle persévère nonobstant les tentations, les chutes et les péchés où le diable la fait tomber par ses artifices, je ne doute point que Notre-Seigneur ne la

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conduise enfin au port, ainsi que j'ai sujet de croire qu'il lui a plu de me faire cette grâce, que je le prie de tout mon cœur de me la vouloir continuer. Plusieurs personnes fort saintes ont démontré l'avantage qu'il y a de s'exercer à l'oraison mentale, et il y a sujet d'en louer Dieu. Sans cela, je n'aurais pas la présomption d'en oser parler.

Je suis assurée, par l'expérience que j'en ai, que ceux qui ont commencé à faire oraison ne la doivent point discontinuer, quelques fautes qu'ils y commettent, puisque c'est le moyen de s'en corriger, et que, sans cela, ils y auraient beaucoup plus de peine; mais il faut qu'ils prennent garde à ne pas se laisser tromper par le démon, lorsque, sous prétexte d'humilité, il les tentera, comme il m'a tentée, d'abandonner ce saint exercice; et ils doivent, en s'appuyant sur la vérité des promesses de Dieu, qui sont infaillibles, croire fermement que, pourvu qu'ils se repentent sincèrement et qu'ils soient dans la résolution de ne plus l'offenser, il leur pardonnera, les assistera comme auparavant, et leur fera même de plus grandes grâces, si la grandeur de leur repentir les en rend dignes.

Quant à ceux qui n'ont pas encore commencé à faire oraison, je les conjure, au nom de Dieu, de ne pas se priver d'un tel avantage. Il n'y a en cela que tout sujet de bien espérer et rien à craindre, puisque, encore que l'on n'avance pas beaucoup dans ce chemin, et que l'on ne fasse pas assez d'effort pour se rendre parfait et digne de recevoir les faveurs que Dieu accorde à ceux qui le font, on connaîtra au moins le chemin du ciel; et si l'on continue d'y marcher, la miséricorde de Dieu est si grande, que l'on doit espérer que cette persévérance ne sera pas vaine, parce qu'il ne manque jamais de récompenser l'amour qu'on lui porte, et que l'oraison mentale n'est autre chose, à mon avis, que de témoigner dans ces fréquents entretiens que l'on a seul à seul avec lui, combien on l'aime, et la confiance que l'on a d'en être aimé. Comme l'amitié doit être fondée sur le rapport qui se rencontre entre ceux qui s'aiment, si l'extrême disproportion qu'il y a entre Dieu, qui est tout parfait, et des créatures aussi imparfaites que nous sommes, fait que nous ne l'aimons. pas encore, nous devons nous représenter combien il nous importe de nous rendre dignes de son amitié, et supporter par cette considération la peine que nous avons de converser beaucoup avec une majesté qui nous est si disproportionnée.

« O vous, mon Seigneur et mon Dieu, dont la vue fait la félicité des << anges, il me semble que ce que je viens de dire est la manière dont je << me trouve avec vous, et je ne saurais y penser sans souhaiter de pou« voir fondre comme de la cire au feu de votre divin amour. Que ne de« vez-vous point souffrir, mon Sauveur, lorsque vous êtes avec une «< créature qui ne peut souffrir d'être avec vous ? Votre bonté est néan<< moins si excessive, que non-seulement vous ne la rejetez pas, mais << vous lui faites des faveurs; vous attendez avec patience qu'elle s'ap<< proche de vous en se conformant à vos volontés, et ne laissez pas ce

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