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des genres nouveaux, et de passer pour inventeur , en ramassant tout ce qui jusqu'à nous avait été le rebut de l'art.

Mon dessein n'est pas de faire une satire. J'observe seulement qu'il n'est aucune de ces ressources des hommes sans talent, qui n'ait eu et qui n'ait encore des partisans et des succès; et c'est ce qui les encourage. Par exemple, puisque Molière ne nous attire plus, ou ne nous fait que faiblement sourire, qui sait si quelques facéties, quelque grossière caricature, quelque scène bouffonne et triviale, ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes? si un public, dès longtemps fatigué de son admiration pour les beautés sublimes, ne daignera pas s'occuper d'un amas d'incidents pris dans les mœurs des halles? si le tableau de l'indigence, de la mendicité, n'aura pas quelque attrait? si le pathétique des galetas, des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bouffonneries? On n'osera pas dire, on ne croira pas même que ces spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foule, trois mois de suite, et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais à Cinna, au Tartufe, à Britannicus, au Glorieux, à Zaïre, à Mérope; mais on dira que ce sont là des amusements d'une autre espèce; qu'il ne faut rien exclure; qu'à lafin tout vieillit; que dans les plaisirs du publicîil faut de la variété, et que sans renoncer aux goûts et aux passe

Êlém. de Lit 1er. 1. 6

temps de nos pères, on se permet d'en avoir de nouveaux. En un mot, toutes les raisons dont l'homme blasé s'autorise pour excuser de mauvaises mœurs, il les alléguera de même pour justifier de mauvais goûts.

Voilà comment s'explique bien naturellement cette soudaine métamorphose du public, en passant d'un lieu dans un autre. On n'a qu'à l'observer, lorsqu'il va quelquefois encore admirer d'anciennes beautés: aucun trait de génie, aucune finesse de l'art, aucune délicatesse de pensée, de sentiment, ou d'expression ne lui échappe; il en saisit la vérité dans ses éclairs les plus rapides ; et j'oserais bien assurer que de leur temps Corneille, Racine et Molière, auraient été flattés d'avoir un parterre aussi clairvoyant.

Est-ce donc là, me direz - vous, le même public qui va se délecter cent fois de suite à des spectacles si différents de ceux-là? C'est le même, mais son goût change, où, pour mieux dire, il a deux goûts. Là, c'est un goût traditionnel qui s'est épuré d'âge en âge, et qui se rend sévère et difficile jusqu'au dernier scrupule, lorsqu'on lui donne à juger des ouvrages qui prétendent à son estime : ici, c'est un goût de complaisance et d'indulgence qui s'interdit tout examen, qui réduit l'ame à l'usage des sens, en intercepte la lumière, met en oubli toutes les règles de bienséance et de vraisemblance, et ne veut que de l'émotion. Que si l'on demande pourquoi cette délicatesse qu'on témoignait hier n'a plus lieu aujourd'hui, c'est que la vanité du spectateur n'y est plus intéressée; on ne veut que le divertir sans rien prétendre à ses éloges; son amour-propre est à son aise : même en applaudissant, il pourra mépriser. ..

Il s'agit maintenant de voir lequel de ces deux goûts nous voulons préférer: car les concilier ensemble, et laisser germer le mauvais sans qu'à la fin le bon soit étouffé, c'est ce que je crois impossible. Il n'est que trop aisé de voir , dès à présent, ce qui résulte de leur mélange. Il fut un temps où le petit nombre influait sur la multitude; alors le progrès de l'exemple était en faveur du bon goût: aujourd'hui c'est la multitude qui domine le petit nombre; et la contagion du mauvais goût se répand dans tous les états. Que la révolution s'achève, c'en est fait des arts et des lettres; tous les soins que l'on aura pris de les faire fleurir et prospérer seront perdus: c'est ce que leur patrie ne peut voir sans quelque regret.

Pour tout le reste, la France a des émules: c'est dans les arts d'agrément et de goût, c'est surtout dans les belles-lettres qu'aucune nation ne lui dispute cette supériorité, cette célébrité brillante, qui, d'un côté, répand sa langue, ses usages, ses productions industrieuses aux extrémités de l'Europe; et qui, de l'autre, attire dans son sein ces étrangers dont l'affluence ajoute à sa richesse, et contribue à sa splendeur. Il serait donc intéressant pour elle d'examiner comment ce goût national, ce goût du beau, du vrai, de l'exquis en tous genres, se pourrait ranimer encore , et s'il serait possible de le perpétuer.

Ce goût existe en sentiment dans la plus saine partie du public, et il existe en spéculation dans la partie la plus nombreuse. Peut-être même estil encore au fond des ames, comme ces germes de vertu que le vice enveloppe et qu'il ne peut détruire.

Mais l'habitude est comme un ruisseau auquel il faut tracer son cours, si l'on ne veut pas qu'il s'égare; et les moyens de diriger nos inclinations et nos goûts se réduisent presque à deux points: l'un, de nous présenter l'attrait du bien; l'autre, plus essentiel encore, de ne jamais nous exposer à la tentation du mal. C'est l'abrégé de l'éducation des peuples comme de celle des enfants; et c'est d'abord par celle des enfants que commence celle des peuples. La source du goût sera donc la même que celle des mœurs publiques, une première institution; et le succès dépend du soin de pourvoir les écoles de professeurs habiles , et de les y attacher par de solides avantages. Un Porée, un Rollin, un Le Beau, sont des hommes dont il est juste d'honorer la vieillesse, et de couronner les travaux.

Une école plus solennelle est celle du théâtre: car il y a pour les esprits une électricité rapide, dont chacun, au sortir d'une grande assemblée, remporte chez soi l'impression, et dont il est presque impossible que le sens intime, le sens du goût, ne soit pas habituellement et profondément affecté. Si donc un monde poli s'accoutume aux divertissements du peuple, il est à craindre qu'il ne finisse par devenir peuple lui-même. Heureusement, ce qui peut le sauver de la contagion, est aussi simple que salutaire : c'est de rendre exclusivement populaires les spectacles faits pour le peuple; de ne les donner que les jours de repos, afin, surtout, que la dissipation ne prenne rien sur le travail; de les tenir à un prix très modique; enfin, de n'y laisser aucune distinction de places, et de réduire les gens du monde ou à s'en abstenir, ou à s'y voir mêlés et confondus avec la foule, moyen que je crois infaillible pour les en éloigner sans violence et sans retour.

Quant aux spectacles destinés pour un public au-dessus du peuple, ce public lui-même y fera justice de ce qui blessera le goût et la décence; et l'on peut s'en fier à lui, lorsqu'il ne viendra plus de voir et d'applaudir ailleurs l'indécence et le mauvais goût. Mais en attendant qu'il ait perdu des habitudes qui le dégradent, le plus sûr, à ce qui me semble, serait d'exclure de nos grands théâtres ce qui est indigne d'y paraître; et surtout de ne pas souffrir que, pour favoriser des genres méprisables, on y prodiguât sans mesure

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