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vous interrogea, qu'elle vous accusait de désavouer votre fille. Car si vous vous en fussiez souvenue, vous n'auriez eu garde de dire que vous lui réserviez votre bonne volonté. Vous croyiez être encore en particulier avec elle, et non pas en la présence d'un juge. Vous parliez comme sa mère, sans penser que vous étiez sa partie. Rendez les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoi, vous voulez encore du bien à celle que vous croyez vous accuser à tort d'une barbarie honteuse à notre siècle et injurieuse à la nature! Elle serait digne d'un supplice très rigoureux; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous! Elle aurait mérité la haine de tout le monde; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre affection î C'est, dites-vous maintenant, la plus ingrate servante de la terre: et toutefois vous désireriez qu'elle fût votre fille! C'est tout le mal que vous lui souhaitez! C'est la plus grande de vos ennemies ; et, nonobstant cela, vous lui promettez de la récompenser à la mort! Ce sont les seules menaces que vous lui faites! C'est la plus infame calomniatrice qui fût jamais; et toutefois vous lui réservez votre bonne volonté! C'est toute la vengeance que vous voulez prendre d'elle ! Croyezvous, l'appelante, que désavouer sa fille soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une femme qu'on en accuse faussement? Que si vous jugez cette faute aussi grande que tout le monde l'estime; comment, lorsqu'on vous interrogea, n'aviez-vous point les plaintes dans la bouche, le feu dans les yeux , le dépit dans le cœur, la colère sur le visage? Vos pensées devaient-elles avoir d'autre objet que la grandeur de son imposture? Vos paroles devaient-elles être autre chose que des menaces contre elle; et vos actions, que des mouvements violents de cette juste indignation qui accompagne toujours l'innocence injustement accusée? »

Je ne crois pas que dans ce qui nous reste de l'ancienne éloquence, il y ait rien de plus pressant; et c'est là que l'on voit par quels tours, par quels mouvements, par quelles gradations de force et de chaleur une petite cause peut s'élever au ton de la haute éloquence.

Dès que Patru a lié l'intérêt d'un gradué avec celui de toutes les provinces réunies à la monarchie; que c'est un point de droit public qu'il est question de décider; et que d'un bénéfice de quarante écus, il a fait la cause du concordat, celle des lettres et des sciences, celle des libertés de l'Eglise, celle des peuples et des rois; qu'il fasse paraître l'université aux pieds du grand conseil, implorant l'appui du monarque en faveur de ses droits usurpés par la cour de Rome; qu'à propos de cette usurpation, il compare la mauvaise foi de la daterie à celle des Carthaginois; qu'il compare le sophisme des papes à l'égard de la Bresse, à celui d'Annibal à l'égard deSagonte; qu'il ajoute enfin que Rome la moderne n'a pour toutes armes, dans cette cause, qu'un mauvais artifice que la vieille Rome , Rome la sage, la vertueuse , a si hautement condamné : cela est d'autant plus excusable, que c'est devant le grand conseil, et comme en présence du roi , qu'il plaide et qu'il dépend du souverain, dans cette cause, de se relâcher de ses droits, ou de les conserver dans leur intégrité.

Une autre espèce de causes où l'éloquence pathétique peut avoir lieu , c'est lorsque le droit incertain laisse, pour ainsi dire, en équilibre la balance de la justice , et qu'il s'agit de l'incliner du côté qui naturellement mérite le plus de faveur. C'est ce que les jurisconsultes appellent causes d'amis, causes fréquentes , s'il faut les en croire; ce qui ne ferait pas l'éloge de nos lois.

Il semble, quand la loi se tait, que le juge devrait se taire et recourir au législateur. Il semble au moins que c'est à la raison tranquille, et non pas à la passion , de parler pour la loi, qui n'est jamais passionnée. Mais l'équité naturelle a aussi bien pour guide le sentiment que la raison , et dans les cas où la raison seule ne peut décider du bon droit, on en appelle au sentiment,. circonstance qui donne lieu à l'éloquence pathétique. C'est ainsi que, dans la causes des Pères mathurins, Patru , ayant rendu au moins douteuse la clause de l'acte qui faisait leur titre, et réduit les juges à ne savoir que penser de la volonté du donateur, mit à leurs pieds les malheureux captifs , à la rédemption desquels était destinée la modique somme qu'on leur disputait sur une équivoque de mots, et fit regarder le jugement qu'on allait rendre comme devant jeter le désespoir , ou porter la consolation, l'espérance, et la joie dans les cachots de Tunis et d'Alger; moyen forcé, mais légitime, dans un moment où il était permis d'émouvoir la compassion.

On voit par-là que, s'il est souvent ridicule , souvent même indécent, d'employer au barreau l'éloquence des passions, il est quelquefois juste et bon d'y avoir recours; qu'il est du moins permis d'animer la raison, et de donner à la vérité cette chaleur pénétrante sans laquelle on n'obtient qu'une attention trop légère. Nous l'avons dit, les juges sont des hommes; l'indifférence personnelle que l'équité demande, les rend elle-même distraits, dissipés, sujets à l'ennui; et lorsque, pour les attacher, l'avocat ne fait qu'employer les mouvements naturels à sa cause, pourvu qu'il se rende à lui-même le témoignage bien sincère que c'est la vérité qu'il veut persuader, il peut la rendre intéressante, sans pour cela s'exposer au reproche d'employer la séduction. « Si l'on ôte les passions, dit Plutarque en parlant de l'éloquence, on trouvera que la raison , en plusieurs choses , demeurera trop lâche et trop molle, sans action, ni plus ni moins qu'un vaisseau branlant en mer quand le vent lui défaut. »

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Une des causes de la corruption de l'éloquence du barreau, c'est que l'audience est publique, et qu'il y a deux sortes de juges, le tribunal et les auditeurs. « Je veux forcer, vous dit l'avocat, le tribunal à être juste, et mettre de mon côté, dans la balance, l'opinion du public; or c'est plutôt par sentiment que par raison que le public se détermine; il est donc de mon intérêt de l'émouvoir par de fortes impressions. » Ainsi c'est par un juge ivre et passionné que vous voulez entraîner l'autre. Voilà réellement le grand danger de l'audience; mais si elle a cet inconvénient, elle a aussi son avantage; et ce roi de Macédoine , Antigone, l'avait bien senti, lorsque son frère lui ayant demandé de juger son procès à huis clos, il lui répondit : « Non, jugeons au milieu de la place, si nous voulons ne faire tort à personne. » C'était avouer à la fois que le respect du public était un frein pour le juge, et que le juge en avait besoin.

Pline le jeune, dans une de ses lettres à Corneille-Tacite , examine cette question , si dans l'éloquence du barreau la brièveté est préférable à l'abondance; et il se déclare pour celle-ci. « Il arrive , dit-il, assez souvent que l'abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées qu'elles forment. Nos pensées entre dans l'esprit des autres, comme le fer entre dans un corps solide; un seul coup ne suffit pas, il faut redoubler. » Cela justifie en

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