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de la nature, les convenances qu'elle avait établies étaient presque les seules dont il eût l'idée et le sentiment. Je suis loin de penser qu'il fût né dans un siècle absolument inculte, et qu'il eût lui seul inventé ses fables, ses dieux, ses héros , sa langue poétique; mais on se tromperait si, par un siècle de culture, on entendait, en parlant du sien, un siècle de lumières pareil à ceux qui l'ont suivi. Il n'y avait de son temps rien de semblable aux fêtes qu'on célébrait du temps de Périclès, et aux spectacles qu'on y donnait à toute la Grèce assemblée. Il n'y avait aucune ville comme Athènes et Corinthe, où la poésie et l'éloquence , la philosophie et les arts, rassemblés , cultivés avec émulation , s'éclairassent mutuellement. Mais dans un climat où les hommes avaient recu de la nature une sensibilité vive, une imagination facile à exalter, une finesse, une délicatesse, une subtilité d'organes, dont on n'a jamais vu d'exemple; dans un climat où le commerce, l'agriculture, le soin des troupeaux, peu de luxe, assez d'abondance, et, pour délassement, des fêtes , des sacrifices et des festins , formaient le tableau de la vie; dans ce climat, dis-je, de longues paix donnaient aux peuples et aux princes un loisir que les arts embellissaient à peu de frais; et comme les mœurs étaient simples , et que le naturel des hommes n'était pas encore altéré, le goût se réduisait au choix d'une nature intéressante.

La politesse n'avait point appris aux héros d'Homère à se quereller noblement, et la crudité des injures qu'Achille dit à Agamemnon n'était encore que de la franchise. Il n'était pas encore indigne d'une princesse de laver dans les eaux d'un fleuve les tuniques du roi son père; il n'était pas indigne d'un héros de faire lui-même griller la chair des animaux qu'il avait immolés: tout cela peut blesser notre délicatesse; les bouffonneries de Vulcain ne nous semblent pas plus décentes; la querelle d'Irus avec Ulysse ne nous choque pas moins; et quant à ces formes locales, accidentelles et mobiles, Homère n'était pas et ne pouvait pas être ce que trois mille ans après lui on appelle un homme de goût, mais la partie essentielle des mœurs, qui jamais l'a saisie et exprimée mieux que lui? Dans les trois harangues d'Ulysse, de Phénix et d'Ajax, dans les adieux d'Hector et d'Andromaque, dans la douleur d'Achille sur la mort de Patrocle, dans celle de Priam suppliant aux genoux du meurtrier de ses enfants , y a-t-il un mot qui s'éloigne des convenances? Elles y sont gardées avec un naturel qui étonne l'art et le confond. Pourquoi cela? C'est que la mode, le caprice, les conventions, les petites formules de la société, n'ont presque point touché aux grands objets de la nature. Nous sourions en voyant Hélène et Ménélas si bien ensemble dans leur palais, après la ruine de Troie; et Ménélas nous semble avoir bien doucement oublié le passé; mais lorsqu'avant de connaître Télérnaque, Ménélas lui parle d'Ulysse avec une estime si tendre, et que le fils, en entendant l'éloge de son père, se couvre le visage pour cacher les larmes qui coulent de ses yeux, alors nous tressaillons de joie et d'attendrissement, en reconnaissant, dans ce trait de sensibilité, le maître de Virgile, le modèle de Fénélon. Nous ne voulons plus entendre dans la bouche d'Achille enfant, le gazouillement du vin que Phénix lui fait boire , et cette espèce de naturel n'a plus assez de noblesse pour nous; mais que Phénix, pour émouvoir Achille, fasse parler le vieux Pélée; que pour lui rendre la colère odieuse, il lui raconte incidemment, qu'un jour lui-même , dans un accès de cette passion funeste, il fut tenté de tuer son père : c'est un genre de vérité que le temps et la mode respecteront toujours.

Un sentiment plus exalté de l'héroïsme nous fait trouver mauvais que l'ombre d'Achille, dans YOdyssée, regrette si fort la lumière, et qu'il aimât mieux vivre encore dans le pénible état d'un homme obscur, que de régner aux enfers sur des ombres; mais ce n'est pas nous, c'est la nature qu'Homère a consultée dans cette révélation naïve des faiblesses du cœur humain. Telle est la difference des convenances inaltérables et des convenances passagères qui dépendent de l'opinion.

L'analogie et la simplicité étaient le grand secret d'Homère. Dans la composition de ses caractères, ce n'est pas lui, c'est la nature même qui en assortit les couleurs et les traits. S'il donne à Ulysse la prudence, il l'accompagne, non pas à la manière des temps modernes, de qualités purement nobles et louables, mais comme la nature même, de dissimulation , d'artifice, de patience à tout endurer, jusqu'aux dernières humiliations; d'un courage dont le sang-froid prévoit tout, ne hasarde rien, ne craint pas de se montrer timide; met sa gloire, non pas à braver le péril, mais à voir dans le péril même les moyens de s'y dérober et d'y engager son ennemi; ne compte la force pour rien , tant que la ruse peut agir, laisse l'audace à l'homme à qui manque l'adresse, et ne regarde la témérité que comme la ressource du désespoir.

Si dans Achille, c'est la colère dont il veut faire craindre les funestes effets, la sensibilité, la bonté, la droiture, la valeur au plus haut degré, une fierté que l'orgueil irrite, une équité que l'injure soulève, sont les éléments de ce caractère à la fois aimable et terrible; et par un trait sublime de vérité donné par la nature, il fait de l'ennemi le plus inexorable dans ses ressentiments, l'ami le plus doux, le plus tendre, le plus passionné dans ses affections. Voilà le goût par excellence, le sentiment juste et profond de ce qui doit plaire, attacher, intéresser dans tous les temps. C'est à ce même sentiment des convenances immuables qu'Euripide et Sophocle ont dû ce long succès que leurs beautés ont encore parmi nous. Du Philoctète de Sophocle, notre délicatesse n'a retranché que l'appareil rebutant de la plaie; les deux OEdipes et les deux Iphigénies, sont d'un goût aussi pur que les belles scènes d'Homère; enfin, dans aucun temps, le goût n'a été plus sain que, lorsque, en s'abreuvant aux sources de cette antiquité voisine encore de la nature /elle y a puisé le sentiment des convenances inaltérables et de ces vérités de mœurs qui sont universellement inhérentes au cœur humain.

La simplicité , qui fut toujours le caractère de la nature, est aussi très distinctement le caractère du goût antique et le vrai symbole des Grecs. En sculpture, en architecture, en poésie, leurs compositions étaient simples, leurs formes étaient simples, leurs ornements mêmes étaient simples; on n'y voyait rien de compliqué, rien de confus, rien de péniblement composé, surtout rien qui ne fût ensemble, et qui, dans les rapports de la cause à l'effet, ne fût réduit à l'unité.

Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum.

(horat.)

C'était la devise, la règle et la magie de leurs arts.

Mais ce caractère de simplicité était lui-même pris dans les mœurs; car les mœurs des Grecs étaient simples, si on les compare avec les nôtres. D'abord elles étaient plus libres et plus généra

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