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On raconte, à ce propos, qu'en Italie, où les prédicateurs parlent assez communément d'abondance, l'un d'eux, prêchant sur le pardon des ennemis, après s'être efforcé de persuader à ses auditeurs qu'il fallait non-seulement pardonner à ses ennemis et ne pas leur vouloir du mal, mais encore les aimer et leur faire du bien, emporté par sa véhémence, reprit ainsi: Mais, me direz-vous, je n'ai point d'ennemis. Vous n'avez point d'ennemis, mes frères! et le monde, le ché, la chair, ne sont-ils pas vos ennemis?

C'est ainsi qu'un orateur, dont la marche n'est point réglée, risque souvent de s'égarer. Un prédicateur, après avoir battu la campagne en prêchant devant le cardinal de Richelieu, lui dit: «Je demande pardon à votre Eminence :je me suis abandonné au Saint - Espritj une autrefois je me préparerai, et j'espère que je ferai mieux. »

Il faut avouer cependant qu'il n'y a que cette facon de produire les grands effets de l'éloquence. et de saisir tous les avantages du lieu, du moment, de son émotion propre, et de celle des auditeurs; et voilà pourquoi Bourdaloue disait d'un missionnaire de son temps : On rend à ses sermons les bourses que l'on vole aux miens. Les missionnaires ont en effet cet avantage inestimable sur les prédicateurs étudiés. Il est le même au barreau, pour les avocats qui parlent d'abondance, sur ceux qui froidement récitent le plaidoyer qu'ils ont écrit. Ce talent rare, que Féné

Ion voulait que l'on acquît, demande un grand travail, et suppose les dons les plus précieux de la nature; il est cependant quelquefois porté si loin par l'habitude, qu'il y a des orateurs dont l'élocution même gagne à n'être point travaillée, et qui parlent mieux d*abondance qu'ils n'écrivent en composant.

Dans les écoles de rhétorique, la jeunesse romaine s'exerçait à parler ainsi; et Crassus, qui, en reconnaissant l'utilité de cet usage, trouvait cependant préférable celui de s'appliquer à écrire avec réflexion (i); Crassus était lui-même, de tous les orateurs, le plus en état de parler A'abondance, par les études infatigables qu'il avait faites, par l'immense trésor de connaissances et de pensées qu'il avait amassé, mais surtout par les exercices habituels de sa jeunesse. Voyez l'article Rhétorique.

Voici un exemple de cette promptitude avec laquelle.il parlait sur-le-champ. Comme il plaidait en faveur de Plancus, contre un M. Brutus son accusateur, homme peu digne de son nom, et au moment qu'il lui reprochait sa dissipation et ses vices, il vit du haut de la tribune passer le convoi d'une vieille femme de la famille Junia. Il s'interrompit, et adressant la parole à Brutus:

(i) Etsi utile etiam subilo scepe dicere; tamen illud utilius , sumpto spatio ad cogitandum, paratius alque accuratius dicere. (De Orat. )

«Lève-toi, lui dit-il, regarde cette femme que l'on porte au tombeau. Que veux-tu qu'elle dise de toi à ton père, à tes ancêtres, à ces illustres morts, dont les images l'accompagnent; à ce Brutus, par qui ce peuple fut délivré de la domination des rois? A quoi, de quelle gloire ou de quelle vertu leur dira-t-elle que tu t'occupes? A augmenter ton patrimoine ? Cela serait peu digne de ta noblesse; si c'était pour la soutenir, à la bonne heure; mais pour cela il ne te reste rien: ta débauche a tout dissipé. Dira-t-elle que tu t'appliques à l'étude du droit civil? Ce serait imiter ton père; mais des débris des meubles de sa maison que tu as vendue, tu n'as pas même conservé le siége où il était assis lorsqu'on le consultait. A la science militaire? Tu n'as vu de ta vie un camp. A l'éloquence ? Mais lu n'en as aucune : tout ce que tu peux faire, et de ta voix et de ta langue, c'est de gagner quelque salaire à ce honteux métier de calomniateur. Et tu oses voir la lumière, envisager ce peuple, te montrer au forum, paraître dans la ville en présence des citoyens! Et tu ne frémis pas de honte en regardant cette femme morte, et les images de tes ancêtres, dont tu es non-seulement hors d'état d'imiter les exemples, mais de loger les simulacres (1)! « L'original de

(i) Tu illam morluam, tu imagines ipsas non perhorrescis, quibus non modo inùtandis, sed ne coUocandis quidem libi ullum locum reliquisti?

ce morceau est dans le second livre de l'Orateur; et l'un des interlocuteurs du dialogue, Antoine, en le citant, s'écrie : Proh d'à immortelles! quœ fuit illa, quanta vis! quant inexpectata! quant repentina!

Long-temps avant Crassus, Galba avait montré une facilité prodigieuse à parler, sinon d'abondance, au moins avec très peu de préparation. Voyez, au livre des Orateurs célèbres, ce que Cicéron en raconte. Laelius, l'ami de Scipion,doué d'une éloquence douce et polie, mais peu nerveuse, avait plaidé deux fois une cause importante sans en décider le succès. Il eut la modestie de conseiller à ses clients de recourir à Galba: celui-ci se défendit d'abord de parler après Laelius; mais enfin, cédant aux instances qu'on lui faisait, il employa, dit Cicéron, une demi-journée à étudier la cause. Le lendemain ses clients le trouvèrent au milieu de ses scribes, dictant à plusieurs à-la-fois, avec la même véhémence que s'il avait plaidé. C'était l'heure de l'audience. Il sortit tou t ému; et en arrivant au barreau, il parla avec tant d'éloquence, que, d'un bout à l'autre de son plaidoyer il fut applaudi par acclamation (1). Ce coup de force, vanté par Cicé

(i) Quid multa ? magna expectatione, plurimis audientibus, coram ipso Lcelio, sic illarn causant, tanla vi, tanlaque gravitate dixisse Galbant, ut nulla/ère pars oralionis silencio precteriretur.

ron, nous fait entendre cependant que de pareils exemples étaient rares chez les Romains.

Chez les Grecs, l'habitude de parler sur-lechamp devait être moins étonnante. Ecoutons Démosthène, dans sa harangue pour la Couronne, rappelant ce qui s'était passé, lorsqu'on avait appris que Philippe avait fait sa paix avec les Thébains. «Le héraut (dans l'assemblée du peuple et du sénat) demande à haute voix: Qui veut monter dans la tribune? Aucun de vous ne lui répond. Il répète à plusieurs reprises la même invitation : personne encore ne se lève, quoique tous vos généraux et vos orateurs fussent là présents, et que la voix commune de la patrie les conjurât d'ouvrir un avis salutaire... Or celui qui dans cette conjoncture décisive se présenta, ce fut moi; je montai dans la tribune, etc. » Ainsi, toutes les fois qu'un événement imprévu obligeait d'assembler le peuple athénien, celui qui, à ce cri du héraut, Qui veut parler? montait dans la tribune y parlait ^'abondance.

Cicéron, qui ne voyait pas sans frayeur le danger de parler ainsi, quoiqu'il en sentît l'avantage, voulait au moins qu'une partie du discours fût écrite avec soin; parce qu'alors, dit-il, ce qu'on ajoute prend le ton et le caractère de ce que l'on a préparé; et il compare le discours à un vaisseau une fois lancé, qui va long-temps encore lorsque les rameurs se reposent. Ut concitato navigio, quum remiges sustinuerunt, retinet

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