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compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe : « Tu as « dit en ton cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la « terre » Dixisti in corde tuo: Ego sum, et præter me, non est alter1. Je suis, il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis celui qui est3. » Je suis; il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi, et, tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ah! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vousmême, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est casuel, mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé; plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture: car, en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs: ces pauvres, que vous avez méprisés, sont les seuls qui seraient capables de vous secou

1 Is., XLVII, 10. - 2 Exod., II, 14.

rir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendraient les-bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieraient Dieu pour vous : les bénédictions qu'ils vous auraient données, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante : leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraichies, leur faim rassasiée, vous auraient béni; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis officieux; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais vous avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant euxmêmes sans miséricorde.

(Deux. Serm. pour le jeudi de la 2o sem. de Carême.)

ILLUSION DES SENS.

Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe, pour ainsi dire, en changeant de place; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujours changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait revivre. Aussi qu'est-ce autre chose que la vie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle? inconstantia concupiscentiæ. Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une

les vents contraires. Mais cet asile, que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort ; et, si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries: vous penserez vous être munis d'un côté, la disgrace viendra de l'autre; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, qui non-seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume infinie. Et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions besoin que l'on nous prouvat cette vérité.

(Prem. Serm. pour le trois. dim. de Carême.)

DE LA CONVERSATION ET DE L'AMITIÉ.

Quoique l'esprit de division se soit mêlé bien avant dans le genre humain, il ne laisse pas de se conserver au fond de nos cœurs un principe de correspondance et de société mutuelle qui nous rend ordinairement assez tendres, je ne dis pas seulement à la première sensibilité de la compassion, mais encore aux premières impressions de l'amitié. De là naît ce plaisir si doux de la conversation, qui nous fait entrer comme pas à pas dans l'âme les uns des autres. Le cœur s'échauffe, se dilate; on dit souvent plus qu'on ne veut, si l'on ne se retient avec soin; et c'est peut-être pour cette raison que le Sage dit quelque part, si je ne me trompe, que la conversation enivre, parce qu'elle pousse au dehors le secret de

avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable, que nous aimions si puissamment ces amis trompeurs qui nous abandonnent si vite; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner, et nous, aucune pour les retenir; enfin, que notre attache soit si violente, que nous soyons si fidèles à ces trompeurs, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue! car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes vicieuses d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance?

(Prem. Serm. pour le trois. dim. de Carême. )

INCONSTANCE DE LA FORTUNE.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la ohaleur ordinaire du discours, et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour, et, sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que vous vous fiiez tout à fait à cette bonace: et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite, qu'il regarde de loin comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par

venatur.... Nolite coredere amic... Et inimici hominis, domestici ejus'.

Je pourrais bien, chrétiens, faire aujourd'hui les mêmes plaintes; et encore qu'on ne vit jamais plus de caresses, plus d'embrassements, plus de paroles choisies, pour témoigner une parfaite cordialité, ah! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divine venait découvrir tout à coup ce que la bienséance, ce que l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché; o quel étrange spectacle! et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres! Non, l'amitié n'est qu'un nom en l'air, dont les hommes s'amusent mutuellement, et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns et les autres; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard à chaque moment de se voir sacrifié à un intérêt plus cher; et tout ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c'est que l'on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde. Démentez-moi, si je ne dis pas la vérité : et certes si je parlais en un autre lieu, j'alléguerais peut-être la cour pour exemple; mais puisque c'est à elle que je parle, qu'elle se connaisse elle-même, et qu'elle serve de preuve à la vérité que je prèche.

(Serm. pour le mardi de la trois. sem. de Carême.)

1 Mich., VII, 2, 5, 6.

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