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parce que ce secours n'est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d'un zèle inconsidéré; vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce Maître innocent, qu'on traite déjà de séditieux. C'est ce que fait faire l'amitié du monde : elle veut se contenter elle-même, et nous donner le secours qui est conforme à son humeur; et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins.

Mais voici, si je ne me trompe, le dernier coup qu'on peut recevoir d'une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu, un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup, et nous accable plus cruellement que si l'on nous quittait au premier abord; le même Pierre en est un exemple. Qu'il est ferme! qu'il est intrépide! il veut mourir pour son Maître; il n'est pas capable de l'abandonner : il le suit au commencement; mais, o fidélité commencée, qui ne sert qu'à percer le cœur de Jésus par un reniement plus cruel par une perfidie plus criminelle! Ah! que l'amitié de la créature est trompeuse dans ses apparences, corrompue dans ses flatteries, amère dans ses changements, accablante dans ses secours à contre-temps, et dans ses commencements de constance qui rendent l'infidélité plus insupportable! Jésus a souffert toutes ces misères, pour nous faire haïr tant de crimes que nous fait faire l'amitié des hommes, par nos aveugles complaisances. Haïssons-les, chrétiens, ces crimes, et n'ayons d'amitié, ni de confiance, dont Dieu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe.

Que lui fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis? Mille tourments, mille calomnies, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités; et ce qui emporte avec soi la dernière extrémité des souf

frances, la risée dans l'accablement, l'aigreur de la raillerie au milieu de la cruauté.

C'est une chose inouïe que la cruauté et la dérision se joignent dans toute leur force; parce que l'horreur du sang répandu remplit l'âme d'images funèbres, qui modèrent cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant je vois mon Sauveur livré à ses ennemis, pour être l'unique objet de leur raillerie, comme un insensé; de leur fureur, comme un scélérat: en telle sorte, mes frères, que nous voyons régner, dans tout le cours de sa passion, la risée parmi les douleurs, et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté.

Il le fallait de la sorte, il fallait que mon Sauveur << fût rassasié d'opprobres, » comme avait prédit le prophète1; afin d'expier et de condamner par ses saintes confusions, d'un côté ces moqueries outrageuses, de l'autre ces délicatesses et ce point d'honneur qui fait toutes les querelles. Chrétiens, osez-vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si outrageux contre Jésus-Christ? Qu'est-ce que la dérision, sinon le triomphe de l'orgueil, le règne de l'impudence, la nourriture du mépris, la mort de la société raisonnable, la honte de la modestie et de la vertu? Ne voyez-vous pas, railleurs à outrance, que d'opprobres, et quelle risée vous avez causés au divin Jésus? et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu'il y a de plus amer dans sa passion?

Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants, et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains, dans quel abîme de confusion a été plongé le divin Jésus par cette superbe sensibilité? Pour expier votre orgueil et votre dédain,

Thren., III, 30.

il faut que son supplice, tout cruel qu'il est, soit encore beaucoup plus infâme; il faut que ce Roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière par ce roseau, par cette couronne, et par cette pourpre; il faut que l'insulte de la raillerie le poursuive jusque sur la croix, et dans les approches mêmes de la mort; et enfin, qu'on invente dans sa passion une nouvelle espèce de comédie, dont toutes les plaisanteries soient, pour ainsi dire, teintes de sang, dont la catastrophe soit toute tragique.

«Mes frères, dit le saint apôtre1, nous sommes bap<< tisés en sa mort; » et puisque sa mort est infâme, nous sommes baptisés en sa confusion; nous avons pris sur nous, par le saint baptême, toute cette dérision et tous ces opprobres. Eh quoi! tant de honte, tant d'ignominies, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême, ne serontelles pas capables d'étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d'honneur? et sera-t-il dit que des chrétiens immoleront encore à cette idole, et tant de sang, et tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées? Ah! sire, continuez à seconder Jésus-Christ, pour empêcher cet opprobre de son Église, et cet outrage public qu'on fait à l'ignominie de sa croix.

Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents; et je vous dirai, en un mot, qu'entraînés par la fureur, qui est toujours la plus violente, ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les Romains, que les promesses du Messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son Évangile étaient alors indifférents, épousent la querelle des Juifs passionnés; et c'est l'un des effets les plus remarquables de la malignité de

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l'esprit humain, qui, dans le temps qù il est, pour ainsi parler, le plus balancé par l'indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement par le penchant de la haine. Je n'ai pas assez de temps pour peser cette circonstance; mais je ne puis omettre en ce lieu ce que souffre le divin Sauveur par l'ambition et la politique du monde, pour expier les péchés que fait faire la politique : toujours, si l'on n'y prend garde, elle condamne la vérité, elle affaiblit et corrompt malheureusement les meilleures intentions. Pilate nous le fait bien voir, en se laissant lâchement surprendre aux piéges que tendent les Juifs à son ambition tremblante.

Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l'État, le nom et la majesté de César, qui n'y pensait pas, que Pilate reconnaissant l'innocence, et toujours prêt à l'absoudre, ne laisse pas néanmoins de le condamner. Oh! que la passion est hardie, quand elle peut prendre le prétexte du bien de l'État! oh! que le nom du prince fait souvent des injustices et des violences qui feraient horreur à ses mains, et dont néanmoins quelquefois elles sont souillées, parce qu'elles les appuient, ou du moins qu'elles négligent de les réprimer! Dieu préserve de tels péchés le plus juste de tous les rois, et que son nom soit si vénérable, qu'il soit toujours si saintement et si respectueusement ménagé, que, bien loin d'opprimer personne, il soit l'espérance et la protection de tous les opprimés, jusqu'aux provinces les plus éloignées de son empire!

Mais reprenons le fil de notre discours, et admirons ici, chrétiens, en Pilate la honteuse et misérable faiblesse d'une vertu mondaine et politique. Pilate avait quelque probité et quelque justice : il avait même quelque force et quelque vigueur; il était capable de résister aux persuasions des pontifes et aux cris d'un peuple

mutiné. Combien s'admire la vertu mondaine, quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres ! Mais voyez que la vertu même, quelque forte qu'elle nous paraisse, n'est pas digne de porter ce nom, jusqu'à ce qu'elle soit capable de toute sorte d'épreuves. C'était beaucoup, ce me semble, à Pilate d'avoir résisté à un tel concours et à une telle obstination de toute la nation judaïque, et d'avoir pénétré leur envie cachée, malgré tous leurs beaux prétextes; mais parce qu'il n'est pas capable de soutenir le nom de César, qui n'y pense pas, et qu'on oppose mal à propos au devoir de sa conscience, tout l'amour de la justice lui est inutile; sa faiblesse a le même effet qu'aurait la malice; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait crucifier l'innocence même; ce qu'aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde elles se soutiennent vigoureusement, jusqu'à ce qu'il s'agisse d'un grand intérêt; mais elles ne craignent point de se relâcher pour faire un coup d'importance. O vertus indignes d'un nom si auguste! ô vertus, qui n'avez rien par-dessus les vices, qu'une faible et misérable apparence !

Qu'il me serait aisé, chrétiens, de vous faire voir, en ce lieu, que la plupart des vertus du monde sont des vertus de Pilate; c'est-à-dire un amour imparfait de la vérité et de la justice! On les estime, on'en parle, on en veut savoir les devoirs; mais faiblement et nonchalamment. On demande, à la façon de Pilate : « Qu'est-ce «<< que la vérité1? » et aussitôt on se lève sans avoir reçu la réponse. C'est assez qu'on s'en soit enquis en passant, et seulement pour la forme; mais on ne veut pas pé

1 Joan., XVIII, 38.

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