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SERMON

PRÊCHÉ DEVANT LE ROI,

SUR L'HONNEUR.

Puérilité de l'honneur qu'on cherche dans les choses vaines. Véritable grandeur de la créature raisonnable. D'où vient que les hommes courent après tant de faux honneurs: combien ils sont peu propres à les élever solidement. Étendue prodigieuse des vanités; leurs funestes effets. Maximes pernicieuses dont le faux honneur se sert pour autoriser le crime. Mépris des louanges naturel à la vertu chrétienne: efforts de la vaine gloire pour la corrompre. Criminel attentat de celui qui s'attribue les dons de Dieu.

Omnia opera sua faciunt ut videantur ab hominibus.

Ils font toutes leurs œuvres dans le dessein d'être vus des hommes.

Matth. XXIII, 5%

Je me suis souvent étonné comment les hommes, qui présument tant de la bonté de leurs jugements, se rendent si fort dépendants de l'opinion des autres, qu'ils s'y laissent souvent emporter contre leurs propres pensées. Nous sommes tellement jaloux de l'avantage de bien juger, que nous ne le voulons céder à personne; et cependant, chrétiens, nous donnons tant à l'opinion, et nous avons tant d'égards à ce que pensent les autres, qu'il semble quelquefois que nous ayons honte de suivre notre jugement, auquel nous avons néanmoins tant de confiance. C'est la tyrannie de l'honneur qui nous cause cette servitude. L'honneur nous fait les captifs de ceux dont nous voulons être honorés. C'est pourquoi nous sommes contraints de céder beaucoup de choses à leurs opinions; et souvent de grands politiques et des capitaines expérimentés, touchés de ce faux honneur, et du désir d'éviter un blâme qu'ils n'avaient point

CHEFS-D'OEUV. DE BOGS.-T. 11.

mérité, ont ruiné malheureusement, par les sentiments d'autrui, des affaires qu'ils auraient sauvées en suivant les leurs. Que s'il est si dangereux de se laisser trop emporter aux considérations de l'honneur, même dans les affaires du monde auxquelles il a tant de part, quel obstacle ne mettra-t-il pas aux affaires du salut? et combien est-il nécessaire que nous sachions prendre ici de véritables mesures! C'est pour cela, chrétiens, que, méditant l'évangile où Jésus-Christ nous représente les pharisiens comme de misérables captifs de l'honneur du monde, j'ai pris la résolution de le combattre aujourd'hui; et pour cela j'appelle à mon aide la plus humble des créatures, en lui disant avec l'ange: Ave, Maria.

L'honneur fait tous les jours et tant de bien et tant de mal dans le monde, qu'il est assez malaisé de définir quelle estime on en doit faire, et quel usage on doit lui laisser dans la vie humaine. S'il nous excite à la vertu, il nous oblige aussi trop souvent à donner plus qu'il ne faut à l'opinion; et quand je considère attentivement les divers événements des choses humaines, il me paraît, chrétiens, que la crainte d'être blâmé n'étouffe guère moins de bons sentiments qu'elle n'en réprime de mauvais. Plus j'enfonce dans cette matière, moins j'y trouve de fondement assuré; et je découvre au contraire tant de bien et tant de mal, et, pour dire tout en un mot, tant de bizarres inégalités dans les opinions établies sur le sujet de l'honneur, que je ne sais plus à quoi m'arrêter.

En effet, entrant au détail de ce sujet important, j'ai remarqué, chrétiens, que nous mettons de l'honneur dans des choses vaines, que nous en mettons souvent dans des choses qui sont mauvaises, et que nous en mettons aussi dans des choses bonnes. Nous mettons

beaucoup d'honneur dans des choses vaines, dans la pompe, dans la parure, dans cet appareil extérieur. Nous en mettons dans des choses mauvaises; il y a des vices que nous honorons; il y a de fausses vaillances qui ont leur couronne, et de fausses libéralités que le monde ne laisse pas d'admirer. Enfin nous mettons de l'honneur dans des choses bonnes; autrement la vertu ne serait pas honorée; par exemple, dans la vertu, dans la force et dans l'adresse d'esprit et de corps. Voilà, messieurs, l'honneur attaché à toutes sortes de choses. Qui ne serait surpris de cette bizarrerie? Mais si nous savons entendre le naturel de l'esprit humain, nous demeurerons convaincus qu'il ne pouvait pas en arriver d'une autre sorte. Car comme l'honneur est un jugement que les hommes portent sur le prix et sur la valeur de certaines choses, parce que notre jugement est faible, il ne faut pas trouver étrange s'il est ébloui par des choses vaines; parce que notre jugement est dépravé, il était absolument impossible qu'il ne s'égarât jusqu'à en approuver beaucoup de mauvaises; et parce qu'il n'est ni tout à fait faible ni tout à fait dépravé, il fallait bien nécessairement qu'il en estimât beaucoup de très-bonnes. Toutefois encore y a-t-il ce vice dans l'estime que nous avons pour les bonnes choses, que cette même dépravation et cette même faiblesse de notre jugement fait que nous ne craignons pas de nous en attribuer tout l'honneur, au lieu de le donner tout entier à Dieu, qui est l'auteur de tout bien. Ainsi, pour rendre à l'honneur son usage véritable, nous devons apprendre, messieurs, à chercher dans les choses que nous estimons : premièrement du prix et de la valeur; et par là les choses vaines seront décriées : secondement la conformité avec la raison; et par là les vices perdront leur crédit : troisièmement l'ordre nécessaire;

et par là les biens véritables seront tellement honorés, que la gloire en sera toute rapportée à Dieu, qui en est le premier principe. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

PREMIER POINT.

L'Apôtre nous avertit que nous devons être enfants en malice'; mais il ajoute, messieurs, que nous ne devons pas l'être dans les sentiments; c'est-à-dire, qu'il ya en nous des faiblesses et des pensées puériles que nous devons corriger, afin de demeurer seulement enfants en simplicité et en innocence. Il considérait, chrétiens, qu'encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu'elle semble n'ajouter tant de traits nouveaux à l'ouvrage qu'elle a commencé que pour y mettre en son temps la dernière main; néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l'âge ne mûrit point; et c'est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l'enfance s'étendent toujours bien avant, si l'on n'y prend garde, dans toute la suite de la vie.

Or, parmi ces vices puérils, il n'y a personne qui ne voie que le plus puéril de tous c'est l'honneur que nous mettons dans les choses vaines, et cette facilité de nous y laisser éblouir. D'où nait dans les hommes une telle erreur, qu'ils aiment mieux se distinguer par la pompe extérieure que par la vie, et par les ornements de la vanité que par la beauté des mœurs. D'où vient que celui qui se ravilit par ses vices au-dessous des derniers esclaves, croit assez conserver son rang et soutenir sa dignité par un équipage magnifique, et que, pendant

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qu'il se néglige lui-même jusqu'au point de ne se parer d'aucune vertu, il pense être assez orné quand il a assemblé, pour ainsi dire, autour de lui ce que la nature a de plus rare. « Comme si c'était là, dit saint Augus<< tin1, le souverain bien et la richesse de l'homme, que « tout ce qu'il a soit riche et précieux, excepté lui«< même : » Quasi hoc sit summum hominis bonum habere omnia bona, præter seipsum.

L'éloquent et judicieux saint Jean Chrysostome en rend cette raison excellente, dans la quatrième homélie sur l'évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près ces mêmes paroles': Je ne puis, dit-il, comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est dans les hommes, de croire se rendre illustres par cet éclat extérieur qui les environne, si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'ils peuvent autour d'eux, et vont mendiant de tous côtés la gloire qu'ils ne trouvent plus dans leur conscience.

Cette parole de saint Chrysostome me jette dans une plus profonde considération, et m'oblige de reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce que tous sont nés pour posséder Dieu. Car comme Dieu est grand, parce qu'il n'a besoin que de lui-même, l'homme aussi est grand, chrétiens, lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'était la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédait noblement sans en être en aucune sorte possédée, elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvait tout ensemble et grande et heureuse, en s'attachant à Dieu par un saint amour. En effet, cette seule attache qui la rendait tem

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