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comme les fleurs, selon leur qualité, produisent les bons ou les mauvais fruits. Or je ne vois point encore ces bonnes actions et ces bonnes mœurs ; je remarque un ordre de choses tout contraire : j'en conclus logiquement qu'au fond rien n'est changé, et que les mauvaises doctrines, quels que soient leur forme et leur nom, continuent de régner avec empire, et de répandre dans le monde intellectuel et moral les principes de toutes les erreurs et de tous les vices, comme dans le corps social des germes de trouble, d'anarchie et de dissolution.

Si l'on persistait à soutenir que les doctrines matérialistes sont tombées, je répondrais, cela étant, que les mauvaises doctrines, tout à l'heure comparées aux fleurs, sont tombées à la manière des fleurs, c'est à dire pour faire place aux fruits; et quels fruits, hélas! Oui, il faut le dire, des fruits pleins de venin et d'amertume, des fruits d'iniquité, des fruits de destruction, des fruits de sang, des fruits de mort; témoin les suicides et les duels qui, aujourd'hui plus que jamais, répandent la désolation dans les familles et l'effroi dans la société

On parle beaucoup depuis quelques années d'un mouvement religieux, d'un retour vers les bons principes; on prétend que la puissance dominatrice de la religion et un sentiment vif du besoin des vérités et des croyances religieuses entraînent et subjuguent invinciblement les masses et même les sommités sociales. C'est là, si je ne me trompe, l'opinion courante de l'époque en France.

Mais ne vous laissez pas séduire par des phrases sonores et des discours pompeux; allez au fond des choses, et demandez quel est ce mouvement, ce revirement religieux dont on fait tant de bruit aujourd'hui ? A mes yeux c'est un revirement de langage; c'est urbanité, aménité et mollesse de mœurs, qui respectent ou tolèrent tout; c'est politesse de discours, qui repousse avec dédain le cynisme voltairien et l'impiété dégoûtante du dixhuitième siècle. On rougirait en effet à présent d'être grossièrement impie, matérialiste ou athée; cela n'est plus de ton ni de mode; cela est usé : il faut un nouveau genre social, plus délicat, plus attique et plus spirituel; des formes plus fines et plus polies, qui s'useront aussi comme tout le reste.

Si le matérialisme et l'athéisme ne sont plus dans les paroles, ils subsistent tout entiers dans les actions. Il n'y a point de changement ni dans la conduite ni dans les mœurs des hommes; on parle beaucoup, mais on n'agit pas, ou plutôt on parle bien et on agit mal, parce qu'il est ordinairement bien plus facile de parler savamment de la religion que de pratiquer fidèlement et sincèrement la religion.

L'on pourrait se persuader peut-être que cette espèce de réaction portera au moins à l'examen, et que l'instruction religieuse amenera à la fin le règne et le triomphe de la vérité. Nouvelle illusion! Cet espoir flatteur s'évanouit quand on considère que l'on ne veut que le christianisme renouvelé, ratio

nalisé et perfectionné, c'est à dire que dans la 4 vérité on nourrit une haine secrète et plus ou moins profonde contre le catholicisme. Voilà tout le mys tère. C'est donc le rationalisme qu'une certaine classe de la société invoque de tous ses vœux et de tous ses désirs.

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Et n'a-t-on pas dit naguère que le christianisme décrépit et vermoulu chancelait sur sa base comme un vieux temple lézardé; qu'insuffisant aux besoins de notre époque il devait faire place enfin à une religion nationale qui serait forte de jeunesse et d'avenir, proportionnée à nos institutions, positive, progressant avec l'esprit social; que le moment était venu de déposer le catholicisme, lequel désormais n'était plus qu'une pétrification de la pensée, un fossile moral, inutile échantillon des temps révolus!» Les ignorants et les insensés qui raisonnent ainsi! Sachez donc, hommes arriérés, philosophes de l'obscurantisme, sachez que ce qui est divin est parfait de sa nature et dès son ori gine, comme ce qui est humain est nécessairement imparfait et caduc; que ce qui est divin ne passe pas et ne s'use pas, mais qu'au contraire tout ce qui est humain passe et s'use comme un vêtement. Or le christianisme remonte à l'origine des choses; il ne finira qu'avec les temps; il est toujours ancien et toujours nouveau. Pas plus que la vérité, il ne vieillit jamais, parce qu'il est divin, et par consé→ quent il ne peut recevoir des hommes ni progrès ni perfectionnement.

D'autres encore ne craignent pas d'affirmer dans leurs élucubrations impies que le christianisme, bien qu'il soit un immense fait historique, n'est qu'un composé, un assemblage de mythes, de symboles et d'allégories. Si cela est, je soutiens qu'il n'y a plus d'histoire: dès lors je ne crois plus à la réalité de l'histoire grecque et de l'histoire romaine; il n'y a plus de certitude morale parmi les hommes, et le scepticisme est une nécessité logique.

La raison humaine s'efforce de soumettre tout à son vaste empire, jusqu'aux choses mêmes qui sont les plus insaisissables à son action, parce qu'elles sont au dessus de son domaine, comme la foi et les dogmes religieux ou la révélation divine. Cette orgueilleuse, cette jalouse souveraine, qui ne veut relever que d'elle-même et ne croire qu'à ellemême, se fait adorer en quelque sorte sous le nom de science, et le culte qu'elle exige de ses dévots c'est l'hommage de leurs lumières, de leurs connaissances et de leurs talents. Mais de son côté cette

reine déchue étant par elle-même impuissante à relever et à ennoblir véritablement l'homme, celuici se laisse subjuguer par les sens, asservit son intelligence à leur empire, et s'accoutume à ne juger que sur leur rapport. Qu'en résulte-t-il? Que l'homme, dans ce temps d'intuitisme et de positivisme, ne veut plus croire que ce qu'il peut saisir et co-prendre, et qu'il n'admet que ce qu'il peut voir et palper. Il lui faut du positif, c'est à dire du matériel, parce qu'il est affamé de jouissances matérielles. De

là le goût dominant et la culture générale des sciences naturelles. L'esprit humain, fatigué et dégoûté des hautes vérités intellectuelles et morales, ne s'exerce plus que sur les sciences physiques, n'a presque plus d'autre pâture que la puissance de la vapeur, la combinaison des gaz et des fluides impondérables; en un mot il cherche à tout matérialiser, jusqu'à son être même et ses plus nobles facultés. Et qu'est-ce qui inspire aujourd'hui à la jeunesse cette aversion, cette horreur même pour les études de haute philosophie, de métaphysique et de tout ce qu'elle croit abstrait, si ce n'est la torpeur et la paresse de l'esprit jointes à une soif immense des plaisirs physiques?

Une autre classe d'hommes, qui fait la grande majorité de la société, porte un respect banal et plus ou moins stupide à tous les cultes, même les plus différents ou les plus opposés entre eux, ou plutôt affecte une égale indifférence pour tous, afin de les confondre tous dans un commun mépris. C'est aujourd'hui que se vérifie ce mot prophétique de Bossuet: Qu'un jour on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires. Il est donc arrivé ce règne de l'indifférentisme religieux et philosophique.

Il est encore dans les rangs plébéiens et dans la classe la plus infime, je ne dirai pas chez les Esquimaux ou les Hurons, mais en Europe, mais au centre de la civilisation française, un grand nombre d'êtres humains tristement abrutis par les sens.

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