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Versants de l'Anahuac. Chaîne des Cordillières, au Mexique. (Pages suivantes)

tenant d'un ton railleur. Allez alors virer, vent devant, sous les ordres du capitaine don Orteva! En route, camarades! Nos états-majors comptent, avec les vents alisés, voguer vers les îles de la Sonde; mais nous leur montrerons qu'on peut, sans leur science et leur cruauté, courir des bordées contre les moussons de l'Océan-Pacifique !

Les gens de ce conciliabule secret se séparèrent, et, par divers côtés, revinrent à leurs bords respectifs.

Le lendemain, l'Asia et la Constanzia levaient l'ancre, et, mettant le cap au S.-O., se dirigeaient à pleines voiles vers la Nouvelle-Hollande. Martinez, surveillé de près, avait repris ses fonctions.

JUILLET 1851.

Cependant don Orteva était assailli de sinistres pressentiments; il découvrait la chute imminente de la marine espagnole; son grand cœur ne pouvait s'accoutumer aux revers successifs qui accablaient son pays, et auxquels la révolution des Etats mexicains avait mis le comble. Il s'entretenait souvent avec Pablo de ces questions d'honneur.

Mon enfant lui disait-il, nous succomberons à la lutte. Quelque indigne trahison m'arrachera la vie;' mais tu me vengerais, n'est-ce pas, pour venger l'Espagne?

- Je le jure! répondait Pablo.

-39-DIX-HUITIÈME VOLUME.

- Ne te fais donc l'ennemi de personne, à mon bord; ton grade ne t'y oblige pas; et souviens-toi qu'en ce temps de malheur, il y a un plus beau rôle encore que de servir son pays: c'est de changer son patriotisme en haine, et de punir les misérables qui le trahissent!

-Je vous promets de ne mourir qu'après vous, répondait Pablo, et la fierté étincelait à travers ses pleurs. Il y avait trois jours que les navires avaient quitté les Mariannes; la Constanzia marchait grand largue, par une jolie brise. Gracieuse, alerte, élancée, rase sur l'eau, la mâture inclinée à l'arrière, elle bondissait sur les vagues en couvrant d'écume ses huit caronades de six.

Douze nœuds, lieutenant, disait un soir l'aspirant Pablo à Martinez; si nous filons toujours vent sous vergue, la traversée ne sera pas longue.

- Dieu le veuille; nous avons assez pâti pour ne pas souffrir encore.

Le gabier José était en ce moment près du gaillard d'arrière.

-Nous ne tarderons pas à avoir une terre en vue, dit d'un ton élevé le lieutenant.

-L'île de Mindanao, fit l'aspirant. Nous voici par 140° de longitude et 8° de latitude, et, si je ne me trompe, cette île est par...

-140° 40' de longitude, et 7° de latitude nord, répliqua vivement Martinez.

José releva la tête et se dirigea vers le gaillard d'avant. Vous êtes du quart de minuit, Pablo?

-Oui, lieutenant.

Voilà six heures du soir, je ne vous retiens pas. Martinez demeura seul sur la dunette; il porta les yeux vers l'Asia, qui navignait sous le vent du brick; le soir était magnifique et présageait une de ces nuits fraîches et calmes des tropiques. Le lieutenant chercha dans l'ombre les hommes de quart, et reconnut José et autres qu'il avait entretenus à l'île de Guajan. Un instant Martinez s'approcha de l'homme qui était au gouvernail; il lui dit deux mots et ce fut tout. Cependant on pouvait s'apercevoir que la barre avait été mise un peu plus au vent, si bien que le brick ne tarda pas à s'approcher sensiblement du vaisseau de ligne.

Contrairement aux habitudes, Martinez se promenait sous le vent, il voulait mieux voir l'Asia; inquiet, tourmenté, il tordait dans sa main un porte-voix.

Soudain une détonation se fit entendre à bord du vaisseau. Amure au plus près le petit hunier! s'écria Martinez. En avant, camarades, répliqua José, et ils s'élancé

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main. Quelques matelots, Jacopo en tête, s'élaucèrent pour les soutenir; mais, arrêtés par les mutins, ils furent dearmés et garrottés. Les soldats de marine et l'équipage se rangèrent dans la largeur du navire et s'avancèrent contre l'état-major. Les braves, acculés à la dunette, n'avaient qu'un parti à prendre; ils s'élancèrent sur les rebelle, Örteva dirigea le canon de son pistolet sur Martinez. En ce moment une fusée s'élança du bord de l'Asia. Vainqueurs ! s'écria Martinez.

La balle d'Orteva alla se perdre dans l'espace. Cate scène de nuit et de carnage ne fut pas longue; le ca taine attaqua corps à corps son lieutenant; mais accadé par le nombre et grièvement blessé, on se rendit matre de lui et de son brave état-major. Des fanaux furent li-sés et répondirent à ceux de l'Asia. La même révolte av.it éclaté et triomphé à son bord. Les officiers furent garrottés et jetés pêle-mêle dans la chambre du conseil.

Mais avec la vue du sang s'étaient ravivés les instincts féroces. Ce n'était pas assez d'avoir vaincu, il fallait tuer. -Egorgeons-les! s'écrièrent plusieurs furieux. A mort! Il n'y a qu'un homme mort qui ne parle pas (hombre muerto no habla). A mort!

Et Martinez, à la tête de mutins sanguinaires, s'élança vers la chambre fatale; mais le reste de l'équipage s'opposa à cette cruauté, et l'état-major fut sauvé. Amenez Orteva sur le pont, ordonna Martinez. On obéit.

- Orteva, dit Martinez, je commande ces deux navires; don Roque est mon prisonnier comme toi. Demain nous vous abandonnerons sur une côte déserte, puis nous ferors route vers les ports du Mexique, et ces navires seront vendus au gouvernement républicain.

- Traître ! répondit Orteva.

Larguez les basses voiles, orientez les huniers au plus près! Qu'on attache cet homme sur la dunette. Il désignait Orteva. On obéit.

Les autres à fond de cale. Pare à virer vent devant; larguez les écoutes de foc. Hardi ! camarades.

La manœuvre fut promptement exécutée, et le capitaine Orteva se trouva dès lors sous le vent du navire, masqué par la brigantine; mais on entendait encore sa voix retentissante appeler son lieutenant: Infâme et traitre! Martinez, hors de lui, s'élança sur la dunette une hache à la main. On l'empêcha de parvenir près du capitaine; mais, d'un bras vigoureux il coupa les écoutes de la brigantine, et le gui, entraîné par la violence du vent, alla fortement heurter don Orteva et lui brisa le crane. Un cri d'horreur s'éleva du bâtiment.

Mort par accident. C'est encore mieux! dit Martinez, avec un éclat de rire ironique.

-Jetez cela à la mer, ajouta-t-il tranquillement.
Et on obéit toujours.

Les deux navires reprirent leur route en louvoyant vers les plages mexicaines. Le lendemain on aperçut un ik! par le travers; les embarcations furent mises à la mer, et les officiers, à l'exception de l'aspirant Pablo et du contre-maître Jacopo, qui se rangèrent silencieusement au parti des vainqueurs, furent jetés sur cette côte déserte. Mais, bientôt recueillis par un baleinier anglais, ils furent transportés à Manille.

D'où venait que Pablo et Jacopo passaient au camp des révoltés? ils avaient cependant pleuré à la mort du capitaine don Orteva. - Attendons pour les juger.

Quinze jours après, les deux bâtiments mouillaient dans la baie de Monterey, au nord du Mexique et de la vieille Californie. Martinez fit savoir ses intentions au comman

dant militaire; il offrit de livrer au Mexique, privé de marine, les deux navires avec leurs munitions et armements de guerre, et de mettre les équipages à la disposition de la république. En retour, celle-ci devait payer tout ce qui leur était dû depuis le départ de l'Espagne. Le gouverneur déclara ne pas avoir les pouvoirs suffisants pour terminer cette négociation; il engagea Martinez à se rendre à Mexico, et celui-ci, laissant l'Asia à Monterey, après un mois livré au plaisir et à la débauche, reprit la mer avec le brick la Constanzia. Pablo, Jacopo et José faisaient partie de l'équipage, et le navire, marchant grand largue, força de voiles vers le port d'Acapulco.

II. D'ACAPULCO A CIGUALAN. MANQUE A L'APPEL.

Des quatre ports que le Mexique tient ouverts sur l'Océan Pacifique, San-Blas, Zacatula, Tehuantepec et Acapulco, ce dernier offre le plus de ressources aux navires battus des tempêtes. La ville est mal construite et malsaine, mais la rade pourrait aisément contenir cent vaisseaux; de propices élévations abritent les bâtiments de toutes parts, et forment du port un bassin si paisible, qu'un étranger arrivant par terre croirait voir un lac enfermé dans les montagnes. La ville, située au nord-est, est protégée par trois bastions qui la flanquent sur la droite, tandis que le goulet est défendu par une batterie de sept pièces de canon, qui peut, au besoin, sous un angle droit, croiser ses feux avec ceux du fort Santo-Diego; celui-ci, pourvu de trente pièces d'artillerie, commande à la rade entière, et coulerait infailliblement tout navire ennemi qui tenterait de forcer l'entrée du port.

Certes, la ville n'avait rien à craindre, et pourtant une panique générale l'avait saisie, six semaines après les événements ci-dessus. C'est qu'un navire venait d'être signalé au large; et, inquiets sur les intentions de ce bàtiment, les habitants s'abordaient avec des airs de points d'interrogation...; c'est qu'on craignait encore le retour de la domination espagnole!... c'est que, malgré les traités de commerce signés avec la Grande-Bretagne, et l'arrivée du chargé d'affaires de Londres, qui avait reconnu la république à Mexico, le gouvernement n'avait pas un navire à sa disposition pour protéger ses côtes!...

Quel qu'il fût, ce bâtiment était un hardi aventurier; car les vents de nord-est, los nortes, qui soufflent bruyamment depuis l'équinoxe d'automne jusqu'au printemps, devaient rudement prendre la mesure de ses ralingues! Or, les habitants d'Acapulco n'étaient rien moins que rassurés sur ses intentions pacifiques. Quelle fut donc leur surprise, quand ce bâtiment tant redouté leur offrit un joli brick, déroulant à sa corne le drapeau de l'indépendance mexicaine!

Arrivée à une demi-portée de canon du port, la Constanzia, dont le nom se lisait au tableau de l'arrière, mouilla subitement; ses voiles se relevèrent sur les vergues, et une embarcation accosta bientôt le port. Martinez en sortit, se rendit chez le gouverneur, le mit au fait des circonstances qui l'amenaient. Celui-ci approuva la résolution qu'avait prise le lieutenant de se rendre à Mexico pour obtenir du général Guadalupe Vittoria, président de la république, la ratification du marché. Cette nouvelle fut à peine connue dans la ville, que les transports de joie éclatèrent; toute la population vint admirer le premier navire mexicain, et vit, dans sa possession, une preuve de l'indiscipline espagnole, et un moyen d'en triompher promptement.

Martinez revint à son bord. Quelques heures après, le

brick la Constanzia était affourché dans le port, et son équipage hébergé chez les habitants d'Acapulco.

Seulement, quand Martinez fit l'appel de ses gens, Pablo et Jacopo avaient tous deux disparu...

Le Mexique est caractérisé entre toutes les contrées du globe par l'étendue et la hauteur du plateau qui en occupe le centre. La chaîne des Cordillières, sous le nom de Andes, traverse toute l'Amérique méridionale, sillonne le Guatemala, et, à son entrée dans le Mexique, se divise en deux branches, qui accidentent parallèlement les deux côtés du pays. Or, ces deux branches ne sont que les versants de l'immense plateau d'Anahuac, situé à 2,500 mètres au-dessus des mers voisines. Cette suite de plaines, beaucoup plus étendues et non moins uniformes que celles du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, occupe environ les trois cinquièmes du pays. La Cordillière, en pénétrant dans l'ancienne intendance de Mexico, prend le nom de Sierra Madre, et, vers les villes de San-Miguel et de Guanaxato, se divisant en trois branches, va s'affaiblir et se perdre jusqu'au 57° degré de latitude nord.

Entre le port d'Acapulco et Mexico, distants de quatrevingts lieues, les mouvements de terrain sont moins brusques, et les déclivités moins inattendues qu'entre Mexico et la Véra-Cruz. Après avoir foulé le granit qui se montre dans les branches voisines du grand Océan, et dans lequel est taillé le port d'Acapulco, le voyageur se hasarde sur les roches porphyritiques, auxquelles l'industrie arrache le gypse, le basalte, le calcaire primitif, l'étain, le cuivre, le fer, l'argent et l'or. La route d'Acapulco à Mexico offre des points de vue, des systèmes de végétation tout particuliers et nouveaux, auxquels prenaient ou ne prenaient pas garde deux voyageurs chevauchant l'un près de l'autre, quelques jours après le mouillage du brick la Constanzia.

C'étaient les traîtres Espagnols Martinez et José. Le gabier savait sa route; il avait tant de fois arpenté les montagnes de l'Anahuac. Aussi le guide indien qui leur proposait ses services avait-il été refusé; et, montés sur de bons chevaux, les deux aventuriers se dirigeaient vers la capitale du Mexique. Après deux heures d'un trot rapide, qui les avait empêchés de s'entretenir, les cavaliers s'arrêtèrent.

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Les voyageurs étaient parvenus à une petite éminence ombragée de palmiers à éventail, de nopals et de sauge mexicaine à leurs pieds s'étalait une vaste plaine cultivée; toute la luxuriante végétation des terres chaudes s'offrait à leurs yeux. Sur la gauche, une forêt d'acajou coupait le paysage de sa brusque et immobile solidité; des poivriers à longue cosse balançaient leurs branches flexibles aux souffles brûlants de l'Océan Pacifique; des champs de cannes à sucre hérissaient la campagne, et de magnifiques récoltes de coton agitaient sans bruit leurs panaches de soie grise; le sol jetait brusquement au soleil le convolvulus, ou jalap médicinal, et le piment coloré; et, tandis qu'indigotiers, cacaotiers, bois de campèche et de gaïac, arrachaient aux voyageurs de dignes admirations, les produits variés de la Flore universelle, dahlias, mentzelias, hélicantus, irisaient de leurs couleurs ardentes le plus fertile terrain de l'Intendance mexicaine.

Toute cette belle nature semblait s'animer et rire sous les rayons brûlants que leur versait à flots le soleil des tropiques, cependant qu'à l'insupportable chaleur les malheureux habitants se tordaient au vomito prieto de la fièvre jaune. Aussi, par les calmes de l'Océan, ces campagnes, inanimées et désertes, demeuraient-elles sans mouvement et sans bruit.

Quel est ce cône immense, qui déchire l'horizon? demanda Martinez.

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Allons de l'avant! fit José, qui se mit à siffler intérieurement une chanson espagnole. Martinez retomba dans un silence absolu, et tous deux marchèrent au trot rapide de leurs montures.

Ils atteignirent lo cerro de Brea, qu'ils franchirent par des sentiers suspendus aux flancs de la montagne; ce n'était pas encore la nature hérissée et les précipices insondables des cônes de la Sierra Madre. Le versant opposé descendu, ils s'arrêtèrent pour faire reposer leurs chevaux, et rafraîchir hommes et bêtes aux rares sources du chemin desséché.

Leur voyage ne les avait pas encore entraînés assez avant dans le pays pour remarquer les changements de végétation et de température des zones moins brûlantes.

Le soleil allait disparaître à l'horizon, quand le lieutenant et son compagnon atteignirent le village de Cigualan. Il consistait en quelques huttes habitées par de pauvres Indiens, de ceux qu'on appelle mansos, agriculteurs. Les indigènes sédentaires, en général paresseux et lâches, n'ont qu'à ramasser les richesses de la terre; leur fainéantise les distingue essentiellement des Indiens jetés sur les plateaux supérieurs, que la nécessité a rendus industrieux, et des Indiens du Nord, les bravos, les nomades, qui, vivant de déprédations et de rapines, n'ont jamais de demeures assurées pour reposer leurs peuplades.

Les Espagnols ne reçurent dans ce village qu'une mé

diocre hospitalité. Les Indiens, les reconnaissant pour leurs anciens oppresseurs, étaient peu disposés à leur être utiles.

D'ailleurs, deux aventuriers venaient de traverser le village, et avaient fait main basse sur le peu de nourriture disponible. Les Espagnols ne prirent pas garde à cette particularité...

Ils s'abritèrent sous une sorte de masure, et préparérent pour leur repas une tête de mouton cuite à l'étouffée. Après avoir creusé un trou dans le sol, l'avoir rempli de bois enflammé et de cailloux propres à conserver la chaleur, ils laissèrent se consumer les matières.combustibles; puis, sur les cendres brûlantes, déposèrent, sans préparation, la viande entourée de feuilles aromatiques, et recouvrirent hermétiquement le tout de branchages et de terre pilée. Quelque temps après, la cuisson était à point, et la dégustation ne se fit pas attendre. Le repas terminé, les voyageurs s'étendirent sur le sol, leur poignard à la main; et la fatigue l'emportant sur la dureté de la couche et la morsure incessante des maringouins, ils ne tardèrent pas à s'endormir.

Cependant Martinez répéta dans un rêve agité:
-Pourquoi Jacopo et Pablo sont-ils disparus?

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Le lendemain, les chevaux furent sellés et bridés au point du jour, et les voyageurs, reprenant les sentiers demi-frayés qui serpentaient devant eux, s'enfoncèrent dans l'est au devant du soleil, qui leur envoyait les plus gais de ses rayons. Leur voyage s'annonçait sous de favorables auspices. Sans la marche taciturne du lieutenant, qui contrastait avec la bonne humeur du gabier, on les eût pris pour les plus honnêtes gens de la terre, et le ciel paraissait de moitié dans leur trahison.

Le terrain montait de plus en plus et rendait leur rapidité médiocre; l'immense plateau de Chilpanzingo, où règne le plus beau climat du Mexique, ne tarda pas à s'offrir à leur vue. Ce pays, appartenant aux terres tempérées, et situé à 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, ne connaît ni les chaleurs des terrains inférieurs, ni les froids des zones plus élevées; mais, laissant cette oasis sur leur droite, les Espagnols arrivèrent au petit village de San-Pedro; et, après deux heures d'arrêt, reprirent leur route en se dirigeant vers la petite ville de Tutela-del-Rio.

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Martinez ne répondit pas.

Que peut être devenu notre état-major? Martinez tressaillit.

- Tais- toi !... Je ne sais..., répondit-il sourdement. -J'aime à croire, continua José, qu'ils sont morts de faim. Du reste, plusieurs sont tombés dans la mer, et à y a dans ces parages une espèce de requin, la tintorer, qui ne pardonne guère aux baigneurs. Santa Maria! si le capitaine Orteva ressuscitait, ce serait le cas de se cacher dans le ventre d'un requin!... Mais sa tête s'est par hasard

rencontrée à la hauteur du gui, et quand on a viré vent devant...

-Te tairas-tu, misérable! s'écria Martinez, hors de lui! Le bavard marin demeura bouche close.

- Voilà des scrupules bien placés, fit intérieurement le jovial José. Pour lors, reprit-il à voix haute, à mon retour je me fixerai dans ce charmant pays du Mexique ! On y court des bordées à travers les ananas et les bananes, et l'on échoue sur des écueils d'or et d'argent!...

- C'est pour cela que tu as trahi? demanda Martinez.
Pourquoi pas, lieutenant? affaire de piastres!

· Ah !... fit Martinez avec dégoût.
Et vous? reprit José.

Moi !... affaire de hiérarchie! le lieutenant se vengeait da capitaine.

— Ah !..... fit José avec mépris.

Ces deux hommes se valaient, et pesaient leur délicatesse au faux poids de leurs instincts vicieux.

- Chut! fit Martinez, s'arrêtant court... Que vois je là-bas ?

José se dressa sur ses étriers.

-Personne, répondit-il.

J'ai vu un homme disparaître rapidement, répéta Martinez.

- Imagination!

-- J'ai vu reprit le lieutenant impatienté.

- Eh bien ! voyez... Et José continua sa route. Martinez s'avança seul vers une touffe de mangliers. Ces arbres courbent à terre leurs branches, qui prennent de nouveau racine, et forment des fourrés impénétrables. Le lieutenant mit pied à terre; la solitude était complète. Soudain il aperçut une sorte de spirale remuer dans l'ombre: c'était un serpent de petite espèce, la tête écrasée sous un quartier de roche; la partie postérieure de son corps ressautait comme des membres galvanisés.

- Il y avait quelqu'un ici!

Martinez, pâle, regarda de toutes parts; il se prit à frissonner, Espagnol, superstitieux et coupable qu'il était! Qui? qui?... murmurait sa frayeur.

- Eh bien! demanda José en riant.

Rien, fit Martinez! Marchons!

Les voyageurs côtoyèrent les rives de la Mexala, cet affluent du rio Balsas, en en remontant le cours; bientôt quelques fumées trahirent la prochaine présence d'indigènes, et la petite ville de Tutela-del-Rio leur apparut. Mais ayant hâte de gagner Tasco avant la nuit, ils la quittèrent après quelques instants de repos.

Le chemin devenait abrupte; aussi le pas était-il l'allure la plus ordinaire de leurs montures; çà et là des forêts d'oliviers leur apparaissaient pour la première fois; de notables différences se manifestaient dans le terrain, la température et la végétation; mais le soir ne tarda pas à tomber des astres naissants, et leur déroba toute distinction géologique.

Martinez suivait à quelques pas son conducteur José ; celui-ci s'orientait avec peine au milieu des ténèbres épaisses; mais habitué à se diriger sur les étoiles, c'était dans les cieux qu'il cherchait les sentiers praticables, le tout en maugréant contre une branche d'arbre qui lui fouettait la figure, et menaçait d'éteindre l'excellent cigare espagnol qu'il fumait silencieusement. Le seul défaut que reprochait au tabac le marin bavard, était l'empêchement mis à sa loquacité.

Le lieutenant laissait son cheval suivre celui de son compagnon. Des demi-remords s'agitaient dans son sein; il ne se rendait pas compte de l'obsession à laquelle il

était en proie, et les objets se révélaient à ses yeux sous de sombres couleurs.

La nuit était tout à fait venue; les voyageurs pressèrent le pas, et traversèrent sans s'arrêter les petits villages de Contepec et d'Iguala, et parvinrent à la ville de Tasco. José avait dit vrai: c'était une grande cité auprès des minces bourgades laissées en arrière. Une sorte d'auberge s'ouvrait sur la plus large rue. Remettant leurs chevaux à une espèce de valet d'écurie, ils entrèrent dans la salle principale; une longue et étroite table se dressait toute servie. Les Espagnols y prirent place, l'un vis-à-vis de l'autre, et entamèrent un repas succulent pour des palais indigènes, mais que la famine seule laissait passer par des gosiers européens; c'étaient des débris de poulets nageant, dans un océan de sauce au piment vert, des monceaux de riz accommodés de piment rouge et de safran; de vieilles volailles farcies d'olives, de raisins secs, d'arachidnes et d'oignons; courges sucrées, carbanzos et pourpiers terminaient le somptueux festin; le tout était accompagné de tortillas, sorte de galettes de maïs cuites sur une plaque de fer. Puis on leur servit à boire, car au Mexique on ne se désaltère qu'après le repas. Quoi qu'il en soit, à défaut du goût, la faim fut satisfaite, et la fatigue ne tarda pas à endormir Martinez et José jusqu'à une heure avancée du jour.

IV.. DE TASCO A CUERNAVACÀ. L'ARBRE ET LE ROCHER.

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Et l'autre?

— L'autre nous écarte un peu dans l'est; mais aussi nous arrivons auprès des belles montagnes du Popocatepetl et de l'Icctacihuatl ; c'est la route la plus sûre, car c'est la moins fréquentée; des grands pics, on touche Mexico avec la main. Une belle promenade d'une quinzaine de lieues sur une pente inclinée.

Va pour le chemin le plus long, et en route. Où coucherons-nous ce soir?

— Mais, en filant douze nœuds, à Cuernavaca.

Les deux Espagnols se rendirent à l'écurie, firent seller leurs chevaux, et remplirent les mochillas, sortes de poches qui font partie du harnachement, de galettes de maïs, de grenades et de viandes séchées, car dans les montagnes ils couraient risque ne pas trouver une nourriture suffisante. La dépense payée, ils enfourchèrent leurs bêtes, et appuyèrent sur la droite.

Pour la première fois, ils aperçurent le chêne, arbre de bon augure, au pied duquel s'arrêtent les émanations malsaines des plateaux inférieurs; dans ces plaines échauffées d'une douce température, et situées à 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, les productions importées depuis la conquête se mêlaient à la végétation mexicaine; des champs de blé s'étalaient à l'aise dans cette fertile oasis, ainsi que toutes les céréales européennes. Des arbres d'Asie et de France entremêlaient leurs feuillages distincts; les fleurs de l'Orient émaillaient les tapis de verdure, unies aux violettes, aux bluets, à la verveine et à la pâquerette des zones tempérées; les grimaces d'arbustes résineux venaient accidenter çà et là le paysage enchan

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