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vanité qui se croit éclairée, s'égare, et ne revient jamais.

J'ai ouï dire plus d'une fois à une actrice trèscélèbre, que les jours de réjouissance, où les spectacles sont ouverts gratuitement au peuple, elle avait peine à concevoir la promptitude, la justesse, la rapide unanimité avec laquelle, nonseulement les endroits frappants d'une tragédie, mais le sublime simple, les mots touchants, les vers de situation, les traits de sensibilité les plus délicats, étaient saisis par cette multitude inculte. Et c'est précisément parce qu'elle est inculte , qu'en elle au moins rien n'est factice; qu'elle se livre de bonne foi à l'impression qu'elle reçoit; et que tout ce qui est naturellement beau, la touche et la ravit. Elle n'a pas ce goût de relation et de comparaison qui fait apercevoir les finesses de l'art et les adresses de l'artiste; qui démêle dans un ouvrage ce qu'il y a de rare et d'exquis, d'avec ce qu'il y a de commun; qui mesure et la difficulté et le talent qui l'a vaincue, et considère les effets dans leur rapport avec les moyens : elle n'a pas non plus ce goût d'éducation qui, comme je l'ai dit, peut seul juger des convenances d'opinion et de fantaisie; mais aussi n'a-t-elle pas ce goût de personnalité, qui, dans l'ouvrage, ne considère que l'auteur; ce goût de vanité et de malignité qui s'attache à des minuties, et parmi des beautés qui ne le touchent point, attend avec impatience quelque ridicule à saisir, ou quelques défauts à reprendre; ce goût de parodie et de dénigrement, qui s'applaudit d'avoir trouvé le faux jour d'une allusion, ou d'une grossière équivoque; l'à-propos d'un méchant bon mot, ou quelque moyen de travesti 1 un caractère noble ou une scène intéressante. Elle a ce sens droit et naïf des convenances de la nature, qui dans Mérope, dans Idamé, dans Inès, dans Zaïre, saisit avidement la vérité des mouvements du cœur humain.

Pourquoi donc, me dira quelqu'un, les gens du monde n'auraient- ils pas au moins ce goût naturel qui est donné même au peuple? Parce que le goût naturel est réservé à desames neuves, et que les leurs ne le sont pas; qu'en eux le goût est aussi factice que les manières et les mœurs; que leur esprit n'ayant aucune consistance, il obéit comme une cire molle aux impressions de l'exemple; et qu'à moins de s'instruire, et de se prémunir de lumières et de principes qui donnent à leur jugement un peu de rectitude et de solidité, ils seront toujours à la merci de l'opinion du moment.

Cependant, au milieu de tant de variations, de contrariétés et d'inconséquences, que deviendra le goût des gens de lettres? Dans quelquesuns il restera fidèle à la nature, et aux vrais modèles de l'art, au risque même de n'obtenir que les suffrages du petit nombre : dans tous les autres il sera incertain, étourdi, égaré, variable au gré de la mode, et se contentera de succès passagers.

Ce qui rend l'art si difficile, comme l'a dit Voltaire, c'est que dans le temps même où l'on est le plus avide de nouveautés, il semble qu'il n'y ait presque plus rien de nouveau à produire dans aucun genre. Environné de toutes parts de modèles inimitables, chacun veut être original. Mais l'originalité doit être dans le génie et non pas dans le goût. C'est l'idée, le sentiment, l'image, la pensée, qui doit distinguer l'écrivain; c'est l'invention des traits de caractère, des mouvements de l'ame, de l'accent des passions, des moyens d'instruire et de plaire, de séduire et d'intéresser, de persuader et d'émouvoir; c'est aussi l'invention du mot piquant, du mot sensible, du mot juste dans sa nuance, du mot rare et propre à-la-fois, du tour élégant et précis, de l'expression vive et saillante, souvent inattendue, mais toujours naturelle; enfin, c'est l'invention du style, mais d'un style analogue au sujet que l'on traite, et dont le ton et la couleur répondent à l'objet que l'on peint.

C'est ainsi que sans rien outrer, sans forcer l'art ni la nature, Virgile a su se rendre original après Homère; Horace, après Pindare; Cicéron, après Démosthène; Racine, après Euripide et Corneille; Voltaire, après Racine; et que Molière, La Fontaine et la Bruyère, ont passé de si loin tout ce qui dans leur genre les avait précédés. Aucun d'eux ne s'est donné la peine de sortir de son caractère : chacun a obéi à son propre génie; et par la raison même qu'ils étaient naturels, ils ne se sont point ressemblés, c'est ce qui n'est donné qu'au vrai talent; mais c'est ce que le vrai talent sera sûr d'obtenir toujours, s'il résiste à l'ambition d'être mieux que naturel et simple.

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

Ce vers dit ce qui est arrivé par-tout, à la décadence des lettres; chez les Grecs, du temps des sophistes; chez les Romains, après le beau siècle d'Auguste; en Italie, après le siècle de Léon X; en France, dès la fin du règne de Louis XIV; et je n'ai pas besoin de rappeler à combien d'excellents esprits a nui l'envie de renchérir sur les autres et sur eux-mêmes.

Mais c'est sur-tout lorsqu'on n'a pas à soi un talent propre et véritable, et qu'on veut se donner, à force d'art, une originalité factice; c'est, dis-je, alors qu'il faut que l'on épuise les raffinements d'un faux goût, et les inventions d'une fausse industrie.

De-là ce fard, ce vernis, cette enluminure du style, qu'on donne pour du coloris; cette manière de contourner une idée commune, ou de l'entortiller d'une expression fausse, qu'on appelle de la finesse; ce vain fracas de mots incohérents et de métaphores outrées qu'on fait passer pour de l'éloquence; enfin, cette prétention de créer des genres nouveaux, et de passer pour inventeur, en ramassant tout ce qui jusqu'à nous avait été le rebut de l'art.

Mon dessein n'est pas de faire une satire. J'observe seulement qu'il n'est aucune de ces ressources des hommes sans talent, qui n'ait eu et qui n'ait encore des partisans et des succès; et c'est ce qui les encourage. Par exemple, puisque Molière ne nous attire plus, ou ne nous fait que faiblement sourire, qui sait si quelques facéties, quelque grossière caricature, quelque scène bouffonne et triviale, ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes? Si un public, dès longtemps fatigué de son admiration pour les beautés sublimes, ne daignera pas s'occuper d'un amas d'incidents pris dans les mœurs des halles? Si le tableau de l'indigence, de la mendicité, n'aura pas quelque attrait? Si le pathétique des galetas, des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bouffonneries? On n'osera pas dire, on ne croira pas même que ces spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foule, trois mois de suite, et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais à Cinna, au Tartuffe, à Britannicus, au Glorieux, à Zaïre, à Mérope; mais on dira que ce sont là des amusements d'une autre espèce; qu'il ne faut rien exclure; qu'à lafin tout vieillit; que dans les plaisirs du public il faut de la variété; et que sans renoncer aux goûts et aux passe

Élém. de LU lér. I. . O

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