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même équité. Jamais admiration plus pure que celle dont jouit encore cette belle moitié de l'Enéide qu'il avait perfectionnée; et dans celle qu'il a laissée imparfaite en mourant, s'il n'y a pas un défaut que l'on n'ait aperçu et modestement observé, y a-t-il une seule beauté qu'on n'ait pas vivement sentie?

Quelques faux brillants dans le Tasse ont-ils détruit pour nous l'effet de ses peintures? Tancrède, Herminie et Clorinde, Renaud et Armide, ne sont-ils pas aussi présents à nos esprits que Hector, Achille, Andromaque et Didon? et dans les combats qu'il décrit, dans les scènes attendrissantes qu'il y mêle avec tant de charme, dans ces tableaux si variés, dans cette poésie aimable, et belle encore auprès de celle de Virgile, est-ce par du clinquant que nous nous laissons éblouir?

Il en est de la tragédie comme de l'épopée. Dans les anciens, la simplicité, la vérité, le pathétique, le naturel dans le dialogue; chez les modernes, la belle ordonnance de l'action, le tissu de l'intrigue, l'art, plus savant qu'il ne le fut jamais, d'amener les situations, et d'en préparer les effets, le jeu des passions actives, leurs développements et leurs gradations, la grande manière de fondre l'histoire dans la poésie, tout a été senti et justement apprécié.

Quels monuments de goût, que les éloges de Fénélon, de Molière, de La Fontaine, que nous avons vus couronnés ! Quels monuments de goût, que Iês Eloges de Bossuet, de Massillon, de Destouches, par d'Alembert! Quel monument de goût que cet ouvrage que Thomas a eu la modestie d'intituler : Essai sur les éloges, et auquel nul ouvrage de critique, soit ancien, soit moderne , à la réserve du livre de Cicéron sur les illustres orateurs, n'est digne d'être comparé!

Enfin, quel monument de goût que les notes de Voltaire sur le théâtre de Corneille!

Mais, ce qui est plus rare encore que ce goût de critique et de spéculation, quels modèles de goût dans les écrits de ce grand homme! Depuis le ton le plus familier, jusqu'au ton le plus héroïque, qui jamais a eu comme lui ce sentiment délicat et fin des propriétés du style, et de ses différences; et qui jamais avec plus de justesse nous en a marqué les degrés? Quelle élégance et quelle aisance noble dans ses poésies fugitives! Quelle belle simplicité dans le style attrayant dont il écrit l'histoire! Quelle grâce et quel enjouement il prête à la philosophie! Quelle majesté, quel éclat, quelle diversité de tons et de couleurs il donne au langage tragique! moins fini que Racine, moins châtié, moins pur, moins attentif, ou, si l'on veut, moins adroit à lier ensemble tous les ressorts de l'action; mais plus véhément, plus fécond, plus varié, plus profondément pathétique, et plus fidèle aux mœurs locales, auxquelles Racine, quelquefois, avait trop mêlé de nos mœurs.

Je ne dis pas que dans le poème épique, du côté de l'invention, il ait égalé ses rivaux. Le dessin de la Henriade avait été conçu dans un âge où la pensée n'a pas encore acquis tout son accroissement, ni le génie toutes ses forces : l'ouvrage s'en est ressenti. Mais du côté du goût, y a-t-il rien de plus achevé? Récits, descriptions, images, comparaisons, portraits, détails de toute espèce, emploi du merveilleux et de l'allégorie, discours et scènes dramatiques, tout dans ce poème est aujourd'hui d'une correction presque irrépréhensible. S'il n'a pas l'intérêt du Tasse, le charme de Virgile, la magnificence d'Homère, au moins n'a-t-il aucun de leurs défauts.

Mais le goût de Voltaire a-t-il été le goût du siècle où Voltaire a fleuri? D'abord, il a été le goût de presque tous les écrivains célèbres; et si on m'oppose cette foule de critiques ineptes, de satires obscures, de productions éphémères, dont le public a été inondé, je répondrai qu'une douzaine de bons auteurs ont décidé le caractère et la réputation du siècle de Louis XIV; qu'il n'en reste pas même autant du beau siècle d'Auguste, ni de celui de Périclès, qu'il en reste encore moins du temps des Médicis; et qu'il est juste de ne compter de même du siècle où nous vivons, que ce qui est digne de mémoire.

Si, de loin, nous jetons les yeux sur une prairie émaillée, nous n'en voyons que la surface; elle nous paraît toute en fleurs : si nous la traversons, nous y trouvons à chaque pas des chardons hérissés et des ronces rampantes; les fleurs, plus clair-semées, ne nous enchantent plus. C'est là notre façon de voir les siècles passés et le nôtre. Mais supposons-nous à la même distance où seront nos neveux, de ce champ que nous parcourons. Et de ce temps si décrié par des gens qui se vantent de n'être d'aucun siècle, et qui en effet ne seront d'aucun, ne voyons plus que ce qui domine, et ce qui seul en restera: au Barreau, lesCochins, les le Normands, les de Gènes, et les élèves qu'ils ont formés: en Chaire, non pas des émules de Bossuet et de Massillon, mais des hommes qui, par le goût, et quelques-uns par l'éloquence, sont dignes d'être appellés leurs disciples: sur la scène tragique, un Voltaire (j'ajouterais un Crébillon, si je parlais seulement de génie ) et sur les traces de Voltaire, d'heureux talents qu'il a cultivés de ses mains : sur le théâtre de Molière, le Philosophe marié, le Glorieux, la Métromanie, les Dehors trompeurs, le Méchant, et un grand nombre de petites pièces comiques d'une touche fine et légère, riants tableaux, qui attesteront des mœurs frivoles, mais un goût épuré : dans le genre lyrique, un Bousseau, aussi harmonieux que Malherbe, et supérieur à lui pour l'éclat des images, la richesse, la majesté, et la pompe de l'expression: dans le didactique, des poèmes d'un style pur, mélodieux, sensible, d'un coloris brillant

Élém. de Lii 1er. I. *

et vrai, tels que Racine les eût écrits, tels que Boileau eût voulu les écrire, s'il eût célébré la campagne et les saisons, s'il eût enseigné l'art d'embellir les jardins, s'il eût traduit les Géorgiques: des poésies familières, du tour le plus ingénieux, du naturel le plus aimable, moins négligées que celles de Chaulieu, et d'un sel plus fin, plus piquant que les poésies de Deshoulières et que celles de Pavillon : des romans d'un goût aussi pur que ceux de la Fayette, et d'un style plus animé, les uns brillants d'un coloris qui était inconnu à la prose, les autres brûlants de passion, et d'un intérêt déchirant: des morceaux d'histoire aussi dignes d'être comparés à Salluste, que le chef- d'ceuvre de SaintRéal : des traductions, dont quelques-unes ont effacé les originaux : enfin dans presque tous les genres, des ouvrages du meilleur ton et du meilleur esprit: voilà, du côté des gens de lettres, ce qui marquera notre siècle; et je n'en ai pas dit assez. Voltaire a loué Bossuet d'avoir appliqué l'éloquence à l'histoire : ne peut-on pas le louer luimême, et un grand nombre d'écrivains après lui, d'avoir associé l'éloquence avec la philosophie, et celle-ci avec l'art des vers? Dans quel autre siècle a-t-on vu les idées morales et politiques si abondamment répandues, si éloquemment exprimées? La prose avait - elle autrefois cette précision, cette rapidité, ce mouvement, cette couleur, cette ame enfin, qu'elle a reçue

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