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ventions se dissipent, l'opinion se fixe à la fin; et regardez au fond du creuset; la vérité y reste pure comme l'or.

Ce n'est donc pas ce flux et ce reflux de sentiments contraires, de jugements épars, d'opinions hétérogènes, qui décident du goût de tout un siècle; c'est leur résultat, c'est l'ensemble et la somme de l'opinion publique. Or, voyez sous Louis XIV, quels furent les hommes vraiment célèbres; et à leur tête, vous trouverez les auteurs de Cinna, du Misanthrope, d'Iphigénie, des Oraisons funèbres de Turenne et du grand Condé; vous y trouverez ce La Fontaine que la cour dédaignait et mettait en oubli; ce Fénélon, que Louis XIV avait le malheur de ne pas aimer, et le malheur plus grand de regarder comme un bel-esprit chimérique; vous y trouverez ce Boileau, qui s'était fait tant d'ennemis; et ce Quinault, que Boileau lui-même s'efforçait inutilement de décrier et d'avilir. Tout le monde avait eu ses torts; le public seul enfin se trouva juste. Concluons que le siècle du génie fut aussi le siècle du goût: ajoutons, et d'un goût plus délicat, plus fin, plus éclairé que celui de Rome et d'Athènes.

Les Romains, je l'avoue, ont, en fait d'éloquence, l'avantage d'un artifice plus savant et plus raffiné; et, quoique Bourdaloue et Massillon m'étonnent, l'un par l'accord parfait de son langage avec son ministère, et par le secret merveilJeux de concilier, comme sans art, l'esprit de l'Évangile avec celui du monde, et toutes les bienséances du caractère apostolique, avec le ton et le langage que la cour la plus spirituelle et la plus polie de l'univers exigeait de son orateur; l'autre pour avoir su jeter sur l'éloquence la plus soignée, la plus étudiée, un voile de décence, de dignité, de simplicité même, qui, en déguisant le soin de plaire, n'y laisse voir que le don naturel de persuader et de toucher; enfin, dans l'éloquence de Bossuet, tout inculte qu'elle veut paraître, quoique je sois bien éloigné de prendre pour un manque de goût ces négligences réfléchies, ces licences préméditées, ces savantes incorrections, qui lui donnent en même temps plus de force et de vérité; cependant, vu la différence de la tribune et de la chaire, la liberté, l'autorité, la sécurité que donne celle-ci, et les détresses continuelles où l'autre engageait l'orateur, je crois encore que du côté du goût comme de l'art et du génie, notre éloquence n'a rien d'égal à l'éloquence des Romains. Il était plus facile d'excuser Turenne, devant un auditoire pour qui la guerre civile était un songe, que de justifier Ligarius devant César.

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Mais, à l'égard de la poésie, j'oserai dire que le génie antique n'a rien produit, en fait de goût, d'aussi difficile et d'aussi parfait que nos chefsd'œuvre dramatiques. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer la Phèdre et l'Iphigénie de Racine à celles d'Euripide; il suffirait de mettre Aristophane, Plaute, et Térence lui-même à côté de Molière. Ce beau tissu de l'action, où tout est si bien à sa place, si bien lié, si bien d'accord ensemble, ces gradations, ces nuances dans la peinture des caractères, cette profonde intelligence des affections de l'ame et de ses passions, tous ces secrets que nos deux poètes ont dérobés à la nature, et si subtilement tirés du fond du cœur humain; tout cela, dis-je, aurait peutêtre fort étonné Ménandre et Euripide. Le rôle de Joad, ni celui deRoxane, ni celui d'Hermione, ni ceux de Néron, d'Agrippine, et de Narcisse, et de Burrhus, quoique tracés d'après Tacite, ne sont pas esquissés à la manière antique; ils sont peints et finis d'un goût que les Grecs ne connaissaient pas.

Souffrez quelques froideurs, sans les faire éclater;
Et n'avertissez pas la cour de -vous quitter,

sont des vers faits au retour de Versailles. Il y en a mille dans Racine, qui n'auraient jamais pu venir à un poète grec ou latin. Ce sont des fruits uniquement propres au climat qui les a fait naître, je veux dire, les fruits d'une société continuellement occupée à démêler tous les mouvements, tous les intérêts, tous les ressorts du cœur humain, à épier toutes ses faiblesses, et à saisir, dans les caractères, tous les reflets des vertus sur les vices, et des vices sur les vertus. Ce fut ce monde, plus raffiné que le peuple d'Athènes et que celui de Rome, qui fut l'école de Racine.

Les mœurs comiques sont plus locales que celles de la tragédie. Mais l'idée que nous avons du comique ancien ne nous y fait rien voir d'un discernement aussi vif, d'une science aussi profonde et de l'homme et des hommes, que le comique de Molière; et dans leur genre, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, ne sont pas moins, comme ouvrages de goût, que comme ouvrages de génie, ce qu'il y a de plus rare au monde. Molière a su, comme les anciens, faire parler des valets fourbes, des vieillards chagrins ou crédules; mais lequel des anciens aurait fait parler comme lui, un Alceste, une Célimène, un Tartuffe, une Agnès, un Chrysale? Aristophane et Plaute ne sont que des farceurs auprès d'un comique si vrai, si fin, si naturel. Térence est plus délicat, il est vrai; mais est-il aussi pénétrant? son comique a-t-il le relief et la vigueur de celui de Molière? Térence a-t-il ce coup-d'œil à-la-fois philosophique et poétique, auquel un ridicule n'a jamais échappé? Cette pénétration, me direz-vous, est du génie. Oui, j'en conviens; mais cette justesse est du goût.

L'art dramatique n'est pas le seul où la finesse du sens du goût soit plus marquée dans les modernes. Athènes et Rome n'ont jamais eu rien de comparable au naturel ingénieux, sensible, animé, plein de grâces, de madame de Sévigné; au naturel plus précieux encore de ce bon La Fontaine, qui a laissé Phèdre si loin de lui. Dans les lettres de Sévigné, l'on voit distinctement ce que l'esprit de société avait acquis de politesse, d'élégance,de mobilité, de souplesse, d'agrément dans sa négligence, de finesse dans sa malice, de noblesse dans sa gaieté, de grâce et de décence dans son abandon même et dans toute sa liberté; on y voit les progrès rapides que le bon esprit avait fait faire au goût, depuis le temps peu éloigné où Balzac et Voiture étaient les merveilles du siècle. Dans les Fables de La Fontaine, on voit tout ce que l'art avait appris à faire, sans se déceler un moment, et sans cesser de ressembler au pur instinct de la nature. Madame de Sévigné a laissé douter si elle avait le goût des grandes choses; mais celui des petites ne fut jamais plus pur, plus délicat que dans ses lettres; elles en sont un modèle achevé. La Fontaine a persuadé qu'il n'y avait, dans son talent, qu'une simplicité naïve; et jamais la sagacité de l'intelligence et de l'observation n'a été à un plus haut point. Le goût, dans Sévigné, était le sentiment exquis des convenances sociales; le goût, dans La Fontaine, était le sentiment profond des convenances naturelles; et ce sentiment, il l'avait appliqué, non-seulement aux mœurs des hommes, mais à celles des animaux. Phèdre est simple, élégant, précis : c'est beaucoup; ce n'est rien au prix de La Fontaine. Celui-ci est riche, abondant'

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