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Tel était, moins de cinquante ans avant le Cid et Cinna, le style de la tragédie.

Ce n'est pas le progrès des mœurs, mais le progrès du goût, de la culture de l'esprit, de la politesse d'un peuple, qui décide des bienséances. C'est à mesure que les idées de noblesse, de dignité, d'honnêteté, se purifient, et que la morale théorique se perfectionne, qu'on devient plus sévère et plus délicat.

Chastes sont les oreilles,
Encor que le cœur soit fripon,

dit La Fontaine. On va plus loin, et on prétend que, plus le cœur est corrompu, et plus les oreilles sont chastes; mais ce n'est qu'une façon ingénieuse de faire la satire des siècles polis. L'innocence, il est vrai, n'entend malice à rien, et à ses yeux rien n'a besoin de voile; mais le monde ne peut pas toujours être innocent et naïf comme dans son enfance; et les siècles, comme les personnes, peuvent, en s'éclairant, devenir à-la-fois et plus décents dans le langage, et plus sévères dans les mœurs.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut qu'à l'époque du Cid qu'on parut devenir délicat sur les bienséances, lorsqu'on fit un crime à Corneille d'avoir fait paraître Rodrigue dans la maison d< Chimène après la mort du comte, et d'avoir fait dominer l'amour dans la conduite qu'elle tient. Ce furent les yeux de l'envie qui les premier s'ouvrirent sur cette faute, si c'en est une. Ainsi l'on dut peut-être alors à l'envieuse malignité la réforme de notre théâtre sur l'article des bienséances, et cette sévérité de goût qui depuis en a si fort épuré les mœurs.

Dans l'art oratoire, comme dans l'art dramatique, les bienséances du langage et de l'action deviennent plus délicates et plus difficiles à observer, à mesure que le monde s'éclaire et se polit davantage. « Le comble de l'art, disait Roscius, c'est d'observer la décence, et c'est la seule chose qu'on ne peut enseigner. » Ce que Roscius disait de son art, Cicéron l'appliquait au sien. Caput artis decere; et tamen unum id esse auod tradi arte non possit. (De orat. )

Blancs (vers). Dans la poésie moderne, on appelle vers blancs des vers non rimés. Plusieurs poètes anglais et allemands se sont affranchis de la rime. Mais les allemands ont prétendu y suppléer en composant des vers métriques, à la manière des latins; les Anglais se sont contentés de leur vers rhythmique, qui est le même que celui des Italiens.

Le vers peut avoir trois sortes d'agréments qui le distinguent de la prose; une harmonie plus sensible; une difficulté de plus, qu'on a le mérite de vaincre; et un moyen pour la mémoire de retenir plus aisément la pensée et les mots

ÈUm. de Liurr. r. '*•'

dont le vers est formé. Le vers blanc peut être aussi harmonieux que le vers rimé, à la consonnance près, dont l'habitude a fait un plaisir pour l'oreille; et si dans les vers blancs le poète a mis à profit la liberté qu'il s'est donnée, pour en mieux assortir les nombres et les sons, le faible plaisir de la rime sera aisément compensé. Mais la difficulté vaincue, et la surprise agréable qu'elle nous cause, sur-tout lorsque la nécessité de la rime produit une pensée inattendue et heureusement amenée, une expression singulière et juste, et, dans l'une ou dans l'autre, un tour ingénieux; ce mérite de l'art, qui se renouvelle à chaque instant dans les vers rimés, et qui, par une alternative continuelle, excite et satisfait la curiosité de l'esprit et l'impatience de l'oreille, n'existe plus dans les vers blancs. Ils n'ont pas non plus l'avantage de donner à la mémoire, dans l'unisson des désinences, des points d'appui, et comme des signaux qui l'empêchent de s'égarer; et à ces deux égards les vers blancs sont inférieurs aux vers rimés.

J'ajouterai que, dans toutes les langues, les vers les plus difficiles à bien faire ont été les mieux faits. De tous les vers métriques, l'hexamètre est celui qui admet le moins de licences; et c'est en hexamètres que sont écrits les plus beaux poèmes anciens. Notre vers de douze syllabes est le plus difficile des vers rhythmiques; et c'est en vers de douze syllabes que nos plus beaux poèmes sont écrits. La contention de l'esprit en multiplie les forces, la nécessité en accroît les ressources; et le plus grand défaut dont il ait à se préserver, c'est la mollesse et la nonchalance. Or la difficulté de l'expression à vaincre à chaque instant, si elle n'est pas pas désespérante, et si on a devant soi des hommes de génie qui l'ont vaincue avec grâce et noblesse, est un aiguillon qui réveille à chaque instant l'émulation et qui excite la paresse. L'homme qui se sent du talent, pressé d'un côté par le défi que lui donnent l'art et l'exemple, et de l'autre côté par le goût, qui ne lui passe aucune incorrection de style, rien de lâche, rien de diffus, rien d'obscur et rien de pénible, rassemblera tous ses moyens: ceux de la mémoire, pour la recherche des mots et des tours de la langue; ceux de l'imagination, pour le choix des images; ceux de la pensée, pour l'invention de ces idées accessoires qui doivent enrichir le style, en même temps qu'elles viennent remplir les temps et les nombres du vers. Voilà, je crois, ce qui se passe dans l'esprit du poète qui travaille sérieusement; et son secret, pour paraître avoir la plume abondante et facile, c'est de plier et de replier son expression dans tous les sens, d'en essayer toutes les formes, jusqu'à ce qu'il ait réuni la régularité, la précision, l'élégance, l'harmonie, et le coloris, et que dans les gênes du vers il ait acquis l'aisance de la prose. C'est ce que Despréaux se vantait d'avoir appris à Racine, et ce que Racine bientôt sut mieux que Despréaux lui-même; car il s'en faut bien que le travail se cache dans les vers de l'Artpoétique, comme dans les vers Andromaque, de Phèdre et de Britannicus.

Mais, dans ces vers, qui peut calculer toutes les beautés dont la poésie est redevable à la contrainte de la mesure et de la rime? Dans les fables de La Fontaine, dont le genre a permis un style plus concis et moins artistement lié, c'est un plaisir de voir combien de vers heureux la rime semble avoir fait naître, et avec quelle facilité.

Par exemple, dans ce récit,

Un vieux renard, mais de» plu» fin»,
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
Fut enfin au piège attrapé:

rien ne manquait au sens; mais il fallait une rime à queue, et cette rime était unique : l'amener était une chose très-difficile; et quand on lit le vers qui résout le problème, rien ne paraît plus naturel:

Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
Sentant son renard d'une lieue.

Dans la fable du Loup berger, que le poète eût dit seulement:

Il s'habille en berger, endosse un hoqueton,
Fait sa houlette d'un bâton;

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