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l'oreille est, par excellence, le sens de la beauté intellectuelle et morale. Consultons-les; et s'il est vrai que de tous les objets qui frappent ces deux sens, rien n'est beau qu'autant qu'il annonce, ou dans l'art ou dans la nature, un haut degré de force, de richesse ou d'intelligence; si, dans la même classe, ce qu'il y a de plus beau est ce qui paraît résulter de leur ensemble et de leur accord; si, à mesure que l'une de ces qualités manque, ou que chacune est moindre, l'admiration, et avec elle, le sentiment du beau s'affaiblit en nous, ce*sera la preuve complète qu'elles en sont les éléments.

Qu'est-ce qui donne aux deux actions de l'ame, à la pensée et à la volonté, ce caractère qui nous étonne dans le génie et dans la vertu? Et, soit que nous admirions, dans l'une et l'autre, ou l'excellence de l'ouvrage ou l'excellence de l'ouvrier, n'est-ce pas toujours force, richesse ou intelligence?

En morale, c'est la force qui donne à la bonté le caractère de beauté. Quel est, parmi les sages, le plus beau caractère connu? celui de Socrate; parmi les héros? celui de César; parmi les rois? celui de Marc-Aurèle; parmi les citoyens? celui de Régulus. Qu'on en retranche ce qui annonce la force avec ses attributs, la constance, l'élévation, le courage, la grandeur d'ame; la bonté peut s'y trouver encore, mais la beauté s'évanouit.

Qu'on fasse du bien à son ami ou à son ennemi, la bonté de l'action en elle-même est égale; mais d'un côté facile et simple, elle est commune; de l'autre pénible et généreuse, elle suppose de la force unie à la bonté; c'est ce qui la rend belle. Brutus envoie à la mort un citoyen qui a voulu trahir Rome: nulle beauté dans cette action; mais pour donner un grand exemple, Brutus condamne son propre fils; cela est beau : l'effort qu'il en a dû coûter à l'ame d'un père en fait une action héroïque. Qu'un autre qu'un père eût prononcé le Qu'il mourût du vieil Horace; qu'un autre qu'une mère eût dit à un jeune homme, en lui donnant un bouclier: Rapportez-le, ou qu'il vous rapporte; plus de beauté dans le sentiment, quoique l'expression fût toujours énergique. Alexandre entreprend la conquête du monde, Auguste veut abdiquer l'empire de l'univers; et de l'un et de l'autre on dit, Cela est beau, parce qu'en effet il y a beaucoup de force dans l'une et l'autre résolution.

Il arrive souvent que, sans être d'accord sur la bonté morale d'une action courageuse et forte, on est d'accord sur sa beauté : telle est l'action de Scévola et celle deTimoléon. Le crime même, dès qu'il suppose une force d'ame extraordinaire ou une grande supériorité de caractère ou de génie, est mis dans la classe du beau : tel est le crime de César, le plus illustre des coupables. On observe la même chose dans les productions de l'esprit. Pourquoi dit-on, dela solution d'un grand problème en géométrie, d'une grande découverte en physique, d'une invention nouvelle et surprenante en mécanique, Cela est beau? C'est que cela suppose un haut degré d'intelligence et une force prodigieuse dans l'entendement et la réflexion.

On dit dans le même sens, d'un système de législation sagement et puissamment conçu, d'un morceau d'histoire ou de morale profondément pensé et fortement écrit, Cela est beau.

On le dit d'un chef-d'œuvre de combinaison, d'analyse; des grands résultats du calcul ou de la méditation; et on ne le dit que lorsqu'on est en état de sentir l'effort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus simple et de moins admirable que l'alphabet aux yeux du vulgaire? Quoi de plus sec et de moins sublime aux yeux d'un écolier que la logique d'Arislote? Quoi de moins étonnant que la roue, le cabestan, la vis, aux yeux de l'ouvrier qui les fabrique ou du manœuvre qui s'en sert? Et quoi de plus beau que ces inventions de l'esprit humain aux yeux du philosophe, qui mesure le degré de force et d'intelligence qu'elles supposent dans leurs inventeurs? J'ai vu un célèbre mécanicien en admiration devant le rouet à filer.

Ici se présente naturellement la raison de ce qu'on peut voir tous les jours, que les deux classes d'hommes les plus éloignées, le peuple et les savants, sont celles qui éprouvent le plus souvent et le plus vivement l'émotion du beau: le peuple, parce qu'il admire comme autant de prodiges les effets dont les causes et les moyens lui semblent incompréhensibles; les savants, parce qu'ils sont en état d'apprécier et de sentir l'excellence et des causes et des moyens; au lieu que, pour les hommes superficiellement instruits, les effets ne sont pas assez surprenants, ni les causes assez approfondies. Ainsi le Nil admirari d'Horace, appliqué aux événements de la vie, peut être la devise d'un philosophe; mais à l'égard des productions de la nature et du génie, ce ne peut être que la devise d'un sot, ou de l'homme superficiel, frivole, et suffisant, qu'on appelle un fat.

Dans l'éloquence et la poésie, la richesse et la magnificence du génie ont leur tour : l'affluence des sentiments, des images et des pensées, les grands développements des idées qu'un esprit lumineux anime et fait éclore, la langue même, devenue plus abondante et plus féconde pour exprimer de nouveaux rapports, ou pour donner plus d'énergie ou de chaleur aux mouvements de l'ame; tout cela, dis-je, nous étonne; et le ravissement où nous sommes n'est que le sentiment du beau.

Il en est de même des objets sensibles; et si, dans la nature, nous examinons quel est le caractère universel de la beauté, nous trouverons par-tout la force, la richesse, ou Y intelligence; nous trouverons dans les animaux les trois caractères de beauté quelquefois réunis, et souvent partagés ou subordonnés l'un à l'autre. Dans la beauté de l'aigle, du taureau, du lion, c'est la force de la nature; dans la beauté du paon, c'est la richesse; dans la beauté de l'homme, c'est Y intelligence qui paraît dominer.

On sait ce que j'entends ici par Yintelligence de la nature; je parle de ses procédés, de leur accord avec ses vues, du choix des moyens qu'elle a pris pour arriver à ses fins. Or quelle a été l'intention de la nature à l'égard de l'espèce humaine? Elle a voulu que l'homme fût propre à travailler et à combattre, à nourrir et à protéger sa timide compagne et ses faibles enfants. Tout ce qui, dans la taille et dans les traits de l'homme, annoncera l'agilité, l'adresse, la vigueur, le courage; des membres souples et nerveux, des articulations marquées, des formes qui portent l'empreinte d'une résistance ferme, ou d'une action libre et prompte; une stature dont l'élégance et la hauteur n'aient rien de frêle, dont la solidité robuste n'ait rien de lourd ni de massif; une telle correspondance des parties l'une avec l'autre, une symétrie, un accord, un équilibre si parfaits, que le jeu mécanique en soit facile et sûr; des traits où la fierté, l'assurance, l'audace, et (pour une autre cause) la bonté, la tendresse, la sensibilité, soient peintes; des yeux où brille

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