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s'en mêle. Heureux l'écrivain qui peut avoir de pareils amateurs pour conseil et pour juges! Non-seulement ils l'éclairent sur les fautes qui lui échappent; mais, comme il les a sans cesse présents devant les yeux en écrivant, il en devient plus difficile et plus sévère envers lui-même; et le pressentiment de leur goût règle et détermine le sien. Despréaux avait pour amis le prince de Conti, le marquis deTresmes, Bossuet, Bourdaloue, Arnauld, l'abbé de Châteauneuf, le président de Lamoignon, d'Aguesseau, depuis chancelier : ils étaient pour lui, ce qu'étaient pour Térence, Lélius etScipion. Aussi Térence et Despréaux sont-ils les écrivains les moins négligés de leurs siècles. Le goût de Despréaux, formé à cette école, put former celui de Racine; et en lui apprenant à écrire pour le petit nombre, il lui apprit à écrire pour la postérité.

Mais la foule des amateurs est composée d'une espèce d'hommes qui, n'ayant par eux-mêmes ni qualités ni talents qui les distinguent, et voulant être distingués, s'attachent aux arts et aux lettres, comme le gui au chêne, ou le lierre à l'ormeau.

Cette espèce parasite n'apporte dans ce commerce que de la vanité, de fausses lumières, des prétentions ridicules, et des manœuvres souvent déshonorantes, toujours désolantes pour les lettres et pour les arts. Juges superficiels et tranchants, leur manie est de protéger; et comme les grands talents sont communément accompagnés d'une certaine élévation d'ame, qui répugne aux protections vulgaires, qui les repousse, ou du moins les néglige, ces faux amateurs ne trouvent que dans l'extrême médiocrité, la complaisance, l'adulation, la bassesse qui leur convient: ils protègent donc ce qui se présente, n'ayant pas à choisir, et de là les brigues, les cabales, pour élever leurs esclaves au-dessus des hommes libres, qu'ils détestent, parce qu'ils en sont méprisés. Ils ne peuvent leur ôter la gloire, mais ils n'ont que trop souvent assez de crédit pour leur dérober tous les autres prix du talent.

C'est encore pis lorsqu'ils s'attachent à un homme de génie, pour se donner une existence et un reflet de considération: ils se constituent ses valets les plus bassement dévoués; ils se passionnent pour lui d'un fanatisme de commande, et d'un enthousiasme froidement outré; ils couvrent de ce zèle toutes leurs haines pour les autres talents; ils semblent les traîner aux pieds de leur idole; et en feignant d'élever un grand homme, de qui leur culte est méprisé, ils croient mettre au-dessous d'eux tout ce qui est au-dessous de lui. Ils se permettent pour lui, à son insu et à sa honte, des manéges dont il n'a pas besoin, et dont il rougirait; ils croient devoir étouffer des rivaux qu'il n'a pas à craindre; ils lui attribuent la bassesse de leurs pensées et de leurs sentiments; sont pour lui envieux, fourni, de Litlcr. T. J 3

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ig4 ÉLÉMENTSbes, méchants, et lâches; le rendent lui - mèi suspect d'être l'instigateur et le complice de leurs pratiques odieuses; et le déshonorent, s'il est Jxi sible, en affectant de le servir.

A l'égard des lettres, Yamateur s'appelle plus communément connaisseur; et malheur au siècle où cette engeance abonde! Ce sont les fléaux talents et du goût; ils veulent avoir tout prévu, tout dirigé, tout inspiré, tout vu, revu et corrigé. Ennemis irréconciliables de qui néglige leur avis, et tyrans de qui les consulte, leurs décisions sont des lois qu'ils font un crime à l'écrivain n'avoir pas religieusement observées. Tous succès sont dus à leurs conseils, et tous les revers sont la peine de n'avoir pas voulu les croire. Mais en les écoutant on n'en est pas plus sûr de se les rendre favorables; et ce qu'ils ont approuvé la veille avec le plus d'enthousiasme, ils le condamnent le lendemain, si le public ne le goûte pas. Le public a raison; ils ont pensé de même, ils ont prédit que cela déplairait; on n'a pas voulu les entendre. Les plus adroits, lorsqu'ils sont consultés, gardent sur les endroits critiques un silence mystérieux, ou prononcent comme les oracles, en se ménageant, par l'ambiguïté de leurs réponses, les deux envers d'une opinion qu'ils laissent flotter jusqu'à l'événement, afin de ne jamais se compromettre.

En fait de musique, de peinture, etc., Yamateur ne s'érige qu'en juge du talent, et ce n'est k qu'un demi-mal; mais en fait de littérature, il croit rivaliser avec le talent même, et en est jaloux en secret. Il n'est pas possible de se croire peintre, musicien, statuaire, si on ne lest pas: mais pourquoi Yamateur ne serait-il pas bel-esprit autant et plus que l'écrivain? S'il ne produit rien, ce n'est pas le talent, c'est la volonté qui lui manque; il aurait fait au moins ce qu'il a inspiré. s'i l eût voulu s'en donner la peine.

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De là ce sentiment d'envie contre les talents qui s'élèvent, et cette haine des vivants qui lui fait exalter les morts. «Qui plus que moi, vous dira-t-il, est passionné pour les lettres? Voyez avec quelle chaleur je me transporte d'admiration pour ces hommes de génie, qui, malheureusement, ne sont plus! » Ils ne sont plus; mais s'ils étaient encore ils auraient à ses yeux le tort de s'élever sans lui, de briller devant lui, de l'offusquer, de lui faire sentir une supériorité humiliante: autant de crimes pour la vanité.

Ainsi les prétendus amis des lettres ne sont rien moins, le plus souvent, que les amis de ceux qui les cultivent. Les vrais amis des talents sont ceux qui les jugent par sentiment et sans prétendre les juger; qui ne demandent qu'à jouir, qu'à être amusés, éclairés, ou agréablement émus; qui, sans connaître l'homme, s'en tiennent à l'ouvrage, en profitent s'il est utile, s'en amusent s'il est amusant, et n'ont point la cruelle et ridicule vanité d'être jaloux du bien qu'il leur fait, a envieux du plaisir qu'il leur cause.

Plistarque, fils de Léonidas, apprenant qu'un homme connu pour être envieux et méchant, disait du bien de lui, répondit: // me croit donc mort?

Le seul moyen pour les gens de lettres de capituler avec l'amour-propre de Yamateur à prétentions, serait donc de s'ensevelir, je veux dire, de vivre obscurs et retirés; en sorte que, dans le monde, il ne rencontrât que leurs livres, et qu'il n'eût jamais avec leur personne ni débats d'opinions, ni assaut de raison, de goût et de lumières, ni aucune espèce de rivalité à soutenir; alors sa vanité n'ayant rien à démêler avec eux face-à-face, il leur pardonnerait peut-être une existence idéale qui ne lui ferait plus d'ombrage. Mais s'il les trouve dans le monde; s'il les y voit estimés, applaudis; s'ils lui enlèvent l'attention; si leur esprit a quelquefois le malheur d'éclipser le sien; s'ils ont sur-tout un caractère qui ne se plie pas assez aux complaisances, aux déférences, aux adulations qu'il exige, ils sont perdus dans son opinion; ils peuvent compter sur sa haine; il les dénonce comme des hommes d'une présomption, d'un orgueil, d'une arrogance insupportable, comme des hommes qu'on ne peut trop rabaisser et humilier. Il les a soupçonnés de croire valoir mieux que lui; c'est assez; il affirmera qu'ils n'estiment rien tant qu'eux-mêmes; que, du côté des rangs et des conditions, ils n'admettent à leur égard nulle espèce d'inégalité,

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