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De notre définition, il suit encore, que plus les événements opposés sont extrêmes, plus l'alternative de l'un à l'autre a d'importance et d'intérêt. Si, d'un côté, il y va de l'excès du bonheur, et de l'autre, de l'excès du malheur, comme dans l'Iphigénie en Tauride et dans la Mérope, la solution du problême est bien plus intéressante que lorsqu'il ne s'agit que d'un malheur plus sensible, ou d'un bonheur faiblement souhaité. Par exemple, dans Polyeucte, supposons que Pauline fût passionnément amoureuse de son époux; le problême serait bien plus terrible, et la situation de Pauline bien plus cruelle et plus touchante. Corneille, en la faisant amoureuse de Sévère, a évidemment préféré l'intérêt de l'admiration à celui de la terreur et de la pitié: en quoi il a obéi à son génie, et composé une fable plus étonnante et moins tragique.

Dans la comédie, même alternative : l'intérêt consiste, i ° à faire souhaiter que le ridicule 1 puni par lui-même, soit à la fin livré à la risée et au mépris; -x à faire naître une curiosité inquiète, et une vive impatience de voir par quel moyen ce qu'on souhaite arrivera. L'Avare épousera-t-il Marianne, ou la cédera-1-il à son fils? Tartuffe sera-t-il confondu et démasqué aux yeux d'Orgon, ou jouira-t-il de sa fourberie? Voilà le problême à résoudre. Au lieu du trouble et du danger qui règne dans la tragédie, c'est l'agitation des querelles domestiques; au lieu des revers, ce sont les méprises; au lieu du pathétique, c'est le ridicule : mais le combat des intérêts , le choc des incidents est le même dans les deux genres, pour amener en sens contraire deux événements opposés. Observons seulement que, dans le comique, si le malheur est grave, il ne doit être craint que par les personnages: les spectateurs doivent au moins se douter qu'il n'en sera rien : c'est une différence essentielle entre les deux genres, et peut-être le seul artifice qui manque à l'intrigue du Tartuffe, dont le dénouement n'eût rien perdu à être un peu plus annoncé.

L'intérêt du poète, en effet, n'est pas, dans le comique, de tenir le spectateur en peine, mais bien les personnages : car il s'agit de divertir les témoins aux dépens des acteurs; et à moins d'être de la confidence, il n'est guère possible de se divertir d'une situation aussi affligeante que celle qui précède la révolution du cinquième acte du Tartuffe. Peut-être Molière a-t-il voulu que le spectateur, saisi de crainte, fût sérieusement indigné contre le fourbe hypocrite: mais ce trait de force, placé dans une pièce où le vice le plus odieux est démasqué, ne tire point à conséquence; et en général, dans le vrai comique, un danger qui ferait frémir, s'il était réel, ne doit pas être sérieux: il faut au moins laisser prévoir que celui qui en est menacé en sera quitte pour la peur.

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Si la définition que je viens de donner de faction, soit épique, soit dramatique, est juste, comme je le crois, on a eu tort de dire que Yaction du poènie deLucain manque d'unité; on a eu plus grand tort de dire que les poèmes d'Homère n'ont que l'importance des personnages, et non pas celle de Yaction.

Il n'y a pas de problème plus simple que celuici : A qui restera Vempire du monde? Sera- ce au parti de Pompée et du sénat? sera - ce au parti de César? Or, dans le poème de la Pharsale, tout se réduit à cette alternative; et jamais action n'a tendu plus directement à son but. On a déja vu qu'un modèle admirable de Yaction épique est le sujet de l'Odyssée. Celui de l'Iliade est moins intéressant; mais, par son influence et comme événement, il est d'une extrême importance. La colère d'Achille va-t-elle sauver Troie, et forcer les Grecs à lever le siège et à s'en retourner honteusement dans leur pays? ou, par quelque révolution imprévue, Achille, appaisé et rendu à la Grèce, va-t-il précipiter la perte des Troyens et la vengeance des Atrides? Voilà le problème de l'Iliade; et la mort de Patrocle en est la solution.

Qu'est-ce donc qu'on a voulu dire, en reprochant à l'action de ce poème et à celle de l'Odyssée, de manquer d'importance? et qu'a - t - on voulu dire encore, en donnant pour des différences, entre Yaction épique et l'action dramatique; ce

ÈUm. de JLittèr. 1 9

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qui convient également à toutes les deux? La solution des obstacles est, dit-on, ce qui fait le dénouement; et le dénouement peut se pratiquer de deux manières : ou par une reconnaissance, ou sans reconnaissance; ce qui n'a lieu que dans la tragédie. Et pourquoi pas dans le poème épique? Celui-ci, comme l'a très-bien vu Aristote, n'est que la tragédie en récit.

\J action de l'épopée est sans doute un exemple, mais non pas un exemple à suivre : et, comme celle de la tragédie, elle est tantôt l'exemple du malheur attaché au crime, à l'imprudence, aux passions humaines; tantôt l'exemple des vertus, et du succès qui les couronne, ou de la gloire qui les suit.

L'épopée est une tragédie, dont Yaction se passe dans l'imagination du lecteur. Ainsi tout ce qui, dans la tragédie, est présent aux yeux, doit être présent à l'esprit dans l'épopée. Le poète est lui-même le décorateur et le machiniste; et non- seulement il doit retracer dans ses vers le lieu de la scène, mais le tableau, le mouvement, la pantomime de Yaction, en un mot, tout ce qui tomberait sous les sens, si le poème était dramatique.

Il y a sans doute, pour cette imitation en récit, du désavantage du côté de la chaleur et de la vérité; mais il y a de l'avantage du côté de la grandeur et de la magnificence du spectacle, du côté de l'étendue et de la durée de Yaction, du côté de l'abondance et de la variété des incidents et des peintures.

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Dans la tragédie, le lieu physique du spectacle oppose ses limites à l'essor de l'imagination; elle y est comme emprisonnée: dans le poème épique, la pensée du lecteur s'étend au gré du génie du poète, et embrasse tout ce qu'il peint: mille tableaux qui se succèdent dans les descriptions de Virgile, se succèdent aussi dans ma pensée; et en les lisant, je les vois. Le poète épique, à cet égard, est bien plus heureux que le poète dramatique. Combien celui-ci ne se trouve-t-il pas resserré sur le théâtre même le plus vaste, lorsqu'il se compare à son rival, qui n'a d'autres bornes que celles de la nature, qu'il franchit même quand il lui plait?

Un autre avantage de l'épopée sur la tragédie, c'est l'espace de temps fictif qu'elle peut donner à son action. Dans un spectacle qui ne doit durer que deux ou trois heures; dans une intrigue dont la chaleur doit sans cesse aller en croissant, parce qu'elle a pour objet une émotion qu'il ne faut pas laisser languir, le temps fictif ne peut guère s'étendre avec vraisemblance au-delà d'une révolution du soleil. Mais le temps de l'épopée n'a de bornes que celles de Yaction, naturellement plus ou moins rapide, selon que le mouvement qui l'anime est plus violent ou plus doux. Voilà donc le génie du poète épique en liberté, soit pour le temps, soit pour les

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