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les noms des personnages, toutes choses où régnait jusque-là une étrange confusion. « Une bonne chronologie, disait Érasme, est la lumière de l'histoire, le fil conducteur au milieu du labyrinthe inextricable des faits, l'astre propice qui guide le navigateur sur un océan inconnu. » Il multipliait les images selon la coutume des écrivains de la Renaissance.

L'année suivante, il ajouta une préface à la nouvelle édition de Démosthène donnée par Hervagius, libraire de Bâle. Il payait encore un tribut de reconnaissance à l'infatigable Alde Manuce qui le premier avait imprimé le prince des orateurs grecs. Au reste, il ne croyait pas que l'étude de cet auteur convînt beaucoup aux écoliers : « Car il a, disait-il, plus d'art au fond qu'il n'en montre au premier aspect. La beauté sévère et vraiment divine de Démosthène ne peut plaire qu'à ceux qui sont exercés aux préceptes de la rhétorique et versés dans la connaissance de l'histoire, » Il permettait à l'enfant d'effleurer cet orateur, mais pour y revenir plus tard, quand sa vue serait plus capable de comprendre cette beauté attique, ce goût exquis, ces raisonnements enchaînés avec un art si parfait, enfin cette force merveilleuse et inimitable.

Il fit paraître, la même année, une nouvelle édition de Térence. Dans sa préface, il préfère ce comique à Plaute. « Il y a, dit-il, plus de goût exquis dans une seule comédie de Térence que dans toutes celles de Plaute réunies, » Suivant lui, nul écrivain n'était plus approprié au jeune âge. Ses comédies pouvaient servir aussi à former les moeurs et l'éloquence. Elles apprenaient à manier les passions mieux qu'aucun rhéteur. Elles étaient aussi de la plus grande utilité pour développer en nous la faculté de trouver les preuves en tout genre de discours. Comme la versification de Térence et des comiques en général est plus libre et s'écarte un peu des règles ordinaires, il crut devoir ajouter à son édition quelques remarques sur la métrique de la comédie. Relevant un assez grand

nombre de fautes qui avaient échappé jusque-là, il rétablit de son mieux la véritable leçon.

Ptolémée fut le dernier auteur profane dont il donna une édition. Elle parut chez Froben en 1533. La lettre dédicatoire portait le nom d'un certain Théobald Fettichius, personnage tout dévoué au progrès des études et qui avait en sa possession un grand nombre de manuscrits précieux. Érasme, toujours en quête de semblables trésors, en fut informé. Sur sa recommandation, Fettichius, qui ne le connaissait que par ses ouvrages, communiqua gratuitement à l'imprimeur un manuscrit de Ptolémée. Ce géographe éminent n'avait jamais été traduit convenablement en latin. Bilibald Pirckheimer avait commencé à le traduire avec assez de succès ; mais la mort l'avait empêché de terminer ce travail. Un grand nombre d'auteurs chez les Grecs et chez les Romains avaient écrit sur la géographie. Parmi eux, nul n'était plus abondant et plus exact que Strabon; mais Ptolémée avait, le premier de tous, soumis cette science à une méthode régulière, imaginé la latitude avec la longitude et comparé la terre au ciel. Érasme recommandait aux maîtres d'exciter par tous les moyens la jeunesse à l'étude de la géographie. Grâce aux travaux de beaucoup de savants, elle ne demandait ni grand travail, ni grand temps. Ptolémée, plus que tous les autres, avait frayé la voie.

Bien avant la mort de Jean Froben, Érasme avait concouru à son édition des Tusculanes de Cicéron. Froben l'avait prié d'ajouter quelque chose de son fonds, afin de donner à cette publication un intérêt de nouveauté. Depuis plusieurs années, il avait cessé presque tout commerce avec les muses plus douces de la littérature profane. Il accueillit avec d'autant plus d'empressement la proposition de l'imprimeur, son ami. Laissant à ses secrétaires le soin de collationner les textes, il se réserva le rôle de juge et, après avoir lu attentivement le livre tout entier, il mit en ordre les vers cités en si grand nombre par Cicéron. Là où les textes n'é

taient pas d'accord, il adopta la leçon la plus probable; dans les cas douteux, il conserva les deux leçons, une dans le texte et l'autre à la marge. Il rétablit quelques endroits sans s'appuyer sur les manuscrits ; mais assez rarement, et là seulement où il ne pouvait y avoir aucune incertitude pour un homme instruit et exercé. Il ajouta même quelques mots. Il consacra deux ou trois jours à ce travail. Il y prit tant de goût, qu'il désirait, s'il le pouvait, revenir à ces anciens amis et vivre intimement avec eux pendant quelques mois.

Il sentait qu'il avait retiré un fruit merveilleux de cette lecture, non-seulement pour dérouiller son style, ce qui avait bien son prix ; mais bien plus pour modérer et réprimer ses passions. « Que de fois, tout en lisant, dit-il, je songeais avec dégoût à ces hommes stupides qui ne trouvent de bien dans Cicéron que le clinquant des mots ! Quelle lecture variée ! Quelle force! Quelle abondance de préceptes aussi purs que salutaires ! Quelle connaissance de l'histoire ! Quelles hautes pensées sur la félicité véritable ! Comme elles font voir qu'il mit en pratique ce qu'il enseignait ! En exposant des vérités éloignées du sens commun et du langage populaire, que l'on désespérait même de faire passer dans la langue latine, quelle netteté! quelle aisance ! quelle richesse ! quel agrément ! Socrate a fait descendre la philosophie sur la terre ; Platon et Aristote ont cherché à l'introduire dans les cours des rois et dans les hautes assemblées. Cicéron semble l'avoir fait paraître sur le devant même de la scène pour la mettre à la portée de la foule... Je ne sais ce qui arrive aux autres : pour ce qui me regarde, la lecture de Cicéron produit sur moi un tel effet, surtout quand il parle de bien vivre, que je ne puis m'empêcher de croire qu'il y avait quelque chose de divin dans une âme d'où sont sorties de telles vérités. Et ce jugement personnel me sourit davantage encore, quand je songe en moi-même combien est immense et au-dessus de tout calcul la bonté de cette puissance éternelle que certains hommes s'efforcent de rétrécir à l'excès, la jugeant sans doute à la mesure de leur cæur. »

« Il n'appartient peut-être pas au jugement humain de décider où se trouve maintenant l'âme de Cicéron; mais assurément, s'il fallait émettre son avis, je ne m'opposerais pas beaucoup au sentiment de ceux qui espèrent que Cicéron vit en paix dans le ciel... Il croyait sans aucun doute à l'existence d'un être très grand et très bon, à l'immortalité des ames, aux peines et aux récompenses de la vie future, comme le montre la lettre à Octave, écrite, à ce qu'il paraît, au moment même où il était voué à la mort. Si un juif pouvait parvenir au salut avec une foi grossière et confuse en Dieu, un païen qui ne connaissait pas la loi de Moïse ne pouvait-il pas se sauver avec une notion de Dieu encore plus imparfaite, surtout quand sa vie avait été non-seulement honnête, mais sainte ? Il y a des taches dans celle de Cicéron ; mais Job et Melchisedech furent-ils exempts de toute faute durant tout le cours de leur vie ? Il a peut-être sacrifié aux idoles ; mais il suivait la coutume consacrée par les lois. Il aurait dû confondre la folie du peuple même au péril de sa vie ; mais pouvait-on exiger cette force de Cicéron, lorsqu'on voit les apôtres eux-mêmes ne pas l'avoir avant la descente du SaintEsprit ? »

Toutefois Érasme laissait chacun libre à cet égard de penser comme il voulait. Dans une lettre, il parle avec la même admiration, avec le même respect religieux du livre des Deroirs et oppose cette belle morale à la vie de la plupart des chrétiens. Enfant, il préférait Sénèque à Cicéron. Il avait déjà atteint sa vingtième année qu'il ne pouvait en supporter la lecture pendant longtemps, tandis que tous les autres auteurs lui plaisaient. «Ai-je fait des progrès avec l'âge, disait-il? Je ne sais. Ce qui est certain, c'est que Cicéron me plaît dans la vieillesse plus que jamais, non-seulement par son style merveilleusement heureux, mais aussi par la sainteté de son docte génie. Il a certainement enflammé mon âme; il m'a

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rendu meilleur. » Aussi engageait-il les jeunes gens à lire beaucoup ses livres, à les apprendre par ceur, au lieu de donner leur temps aux écrits de polémique et de controverse qui remplissaient le monde.

Dans son zèle pour l'avancement des études, il prêta son aide et son patronage à des publications peu éclatantes, mais d'une grande utilité. On comprend quelle difficulté présentait l'étude du grec, quand on n'avait qu'un lexique incomplet où manquaient un très grand nombre de mots, ainsi que leurs diverses significations. Alde le premier avait publié un lexique grec-latin, accompagné d'un index latin-grec. Cette première édition était naturellement fort imparfaite. Depuis, le lexique reçut bien des fois des additions ; mais le progrès merveilleux des études grecques faisait désirer d’autant plus un bon dictionnaire. Érasme pensait avec raison qu’on devait de la reconnaissance à tous ceux qui avaient contribué pour leur part à augmenter ce trésor. Il souhaita longtemps que Budé, si riche en science, pût ou voulût consacrer une partie de son temps à cette cuvre et principalement au soin de noter les figures et les idiotismes des Grecs. En attendant, Froben donna une nouvelle édition du lexique. Érasme en fit la préface et ajouta quelques mots ; mais la plus grande partie des additions nouvelles étaient dues à Jacques Ceratinus. Ce savant modeste, à la prière d'Érasme, recueillit dans les meilleurs écrivains un nombre immense de mots qui ne se trouvaient pas dans les éditions précédentes. On supprima dans la nouvelle lindex latin-grec, comme inutile et ne faisant que grossir le volume. Très incomplet, il ne pouvait servir qu'à ceux qui voulaient écrire en grec. Or, selon Érasme, il fallait demander aux bons auteurs une faculté que les dictionnaires ne donnaient pas. Les travaux supérieurs d'Henri Estienne et de Portus ont fait oublier celui de Ceratinus qui avait du mérite en son temps.

C'est aussi pour rendre service aux études, et répondre aux désirs de Colet, fondateur de l'école de Saint-Paul, qu’É

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