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simulées, dénonciations, alliances de famille, on conviendra que l'aigle n'est pas digne de porter le nom de roi.

« Mais à quels ennemis fait la guerre ce noble brigand? Il laisse aux éperviers les toutes petites proies; il attaque les quadrupèdes, non sans péril, mais non sans espoir de la victoire, comme il convient à un chef intrépide. Le lièvre est sa victime accoutumée, et une espèce d'aigle est surnommée léporaire, comme Scipion fut appelé l'Africain. Il ne dédaigne pas cet ennemi poltron, en considération de sa chair succulente. S'il a peu de gloire, il a beaucoup de profit. Il triomphe du cerf; mais il a besoin de joindre à sa force la peau du renard; il se roule d'abord dans la poussière ; ensuite se perchant sur les cornes du cerf, il secoue ses ailes sur les yeux de l'animal. Le renard est son ennemi irréconciliable, depuis que l'aigle, par une perfidie royale, dévora les petits de son voisin absent. Il a aussi une violente inimitié contre le vautour, son rival en ruse et en férocité, mais il est plus cruel et plus noble que lui, car il ne dévore que l'animal qu'il a tué.

« Il n'est pas étonnant qu'il soit en guerre avec les cygnes, moiseaux poétiques. Ce qui est surprenant, c'est qu'un monstre sl Joueux soit vaincu par eux. La rac non plus n'est guère

(soit vaincu par eux. La race des poetes

bable aux monarques dont la cour science n'est pas pure ; car vest une race indépendant bavarde qui aime mieux quelquecenis être ramenée aux car rières que de se taire. Si quelque sum'at, les irrite, ils le gravent en lettres noires dans leurs écrits et toner

s ecrits et transmettent à la postérité les mystères des rois. L'aigle ngot nos non plus l'ami des grues, sans doute parce qu'elles ain. on

allnt passionnément la démocratie, très odieuse aux monarquias. Enfin il fait une guerre acharnée à l'épervier de nuit. Les tyrans aussi ne détestent rien tant que ceux qui, très élenignés de penser comme le vulgaire, voient trop clair au milieu des ténèbres.

« En un mot, il n'y a ni amitié, ni relations d'alliance.. ni

traités, ni trève entre l'aigle et aucun animal; il est l'ennemi de tous... il le sait bien ; aussi fait-il son nid sur des rochers abruptes ou sur des arbres très élevés, roulant sans doute dans sa pensée cette maxime des tyrans : Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent.

« Cependant parmi tant de vices, cet oiseau mérite des éloges sur deux points ; il n'est ni buveur ni lascif. Il enleva Ganymède, mais ce n'était pas pour son compte. Bien différents, quelques-uns de nos aigles enlèvent et Ganymedes et jeunes filles et matrones, plus insupportables encore par ces excès que par leurs rapines. En définitive, on ne voit pas pourquoi des hommes si sages ont choisi l'aigle pour être comme l'image du roi, l'aigle qui n'est ni beau, ni chanteur, ni bon à manger, l'aigle carnivore, rapace, pillard, dévastateur, guerrier, solitaire, odieux à tous, fléau de tous, très puissant pour faire le inal et voulant en faire plus qu'il ne peut. Il en est de même du lion parmi les quadrupèdes; nul animal n'est plus féroce et plus puant. Beaucoup sont utiles à l'homme; lui n'est que tyran; il est l'ennemi et le mangeur de tous. Il n'est en sûreté que par la force et par la crainte; animal vraiment royal comme l'aigle! Les poètes, de même, ont donné dans le ciel la royauté à Jupiter, fils impie, époux incestueux, tant de fois illustré par le viol, l'adultère, le rapt, épouvantant l'univers de ses sombres sourcils et de son tonnerre fumant. »

Dans un temps où les princes pratiquaient sans pudeur cette politique froidement cruelle et perfide dont Machiavel écrivait la théorie avec une dédaigneuse impassibilité, dans un temps où l'ambition effrénée ne voyait que le but, sans se mettre en peine de la légitimité des moyens, il semblait opportun qu’un philosophe comme Érasme ou Thomas Morus fît briller aux yeux du monde le flambeau salutaire d'une politique vraiment morale, vraiment chrétienne, même en l'exagérant au-delà du possible. Plus tard aussi, vers la fin du xviie siècle, lorsque l'orgueil fastueux de Louis XIV sa

crifiait pour se satisfaire les intérêts de la justice et de l'huinanité, il était bon et utile que Fénelon, dans une nouvelle et immortelle utopie, offrît au petit-fils du grand roi l'image d'une politique toute contraire, dût-il passer auprès du monarque enivré pour l'esprit le plus chimérique de son royaume.

CHAPITRE XIV

Erasme érudit, théologien, philosophe, écrivain.

Pour achever cette longue étude, il nous reste à juger dans Érasme l'érudit, le théologien, le philosophe, l'écrivain. On ne peut lui refuser l'étendue et la variété du savoir; mais son érudition n'est pas toujours sûre. De là ces accusations exagérées des Italiens qui l'appelaient avec dérision Errasmus, Atrasmus, Erasinus. On doit apprécier ses travaux de critique et d'interprétation d'après l'état de la science à l'époque où il vivait, et non d'après les découvertes et les progrès ultérieurs. Il connaissait bien les langues et les littératures classiques. On doit cependant regretter que dans ses travaux sur l'Ancien et sur le Nouveau Testament,

il n'ait pu s'aider d'une suffisante connaissance de l'hébreu dont il n'avait qu'une très légère teinture.

Qu'il se soit trompé plusieurs fois en matière de critique, d'interprétation, de philologie, d'histoire, de géographie, rien de plus naturel. C'était inévitable, surtout si l'on considère la nature et la multiplicité des travaux qu'il entreprit. Ses détracteurs n'ont rien fait contre sa gloire, quand ils ont signalé dans ses écrits des erreurs ou des lacunes. Ce qu'il faut reprendre en lui, c'est une légèreté et, si j'ose dire, une étourderie qui étonnent dans un homme si pénétrant, si laborieux, si érudit, mais qui s'explique par la vivacité même de son esprit et par la publication précipitée de tant de volumes. C'est ainsi qu'il place Rhegium en Grèce, Constantinople en Macédoine, Nicopolis, qui tire son nom de la victoire d'Auguste, en Thrace, Capoue en Apulie, Cordoue en Lusitanie; c'est ainsi que dans une lettre il confond Laberius le mimographe avec Publius Syrus, erreur qui fut relevée par Louis Vivès. On sait qu'Alexandre Sévère était dit fils de Mammée, parce que sa mère portait ce nom. Érasme prétend qu'on l'appela Mammée à cause de sa complaisance aveugle pour sa mère. On lui reprocha plus d'une fois des méprises de ce genre.

Comme il en convient lui-même, il n'a pas cette longue patience que l'on a prise pour le génie. Il ne sait pas se hâter lentement selon le précepte d'Horace son maître. La première édition de Sénèque fourmillait de fautes; elle fit scandale dans le monde savant. Le texte qu'il donna au public était inintelligible même pour une sibylle, suivant l'expression de Vivès... Comment expliquer autrement que par la mobile inconsistance de son esprit ces changements profonds, ces remaniements continuels que subirent ses grands ouvrages de critique, les Annotations du Nouveau Testament et les Adages ? S'il n'y avait eu que des additions, des éclaircissements, des corrections de détail, on ne s'en étonnerait pas dans des cuvres de cette nature. Mais les changements sont

trop considérables, pour qu'on ne doive pas y reconnaître l'effet d'un esprit léger, hasardeux, libre avec excès dans la restauration des textes comme dans leur interprétation, dans la philologie comme dans la critique. Ainsi qu'il le dit luimême, il est toujours en travail d'enfantement, et ses enfants, venus avant terme, ont besoin, comme les petits de l'ours, d'être retouchés et façonnés de nouveau. C'est un labeur qu'il doit recommencer sans cesse et qui n'aboutit jamais à une composition définitive. Il s'en plaint; il s'en accuse; mais né improvisateur, il se déclare incorrigible.

Les exemples de cette légèreté impardonnable abondent. En voici quelques-uns. Dans ses notes sur le Nouveau Testament, il affirme que saint Jérôme ne dit nulle part qu'il a vu le texte hébreu de saint Mathieu. On trouve le contraire formellement énoncé dans les écrits du grand docteur. C'était cependant un point qui avait une grande importance et qui méritait d'être examiné avec attention. Assurément, la perspicacité ne lui manquait pas. Il a montré en plusieurs occasions autant de sagacité que de sens critique, comme, par exemple, quand il refusait de reconnaître pour authentiques les écrits attribués à saint Denys l'Areopagite (1) et les lettres de saint Paul à Sénèque. Mais il ne prenait pas toujours le temps de regarder et de voir. C'est ce qui lui arriva pour le Commentaire d'Arnobe sur les Psaumes. La médiocrité de cet ouvrage aurait dû prévenir sa méprise. Le savant Cujas disait que c'était le seul livre dont il n'eût tiré aucun profit. Tillemont et tous les autres critiques ont rejeté l'opinion d'Érasme et ont pensé que ce commentaire, beaucoup trop vanté par lui, ne fut composé qu'après le concile de Chalcédoine. Il commit une méprise plus inexcusable encore lorsque, dans

(1) L'authenticité de ces écrits avait été déjà contestée par l'italien Valla et par l'anglais Grocin, qui d'abord avait professé l'opinion contraire. Le syndic de la Sorbonne, Bedda, soutint avec violence contre Érasme qu'ils étaient l'euvre de Denys l'Areopagite. – V. t. IX, p. 676, 916 et 917.

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