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traités, ni trêve entre l'aigle et aucun animal; il est l'ennemi de tous... il le sait bien ; aussi fait-il son nid sur des rochers abruptes ou sur des arbres très élevés, roulant sans doute dans sa pensée cette maxime des tyrans : Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent.

« Cependant parmi tant de vices, cet oiseau mérite des éloges sur deux points ; il n'est ni buveur ni lascif. Il enleva Ganymède, mais ce n'était pas pour son compte. Bien différents, quelques-uns de nos aigles enlèvent et Ganymèdes et jeunes filles et matrones, plus insupportables encore par ces excès que par leurs rapines. En définitive, on ne voit pas pourquoi des hommes si sages ont choisi l'aigle pour être comme l'image du roi, l'aigle qui n'est ni beau, ni chanteur, ni bon à manger, l'aigle Carnivore, rapace, pillard, dévastateur, guerrier, solitaire, odieux à tous, fléau de tous, très puissant pour faire le mal et voulant en faire plus qu'il ne peut. Il en est de même du lion parmi les quadrupèdes; nul animal n'est plus féroce et plus puant. Beaucoup sont utiles à l'homme; lui n'est que tyran; il est l'ennemi et le mangeur de tous. Il n'est en sûreté que par la force et par la crainte; animal vraiment royal comme l'aigle! Les poètes, de même, ont donné dans le ciel la royauté à Jupiter, fils impie, époux incestueux, tant de fois illustré par le viol, l'adultère, le rapt, épouvantant l'univers de ses sombres sourcils et de son tonnerre fumant. »

Dans un temps où les princes pratiquaient sans pudeur cette politique froidement cruelle et perfide dont Machiavel écrivait la théorie avec une dédaigneuse impassibilité, dans un temps où l'ambition effrénée ne voyait que le but, sans se mettre en peine de la légitimité des moyens, il semblait opportun qu'un philosophe comme Érasme ou Thomas Morus fît briller aux yeux du monde le flambeau salutaire d'une politique vraiment morale, vraiment chrétienne, même en l'exagérant au-delà du possible. Plus tard aussi, vers la fin du xvne siècle, lorsque l'orgueil fastueux de Louis XIV sacrifiait pour se satisfaire les intérêts de la justice et de l'humanité, il était bon et utile que Fénelon, dans une nouvelle et immortelle utopie, offrît au petit-fils du grand roi l'image d'une politique toute contraire, dût-il passer auprès du monarque enivré pour l'esprit le plus chimérique de son royaume.

CHAPITRE XIV

Erasme érudit, théologien, philosophe, écrivain.

I

Pour achever cette longue étude, il nous reste à juger dans Érasme l'érudit, le théologien, le philosophe, l'écrivain. On ne peut lui refuser l'étendue et la variété du savoir; mais son érudition n'est pas toujours sûre. De là ces accusations exagérées des Italiens qui l'appelaient avec dérision Errasmus, Atrasmus, Erasinus. On doit apprécier ses travaux de critique et d'interprétation d'après l'état de la science à l'époque où il vivait, et non d'après les découvertes et les progrès ultérieurs. Il connaissait bien les langues et les littératures classiques. On doit cependant regretter que dans ses travaux sur l'Ancien et sur le Nouveau Testament, il n'ait pu s'aider d'une suffisante connaissance de l'hébreu dont il n'avait qu'une très légère teinture.

Qu'il se soit trompé plusieurs fois en matière de critique, d'interprétation, de philologie, d'histoire, de géographie, rien de plus naturel. C'était inévitable, surtout si l'on considère la nature et la multiplicité des travaux qu'il entreprit. Ses détracteurs n'ont rien fait contre sa gloire, quand ils ont signalé dans ses écrits des erreurs ou des lacunes. Ce qu'il faut reprendre en lui, c'est une légèreté et, si j'ose dire, une étourderie qui étonnent dans un homme si pénétrant, si laborieux, si érudit, mais qui s'explique par la vivacité même de son esprit et par la publication précipitée de tant de volumes. C'est ainsi qu'il place Rhegium en Grèce, Constantinople en Macédoine, Nicopolis, qui tire son nom de la victoire d'Auguste, en Thrace, Capoue en Apulie, Cordoue en Lusitanie; c'est ainsi que dans une lettre il confond Laberius le mimographe avec Publius Syrus, erreur qui fut relevée par Louis Vivès. On sait qu'Alexandre Sévère était dit fils de Mammée, parce que sa mère portait ce nom. Érasme prétend qu'on- l'appela Mammée à cause de sa complaisance aveugle pour sa mère. On lui reprocha plus d'une fois des méprises de ce genre.

Comme il en convient lui-même, il n'a pas cette longue patience que l'on a prise pour le génie. Il ne sait pas se hâter lentement selon le précepte d'Horace son maître. La première édition de Sénèque fourmillait de fautes; elle fit scandale dans le monde savant. Le texte qu'il donna au public était inintelligible même pour une sibylle, suivant l'expression de Vivès... Comment expliquer autrement que par la mobile inconsistance de son esprit ces changements profonds, ces remaniements continuels que subirent ses grands ouvrages de critique, les Annotations du Nouveau Testament et les Adages? S'il n'y avait eu que des additions, des éclaircissements, des corrections de détail, on ne s'en étonnerait pas dans des œuvres de cette nature. Mais les changements sont trop considérables, pour qu'on ne doive pas y reconnaître l'effet d'un esprit léger, hasardeux, libre avec excès dans la restauration des textes comme dans leur interprétation, dans la philologie comme dans la critique. Ainsi qu'il le dit luimême, il est toujours en travail d'enfantement, et ses enfants, venus avant terme, ont besoin, comme les petits de l'ours, d'être retouchés et façonnés de nouveau. C'est un labeur quil doit recommencer sans cesse et qui n'aboutit jamais à une composition définitive. Il s'en plaint; il s'en accuse; mais né improvisateur, il se déclare incorrigible.

Les exemples de cette légèreté impardonnable abondent. En voici quelques-uns. Dans ses notes sur le Nouveau Testament, il affirme que saint Jérôme ne dit nulle part qu'il a vu le texte hébreu do saint Mathieu. On trouve le contraire formellement énoncé dans les écrits du grand docteur. C'était cependant un point qui avait une grande importance et qui méritait d'être examiné avec attention. Assurément, la perspicacité ne lui manquait pas. Il a montré en plusieurs occasions autant do sagacité que de sens critique, comme, par exemple, quand il refusait de reconnaître pour authentiques les écrits attribués à saint Denys l'Aréopagite (1) et les lettres de saint Paul à Sénèque. Mais il ne prenait pas toujours le temps de regarder et de voir. C'est ce qui lui arriva pour le Commentaire d'Amobe sur les Psaumes. La médiocrité de cet ouvrage aurait dû prévenir sa méprise. Le savant Cujas disait que c'était le seul livre dont il n'eût tiré aucun profit. Tillemont et tous les autres critiques ont rejeté l'opinion d'Érasme et ont pensé que ce commentaire, beaucoup trop vanté par lui, ne fut composé qu'après le concile de Chalcédoine. Il commit une méprise plus inexcusable encore lorsque, dans

(1) L'authenticité de ces écrits avait été déjà contestée par l'italien Valla et par l'anglais Grocin, qui d'abord avait professé l'opinion contraire. Le syndic de la Sorboune, Dedda, soutint avec violence contre Érasme qu'ils étaient l'œuvre de Denys l'Aréopagite. — V. t. IX, p. 6"6 9)6 et 917.

son édition do saint Cyprien, il donna comme étant vraiment de ce Père un livre où il est question de Dioclétien et des Turcs (1).

Dans les exemples que nous venons de citer, Érasme a failli dans la critique par excès de facilité. Il paraît s'être laissé aller au défaut contraire en rejetant les Commentaires de saint Basile sur Isaïe et la seconde homélie du même père sur le Jeûne. Tillemont a réfuté ses raisons que les plus célèbres critiques n'ont pas voulu admettre. Son jugement semble encore s'être égaré, quand il a voulu enlever à saint Chrysostome le Commentaire sur les Actes des Apôtres et les Sept homélies sur la seconde épître aux Corinthiens. Dans l'édition qu'il donna de saint Irénée, il admit légèrement et contre toute vraisemblance que ce père avait écrit en latin. Son opinion n'a été suivie par aucun des critiques venus après lui. Il hésita lui-même dans la suite. Le père Massuet, savant éditeur de saint Irénée, juge ainsi le travail de son devancier, n Quoique l'on ait beaucoup d'obligation à Érasme, qui a d'ailleurs si bien mérité des lettres, d'avoir le premier publié les livres de saint Irénée, il est fâcheux que, privé des meilleurs manuscrits, il n'ait pu mieux faire. Son édition est si pleine de fautes, de lacunes, de périodes inutiles, que souvent l'on cherche Irénée dans Irénée, sans pouvoir découvrir ce qu'il pen«e. »

Cette appréciation, empruntée à un critique aussi équitable que savant et judicieux, nous conduit à parler de la méthode d'Érasme dans la restauration des textes. Sa manière de procéder est trop hardie, trop conjecturale. Sans parler de ses détracteurs, qui accumulent les accusations contre lui à ce sujet, les savants les plus graves lui adressent des reproches qui nous semblent mérités. Assurément, nous ne prétendons pas interdire d'une manière absolue la méthode conjecturale au critique et au philologue. Nous savons qu'elle

(1) V. plus haut, chap. V.

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