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CHAPITRE XIII

Érasme prédécesseur de l'abbé de Saint-Pierre. - Moyens qu'il

propose pour faire cesser la guerre et rendre la paix durable entre les nations chrétiennes.

On a souvent reproché à Érasme la mollesse flottante de sa pensée ; mais s'il est un point sur lequel il ait été ferme et n'ait jamais varié, c'est la guerre. Il ne la condamne pas cependant d'une manière absolue ; passant en revue les hérésies qui, moins éloignées de la piété, exigent par excès de zèle plus qu'il ne faut, il range dans cette classe l'erreur de ceux qui ont voulu interdire toute guerre entre les chrétiens (1). Quelquefois même il ne semble pas loin de penser, sur la destination providentielle de la guerre, comme le comte de Maistre. « Il est sans doute plus heureux, dit-il, d’éviter la guerre que de la faire courageusement. Mais la paix ne peut être de longue durée, ou bien elle engendre la corruption des meurs, à moins que les conseils d'hommes sages ne la gouvernent (2). »

Au fond il ne croyait la guerre permise que dans le cas de légitime défense. Il ne l'approuvait même pas contre

(1) T. III, p. 573.
(2) T. III, p. 1810.

les Turcs, si elle avait pour but de propager la foi chrétienne et non de repousser leurs invasions violentes; car ce n'était point par les armes et par la force, mais par la parole, par l'enseignement, par l'exemple contagieux des vertus chrétiennes, qu'il fallait étendre l'empire du Christ. Quant à la guerre que se font entre elles les nations civilisées, pour agrandir leur territoire, il la déclare impie, contraire à la charité et à la fraternité évangéliques, comme à la nature même de l'homme, pernicieuse enfin aux lettres, aux meurs, à la religion.

Dans ses livres comme dans sa correspondance, en toute occasion, il la poursuit avec une éloquence et une verve qui ne se lassent jamais. Il la poursuit non-seulement en ellemême, dans les malheurs et les crimes qu'elle enfante, mais aussi dans ceux qui en font leur métier. Il n'a pas assez de mépris, assez de sarcasmes amers pour les gens de guerre. Hâtons-nous de dire que ces railleries, ces injures ne s'adressont pas aux soldats qui combattent pour défendre le sol de la patrie. Si Érasme avait pu connaître le guerrier moderne, tel qu'il existe surtout chez les nations libres, il lui aurait rendu justice; mais il ne voyait autour de lui que des bandes mercenaires toujours prêtes à se vendre au plus offrant, à piller indistinctement amis et ennemis. Voilà les guerriers qu'il a peints avec des couleurs ineffaçables.

Cette horreur de la guerre pénétra de bonne heure dans son âme naturellement timide et pacifique. Il fut témoin de l'entrée triomphante de Jules II à Bologne et à Rome. Il n'en fut pas édifié ; il la comparait à la marche des apôtres. Longtemps après il s'en indignait encore. « A parler sans fard, disait-il, je regardais alors ces triomphes non sans gémir en secret. » Il a très probablement en vue Jules II, quand il met dans la bouche de la Folie ces véhémentes paroles : «Comme si le Christ n'existait pas pour défendre les siens à sa manière, on a recours au fer; et quoique la guerre soit une chose si horrible qu'elle convient à des bêtes sauvages et non à des hommes; si insensée que même, selon les fictions des poètes, c'est un fléau déchaîné par les furies ; si funeste qu'elle amène la ruine générale des mours; si injuste que les pires brigands sont souvent ceux qui la font le mieux; si impie qu'elle n'a rien de commun avec le Christ; on néglige cependant tout le reste pour ne s'occuper que d'elle. On peut voir sur ce terrain même des vieillards décrépits déployer la vigueur d'une âme jeune, ne point se laisser rebuter par les dépenses, ni fatiguer par les travaux, ni effrayer par la pensée qu'ils vont bouleverser de fond en comble la religion, la paix, toutes les affaires humaines; et il ne manque pas d'adulateurs diserts qui donnent à ce délire les noms de zèle, de piété, de courage, imaginant, s'il est possible, un moyen de tirer le fer qui donne la mort et de le plonger dans les entrailles de son frère sans blesser cette charité parfaite que, d'après le précepte du Christ, un chrétien doit montrer pour son prochain. »

Mais il ne se contenta pas de lancer de véhémentes invectives ou des épigrammes acérées contre ceux qui provoquaient la guerre ou qui la faisaient. Il usa de l'influence que lui donnait sa renommée pour gagner à la cause de la paix les princes et les puissants du monde. Le 14 mars 1514, peu de temps après la mort de Jules II, il écrivait à l'abbé de SaintBertin, Antoine de Bergues, qui avait un grand crédit auprès de l'empereur Maximilien, à la cour des Pays-Bas et même à celle d'Angleterre : « Je vois naître de grands mouvements; où aboutiront-ils? On ne sait; daigne la faveur de Dieu calmer cette tempête de la chrétienté! Je me demande souvent avec étonnement ce qui peut pousser, je ne dis pas des chrétiens, mais des hommes à un tel point de démence qu'ils se précipitent à leur perte mutuelle avec tant d'ardeur, de dépenses, de périls. Peut-il y avoir dans le monde un objet de si grand prix qu'il nous porte à une extrémité si pernicieuse, si horrible, qui, même quand elle est parfaitement juste, déplaît à tout homme vraiment honnête?

« Je vous en prie, considérez les gens que l'on emploie pour la faire. Ce sont des meurtriers, des joueurs, des incestueux, des débauchés, les plus vils mercenaires, à qui le moindre gain est plus cher que la vie. Ce sont d'excellents soldats; car ce qu'ils faisaient auparavant à leurs risques et périls, ils le font maintenant pour un salaire et avec gloire. Il faut recevoir ce ramas d'hommes dans les champs et dans les villes ; il faut se faire leur esclave pour se venger d'un autre... Les désordres moraux que la guerre amène se prolongent bien des années après qu'elle est finie... Calculez maintenant les dépenses; même étant vainqueur, vous avez plus de perte que de profit; et d'ailleurs, quel royaume pourrait valoir la vie et le sang de tant de milliers d'hommes ?... Le peuple fonde et embellit les villes ; la folie des princes les détruit. Enfin, lorsque nous voyons les affaires humaines agitées par des changements et des bouleversements continuels, à quoi bon acquérir avec tant d'efforts un empire qui, à la première accasion, passera en d'autres mains ? Que de sang coûta l’empire romain! et comme sa chute fut prompte!

« Mais direz-vous, il faut soutenir le droit des princes. Il ne m'appartient pas de parler légèrement de leurs actes. Je sais seulement une chose; c'est que souvent le droit absolu est la suprême injustice, et qu'il y a des princes qui déterminent d'abord ce qu'ils veulent et cherchent ensuite quelque prétexte pour couvrir leur conduite... Et je le demande, au milieu de ces innombrables changements, parmi tant de traités faits et rompus, qui donc manquera de prétexte? même quand l'intérêt débattu est très grand, quand c'est la possession d'une souveraineté, pourquoi tant de sang? Il ne s'agit pas en effet du salut du peuple, mais seulement de savoir s'il appellera prince celui-ci ou celui-là. Les pontifes et les évêques, les hommes éclairés et justes peuvent décider ces questions sans faire naître la guerre et sans bouleverser les choses divines et humaines. C'est la mission propre du pontife romain, des cardinaux, des êvêques, des abbés, d'apaiser les divisions des princes chrétiens. C'est là qu'ils doivent déployer leur autorité et montrer ce que peut le respect dont on les entoure. Jules II, pontife non loué de tous assurément, a pu exciter cette tempête guerrière; Léon X, homme docte, intègre et pieux, ne pourra-t-il la calmer? Jules menacé était un prétexte pour entreprendre la guerre; la cause est retranchée, et pourtant la guerre ne cesse pas !

« En outre nous devons nous souvenir que tous les hommes sont libres, surtout les chrétiens. Après qu'ils ont prospéré longtemps sous quelque prince, qu'ils le reconnaissent déjà, qu'est-il besoin d'ébranler le monde pour opérer une révolution? Un long consentement suffit pour faire un prince, même chez les païens, bien plus encore chez les chrétiens où la souveraineté est un service public et non une propriété, de sorte que celui à qui l'on a enlevé une portion de ses États devrait paraître soulagé d'une partie de sa charge et non lésé dans son droit. » — «Pour moi, dit Érasme en finissant, tout ce que j'ai de fortune, je l'ai chez les Anglais; mais j'y renoncerais volontiers et entièrement, si à cette condition la paix devait être cimentée entre les princes chrétiens. »

Le même amour de la paix respire avec plus d'apprêt dans la lettre qu'Érasme écrit à Léon X lui-même, une année. plus tard. « Le monde, dit-il, a senti sur-le-champ que Léon X était monté au pouvoir. Tout à coup ce siècle plus que de fer s'est transformé en un siècle d'or. Il s'est opéré en tout un changement si grand, si providentiel, que chacun a reconnu manifestement la main de Dieu. Les flots de la guerre se sont calmés; les démonstrations menaçantes des princes ont été contenues; les cours des plus grands rois, divisés par de violentes haines, ont été ramenés à la concorde chrétienne... Que d'autres élèvent par leurs louanges les guerres hardiment fomentées ou heureusement faites par Jules II; qu'ils passent en revue ses victoires obtenues par les armes et ses triomphes célébrés à la manière des rois; quelle qu'en soit la gloire, ils seront forcés d'avouer

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