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avait été aussi grande que celle de ces masques de théâtre, depuis longtemps déjà les langues avec les bonnes lettres seraient reléguées chez les Nomades ou plutôt au fond des enfers. »

Il trouve dans son cœur des paroles vengeresses contre tous les persécuteurs. Il flétrit les bourreaux partout où il les rencontre, soit qu'ils brûlent Louis de Berquin, soit qu'ils fassent tomber la tête de Morus et de l'évêque de Rochester. Son humanité ne se dément qu'une fois, lorsqu'il semble atténuer l'horreur des massacres commis par les paysans révoltés de la Souabe. Il opposait sa conduite à celle de Luther qui avait publié contre eux un écrit impitoyable, lui qu'on accusait avec raison d'avoir donné occasion à cette révolte par ses petits livres en langue allemande contre les moines et les évéques, contre ce qu'il appelait la tyrannie humaine. Il allait plus loin dans un autre endroit : « Si à cet esprit que révèlent vos écrits, disait-il à Luther, s'ajoutaient la puissance, l'autorité, le pouvoir des pontifes romains, on verrait assez ce que nous devrions attendre. Si je ne me trompe, vous enverriez ici vos satellites et vos troupes en armes. Certes ils maltraiteraient avec le fer un peu plus cruellement ceux qui diffèrent de votre opinion, que vous ne les maltraitez maintenant avec la plume. »

Ce n'était qu'une supposition; mais Luther y donnait lieu par la violence de ses écrits. Son livre contre les paysans de la Souabe contenait ces paroles qui respirent le sang: « Frappe, transperce et tue qui peut. » On connaît sa lettre menaçante au chapitre de Wittemberg, pour requérir l'abolition de la Messe (1). « Je vous prie amicalement, disait-il, et je vous sollicite sérieusement de mettre fin à tout ce culte sectaire. Si vous vous y refusez, cous en recevrez, Dieu aidant, la récompense que vous aurez méritée. Je dis ceci pour

(1) Elle est citée avec éloge par le nouvel historien de la Réforme, M. Merle d'Aubigné.

votre gouverne et je demande une réponse positive et immédiate. Oui ou non, avant dimanche prochain, afin que je sache ce que j'ai à faire. Dieu vous donne sa grâce. » Jeudi, 8 décembre 1324. M. Luther, prédicateur à Wittemberg.

La Messe fut abolie. La tolérance était peu compatible avec ce caractère. Zwingle, le réformateur de la Suisse, ne la pratiqua pas mieux que Luther. Il persécuta les anabaptistes à Zurich où il avait un pouvoir non moins respecté que ne le fut celui de Calvin à Genève. Manquant de franchise, il cachait son intolérance derrière l'autorité civile qui n'agissait que par sa volonté. Dans toutes les villes d'Allemagne où la Réforme triomphait, le culte ancien était aboli. Érasme écrivait, en 1531, à un habitant d'Augsbourg: « Je voudrais que l'on ne vît pas chez vous cet état de choses qui existe, diton, dans certaines villes où la foule des sectes multipliées ne laisse aucun calme, où les évangéliques ont toute licence, tandis que les autres sont contraints d'admettre ce qu'ils n'approuvent pas. Assurément la contrainte n'a rien d'évangélique. Pour moi, je crains vraiment que, pendant que les uns sont luthériens, d'autres zwingliins, d'autres anabaptistes, tout en combattant contre les Turcs, nous ne devenions Turcs nous-mêmes. » A Râle, l'amende et le bannissement étaient infligés à ceux qui communiaient même secrètement. En 1526, à la diète de Spire, les luthériens refusèrent d'accorder la liberté de conscience aux catholiques. On sait comment Calvin entendait la tolérance. Théodore de bèze, plus franc que les autres réformateurs, déclarait que le principe de la liberté de conscience était un dogme diabolique.

Luther était un révolutionnaire. La Révolution a magnifiquement parlé de la tolérance; elle ne l'a point pratiquée; elle y a conduit. La tolérance est venue après elle, lorsque la modération vraiment libérale a repris son empire. Elle est venue après la Ligue, grâce à la politique prudente et conciliatrice d'Henri IV. Elle a été enfin largement et solidement établie en France après les convulsions révolutionnaires, lorsque les idées sages et vraiment progressives ont prévalu au milieu des ruines que la tempête avait semées sur son passage. Alors, mais alors seulement, les vœux des philosophes ont été satisfaits. Érasme le premier, à l'aurore des temps modernes, a démêlé, promulgué et déterminé dans sa légitime étendue le principe qui reconnaît et consacre la liberté de conscience, la plus respectable des libertés humaines.

CHAPITRE XII

Érasme réformateur de la politique. — Le prince de Machiavel. — L'Institution du prince d'Érasme. — L'Utopie de Morus.

I

La question de la liberté de conscience est une question mixte qui touche en même temps <i la politique et à la religion. L'esprit réformateur et novateur d'Érasme a embrassé dans ses aspirations la politique tout entière. Sa libre hardiesse attaque les abus partout où il croit les rencontrer, et indique avec une sagacité pénétrante la voie du progrès où la société moderne doit marcher.

Au commencement du xvi" siècle, trois hommes remarquables écrivent sur la politique presque en même temps, Machiavel, Érasme et Thomas Morus. Machiavel composa son livre du Prince en 1514. Dès lors il en communiqua le manuscrit à Laurent de Médicis dont il gagna ainsi la faveur, et qui le nomma historiographe de Florence; mais ce livre ne fut publié qu'après sa mort, en 1531. Érasme fit paraître en 1516 son petit traité sur l'Institution du prince, offert et dédié à Charles, prince des Pays-Bas et roi de Castillc, qui fut plus tard Charles V ; le jeune monarque n'avait alors que seize ans. L'Utopie de Morus fut imprimée à Louvain vers la fin de la même année.

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Entre Machiavel et les deux autres écrivains, le contraste est tel qu'il ne saurait être plus grand. Entre Érasme et Morus, il y a presque en tout communauté d'idées; car cette société fantastique dont Morus nous donne le plan dans son Utopie, n'est, à nos yeux, qu'une fantaisie d'imagination, un jeu d'esprit où, sous une forme originale, attrayante, l'auteur a voulu cependant proposer des idées sérieuses sur la politique. Nous reviendrons bientôt sur ce sujet. Machiavel représente le realisme politique. Ce n'est pas assez dire; il professe le pessimisme le plus odieux. Il laisse à d'autres le soin d'exposer ce que la politique doit être, selon la morale sans doute. Il se propose de faire connaître ce quelle est. Pour lui, la politique n'a rien de commun avec la morale, avec la justice. Il cherche comment les princes héréditaires ou nouveaux peuvent se maintenir. C'est à ce but que doivent tendre tous leurs efforts. Quant aux moyens, pourvu qu'ils réussissent, il faut les approuver, quelque mauvais qu'ils soient devant la morale.

« Désirer d'acquérir, dit-il, est une chose parfaitement naturelle et ordinaire; et toujours quand les hommes entreprennent selon leur pouvoir, il sont loués et non blâmés; mais quand ils veulent au-delà de ce qu'ils peuvent, là est le blâme, là est l'erreur. » Ainsi la cupidité et l'ambition, pourvu qu'elles aient la force en main, peuvent tout se permettre. Pour elles il n'y a d'autre barrière que l'impuissance. Quant au frein moral, quant à la justice, il n'en est pas question. « Voulez-vous asseoir votre domination dans un pays conquis, envoyez-y des colonies. Dépouillez un petit nombre d'habitants de leurs champs et de leurs maisons pour les donner aux nouveaux colons. Ces habitants ainsi dépouillés no sont que la moindre partie de l'État : dispersés et pauvres, ils ne pourront jamais vous nuire. Quant aux autres, n'ayant pas été blessés dans leurs intérêts, ils se tiendront tranquilles, d'autant plus éloignés de se révolter qu'ils redouteront le sort de ceux qui ont été dépouillés. Vous joignez à un État héréditaire une province comprise dans la même circonscription géographique, parlant la même langue, ayant les mêmes coutumes; il est facile de la garder et de la posséder avec sécurité, surtout si les habitants ne sont pas accoutumés à vivre libres. Vous n'avez qu'à exterminer la race des princes qui dominaient sur elle.

« Un principe à noter, c'est qu'il faut amadouer les hommes ou s'en défaire; ils se vengent des offenses légères; ils ne peuvent se venger des grandes; l'offense doit être faite de telle sorte qu'elle n'ait point à craindre la vengeance. » On sent la cruauté qui se cache sous ces paroles; car il n'y a guère que les morts qui ne peuvent se venger. Il continue: « Si l'État conquis est accoutumé à la liberté et à ses lois, il y a trois moyens de le conserver. Le premier de ces moyens, c'est de le ruiner; le second, c'est d'y aller demeurer; le troisième, c'est de lui laisser ses propres lois. » Machiavel insiste sur l'efficacité du premier moyen. Après avoir dit que les Romains s'étaient mal trouvés d'avoir laissé la liberté à la Grèce, il conclut ainsi : « Le meilleur moyen de conserver les villes libres que l'on a conquises, le seul qui donne la sécurité, c'est de les ruiner; et celui qui devient maître d'une cité habituée à vivre libre et qui ne la ruine pas, doit s'attendre à être ruiné par elle, à moins qu'il n'aille y habiter. »

Machiavel ne croit qu'à la force. Parlant des nouveaux

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