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arbitre, l'aide, comme une lumière éclatante, frappant les yeux, dissipe la somnolence et fait voir clairement... Luther n'est pas d'accord avec lui-même. Tantôt il affirme que le libre arbitre n’a de pouvoir que pour le mal, tantôt il lui reconnaît une efficacité réelle dans les choses inférieures; ailleurs il déclare que ce n'est qu'un vain nom et que l'homme, par la force du libre arbitre, ne peut même lever de terre un brin de paille... Il attribue à une volonté mystérieuse de Dieu la perte de quelques hommes (1) abandonnés et réprouvés d'après un plan arrêté d'avance, tandis qu'il faut plutôt l'attribuer aux antécédents ou à la volonté humaine se détournant de la grâce qui lui était offerte .. Ne pouvant souffrir en rien la mesure, il raisonne ainsi : « Le libre arbitre est; donc la grâce n'est pas. Le libre arbitre peut; donc il peut tout sans la grâce. La volonté de l'homme agit; donc elle fait tout sans aucun secours surnaturel. Il n'y a pas nécessité absolue; donc il y a pleine liberté. Le libre arbitre ne peut pas tout; donc il ne peut rien. Il n'agit qu'avec un secours; donc il ne fait rien. »

« Pour soutenir son système, Luther est obligé de donner un sens forcé aux mots de récompense, de mérite, d'exhortation et aux autres mots de même genre, non sans faire violence au sens commun... Les passages des Écritures qu'il rejette sont reconnus par saint Augustin comme témoignant en faveur du libre arbitre... Il accorde une grande place aux figures dans l'interprétation des livres sacrés, quand elles paraissent favorables à ses opinions, et il les déclare sans valeur, quand elles favorisent ses adversaires. Il corrompt la vraie notion du libre arbitre, en le plaçant non dans la volonté, mais dans le pouvoir d'agir sur les choses inférieures et dans l'événement. Il confond la volition ou l'acte libre avec l'exécution qui ne dépend pas toujours de nous. Le libre arbitre n'est donc nullement détruit, parce que les événe

(1) Aliquos ex proposito.

ments ne sont pas en toute circonstance conformes à la volonté de l'homme. Enfin la volonté n'est pas véritablement volonté, si elle n'est pas libre; et si elle est quelquefois empêchée, elle n'en est pas moins libre par nature. L'insuffisance du libre arbitre sans la grâce ne prouve nullement sa non existence, »

Érasme examinait la question de l'origine du mal. Il faisait voir qu'on devait rapporter cette origine au libre arbitre et non à une volonté mystérieuse de Dieu ou à toute autre cause fatale, telle que le mouvement général imprimé par la cause première, l'opération de la toute-puissance divine, les lois de l'univers. Sur ce dernier point, il ne répondait pas d'une manière très satisfaisante; il disait : « Dieu ne peut-il pas interrompre le mouvement du soleil, faire rebrousser le cours des fleuves ? » C'était recourir aux miracles. Leibnitz a été mieux inspiré en faisant intervenir la sagesse en Dieu et le libre arbitre dans l'homme, et en reconnaissant que les lois du monde physique sont subordonnées aux lois supérieures du monde moral.

C'est en s'élevant à la même hauteur, qu'il cherchait la solution de cette autre question indiquée par Érasme et posée plus tard par Bayle : « Pourquoi Dieu laisse-t-il périr tant de pécheurs ? » Érasme renonçait à la résoudre et s'en remettait à la justice de Dieu qui ne pouvait rien faire ou rien permettre, sinon avec jugement. « Il vaudrait mieux, disait Luther, que l'homme fût privé du libre arbitre et qu'il eût été formé ou fortitié de manière à ne pouvoir tomber dans le mal. » Érasme répondait que dans l'ordre établi brillaient davantage la justice et la bonté de Dieu (1) qui veut être craint de façon à être aimé, qui veut être aimé de façon à être craint. On sait comment plus tard Leibnitz repoussait la même objection renouvelée par Bayle. Pour lever la difficulté, le grand philosophe s'appuyait sur le système de l'op

(1) V. tome X, p. 1409.

timisme et sur l'idée de la sagesse divine qui avait dû mettre des créatures libres dans le meilleur des mondes possibles. Érasme n'effleurait qu'avec répugnance de telles questions ; il était près de s'écrier avec saint Paul : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Il est Dieu et il fait ce qu'il lui plaît. »

Il insistait sur le sujet de la prescience divine qui avait été traité un peu trop succinctement dans son petit livre. C'était un des points sur lesquels Luther le pressait le plus dans sa réponse, refusant à Dieu la connaissance certaine des actes libres. Érasme répondait que Dieu connaissait l'avenir de la même manière que le passé. Il faisait voir avec beaucoup de netteté que l'infaillibilité de la prescience en Dieu pour qui tout est présent pouvait très bien se concilier avec le libre arbitre dans l'homme, sans réussir pourtant à dissiper toutes les ombres, sans résoudre toutes les difficultés que soulève la prescience des actes libres ; ce que du reste il n'avait pas la prétention de faire. D'ailleurs Luther, en reconnaissant le libre arbitre dans les choses inférieures, n'échappait point à ces difficultés, sans compter qu'il se mettait en contradiction avec lui-même. Érasme disait ironiquement : « Avec son système, il faut refuser à Dieu le pouvoir de connaître d'avance si tel homme tuera ou ne tuera pas un chapon pour son diner. »

La doctrine de Luther tendait à tout ramener à une cause unique, à supprimer les causes secondes; il était sur la pente suivie plus tard par Spinosa. C'est là, en effet, que mène logiquement le fatalisme : tout réduire à une cause unique, à une seule substance. Érasme montrait que cette doctrine éteignait l'ardeur de l'âme pour agir, qu'elle anéantissait la conscience et la raison dont la présence était attestée par les plus grands criminels comme Phèdre et Judas; qu'il y avait dans la raison mème des païens un certain effort vers le bien; que Luther en plusieurs endroits, se contredisant lui-même, admettait la coopération, quelquefois même l'action et l'effort du libre arbitre sans la grâce (1), tandis que partout ailleurs il déclarait que c'était l'esprit de Dieu qui pensait et qui priait en nous, mettant ainsi en péril de tout côté la personne et l'individualité humaine.

Dans sa réponse aux moines espagnols, il résumait sa pensée sur la question par ces remarquables paroles : « Il est reconnu qu'il y a quelque libre arbitre; mais on n'est pas encore bien d'accord sur ce qu'il est. Quelques passages des Écritures semblent le détruire entièrement et d'autres l’établir. C'est par la comparaison des uns avec les autres que nous avons défendu la liberté morale de l'homme ; mais le sujet s'enfonce dans des abîmes insondables sur la prédestination, les futurs contingents et la prescience divine sur lesquels l'Écriture elle-même nous impose silence. »

Tel fut en substance le grand débat entre Érasme et Luther au sujet du libre arbitre. Luther avait pour lui l'appareil de la dialectique, la moquerie tranchante, la fougue passionnée, la véhémence entraînante. Érasme avait de son côté la fine ironie, le bon sens, la raison, le sentiment de la réalité, la vérité enfin qui triomphe des paradoxes.

(1) v. tome X, p. 1489.

CHAPITRE XI

Erasme véritable promulgateur du principe de la liberté de con

science, incompatible avec le fatalisme de Luther. – Luther révolutionnaire et sectaire. – Érasme libéral et philosophe.

En défendant le libre arbitre contre Luther, Érasme plaidait la cause de toutes les libertés humaines; car toutes ont pour condition et pour fondement la liberté morale, la conscience, la raison, la responsabilité. Le droit individuel repose sur le devoir qui lui-même implique le libre arbitre. La brute soumise à la loi de la nécessité n'a ni devoirs ni droits. Ces mots n'ont de sens qu'appliqués aux êtres raisonnables et libres, aux personnes morales. Si l'on admet le système de la nécessité professé par Luther, on a beau dire; il n'y a pour l'homme ni devoir, ni droit individuel, ni liberté religieuse et politique. Le despotisme ou l'anarchie; telle est la conséquence logique du fatalisme. Avec lui, ce qu'on appelle droit, c'est la force qui empêche la société de se dissoudre et de tomber dans le chaos.

Cependant on croit communément que Luther a fondé la liberté de conscience. Aux yeux d'un grand nombre, c'est son honneur, c'est sa gloire; mais nous venons de voir que le druit de la conscience est incompatible avec la doctrine de la nécessité, avec la négation du libre arbitre. L'opinion commune est-elle donc le jouet d'une illusion? Sous une apparence de rigueur logique, Luther était l'inconséquence même. Il constitua le sens privé, arbitre suprême de la croyance; car

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