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Érasme demandait que l'autorité publique des princes, des magistrats, des évêques, eût soin, non-seulement de construire des écoles et des colléges, comme il y en avait beaucoup à Paris et en Angleterre, de les doter de prérogatives, d'immunités, de salaires convenables, mais aussi de choisir de bons maîtres, de leur assurer une rétribution proportionnée à leur mérite, de consulter dans ce choix la capacité et non la faveur. Si l'on n'était pas assez instruit pour choisir soi-même, il fallait prendre conseil des gens capables d'en juger, mais non de l'opinion de la majorité presque toujours aveugle. « Un bon instituteur de la jeunesse, disait-il, n'importe pas moins à l'Etat qu'un bon évêque. Leur mission est pareille. Seulement l'instituteur forme un âge tendre; l'évêque, un âge déjà mûr. La mission du premier est par là même plus difficile. Au lieu de crosse, il a la férule; ou si l'on veut le comparer à un roi, il a pour tróne sa chaire, pour faisceaux ses verges, et pour sceptre sa férule; il établit et abroge les lois à son gré; il a le droit de punir et de faire grâce ; il est même dictateur perpétuel ; car tous les jours il dicte jusqu'à s'enrouer, jusqu'à se donner le vertige,» C'est ainsi que, sous une forme moitié sérieuse, moitié badine, Érasme relevait l'importance de l'instituteur de la jeunesse. « Plaise à Dieu, ajoutait-il, que la plupart des maîtres ne ressemblent pas à un tyran plus qu'à un roi! Il convient qu'ils soient entourés de considération et d'honneur, sans être pourtant appelés à d'autres fonctions. L'âge seul doit leur faire obtenir la retraite; mais en cessant un service actif, ils peuvent prêter le concours de leurs conseils. Il importe de les fixer au même lieu par des chaînes d'or (1). L'économie est mal placée dans une telle affaire ; car de cette source découle le salut ou la perte de l'Etat. Il ne suffit point d'accorder aux maîtres salaire et dignité, si on ne le fait pas avec discernement : il faut les attacher au mérite et aux services plutôt qu'aux fonctions,

(1) T. I, p. 917.

de peur d'attirer des personnes indignes en leur montrant une proie. Il est utile de donner à chaque maître un rival (1), afin que leur émulation soit excitée par une rivalité exempte d'amertume. »

Érasme imposait aux chefs ecclésiastiques et civils le devoir de faire former des instituteurs capables d'élever libéralement l'enfance, comme on formait des soldats pour la guerre, des chantres pour l'Église (2). De nos jours, on a satisfait à ce veu en fondant les écoles normales. Il présentait comme un modèle l'école fondée par J. Colet, doyen de SaintPaul à Londres. La plus grande préoccupation de cet homme de bien, c'était le choix de ceux à qui devait appartenir la direction de cet établissement. Il mit à la tête un homme marié, riche de plusieurs enfants. Il délégua l'administration à quelques citoyens laïques dont il croyait connaître suffisamment la probité et qui devaient avoir pour successeurs leurs héritiers. Ne voit-on pas là en principe l'organisation de nos colléges, moins l'initiative, l'intervention et la surveillance constante de l'autorité publique?

Erasme n'avait pas de goût pour les réformes violentes (3). Il ne pensait pas que les abus fussent un motif suffisant pour abolir des institutions bonnes en elles-mêmes. En fait d'écoles, comme en tout le reste, il aimait mieux réparer que détruire. Il était même d'avis qu'il fallait fermer les yeux sur beaucoup de choses. Ce remarquable esprit de sagesse et de mesure est un de ses plus beaux titres de gloire. Réformer plutôt que renverser, prendre en considération la faiblesse humaine, chercher le mieux et non l'absolu, remonter à la source du mal, puis chercher le remède avec de sages ménagements : tel doit être le plan du génie philosophique et réformateur.

(1) C'est ce que l'on fit au Collége de France.
(2) T. I, p. 915.
(3) T. 1, p. 919.

CHAPITRE II

Érasme propagateur et vulgarisateur de la Renaissance.

Érasme a propagé et vulgarisé la Renaissance dans le nord et l'occident de l'Europe. Quand il parut, la Scholastique régnait encore avec sa dialectique déliée, mais intempérante, avec son langage barbare et repoussant. Toutefois, elle n'avait manqué ni d'activité, ni de puissance. Elle avait formé, comme on l'a dit, des trames d'un fil très fin et très serré. Elle avait même jeté un coup d’æil profond sur les mystères de la nature morale et religieuse de l'homme dans leurs rapports avec la foi chrétienne. Elle avait déployé une force merveilleuse de déduction dans le cercle de la théologie et de la philosophie aristotélique, commentée par les Arabes. Mais trop souvent sa pénétrante sagacité s'était appliquée à des formes vides ou à des questions insolubles. L'abus du syllogisme avait dégénéré en sophistique, en disputes verbales. La casuistique, au lieu de guider la conscience, lui avait appris quelquefois à ruser et à sophistiquer avec la morale. D'ailleurs, les formes de la Scholastique étaient rudes, incultes, hérissées d'épines.

Au milieu de la barbarie générale, l'Italie faisait exception. La Renaissance, qui avait commencé au xive siècle avec Dante, Pétrarque et Boccace, était maintenant triomphante. Ces grands esprits avaient eu des successeurs dignes d'eux, non pas dans les cuvres écrites en langue vulgaire, mais dans les travaux d'érudition classique. Le Pogge, les deux Arétin, Laurent Valla, Pic de la Mirandole d'un génie si heureux, Hermolaüs et Politien, les plus élégants de tous, l'un avec un art consommé, l'autre avec un éclat si pur et si gracieux, les deux Guarini, Philelphe, Pontanus, avaient étendu et affermi la Renaissance en Italie. Les Médicis et les papes lui avaient donné leur puissant patronage. Les Grecs, fuyant devant les Turcs, avaient apporté des manuscrits précieux et familiarisé les Italiens avec l'étude de leur langue. Les travaux de George de Trébizonde avaient été surtout d'un grand secours. Enfin le célèbre imprimeur de Venise, Alde Manuce, avait commencé ses importantes publications qui devaient multiplier les livres et les moyens d’étude.

Mais la Renaissance, si brillante en Italie, n'avait répandu que de faibles rayons sur le reste de l'Europe. Quelques hommes, il est vrai, avaient ressenti, soit directement, soit indirectement, son influence. Mais la foule des gens instruits, ainsi que la jeunesse studieuse, y était restée à peu près étrangère. Le frison Rodolphe Agricola (1) avait entendu à Ferrare le professeur Guarini et quelques autres savants célèbres auprès desquels il avait appris le grec. Le père d'Érasme, Gérard, se trouvant en Italie, avait aussi assisté aux leçons de ce professeur.

De retour en Allemagne, Agricola communiqua la connaissance du grec à quelques personnes et en particulier à son ami intime, Alexandre Hegius, de Westphalie, qui dirigea si longtemps le collège de Deventer. Mais ni Alexandre de Westphalie, ni Rodolphe Agricola, tout grand qu'il était, n'eurent assez de crédit pour amener la réforme des études et acclimater la Renaissance en Allemagne et dans les PaysBas. Ils eurent seulement la gloire, le second surtout, d'avoir frayé la voie ; et cependant c'étaient des hommes d'un grand mérite. Le ciceronien Bembo admirait singulièrement Agri

(1) Voir la note C, à la fin du volume.

cola et déclarait hautement qu'il préférait ses écrits à ceux de tous les auteurs contemporains. « Si une destinée jalouse l'avait laissé vivre, disait Érasme, l'Allemagne aurait un homme qu'elle pourrait opposer aux Italiens. » Ailleurs il ajoutait : « Tout ce qui vient de ce savant, semble avoir quelque chose de divin. »

Mais Agricola mourut jeune et ses principaux ouvrages ne furent publiés qu'après sa mort. Dans la haute Allemagne, Reuchlin était très versé dans la connaissance du grec et de l'hébreu dont il contribua beaucoup à répandre l'étude par ses écrits et par son autorité.

Fauste Andrelin avec moins de force et de science, mais avec une verve licencieuse; Robert Gaguin, poète, orateur, historien, avaient donné les premiers à l'Université de Paris l'éclat des lettres et de l'éloquence latine. En Angleterre, Grocin, Linacer, Guillaume Latimer, savaient le grec. Les deux premiers l'avaient appris sous Chalcondyle et Ange Politien; mais leur influence fut superficielle et restreinte. Nous ne parlons pas des autres pays de l'Europe, beaucoup plus retardés dans la voie de la science nouvelle. A vrai dire, la Renaissance était renfermée dans les bornes de l'Italie. Au-delà des monts étaient les barbares, comme les Italiens les appelaient.

Celui qui devait propager la Renaissance dans l'occident et le nord de l'Europe, la faire descendre dans l'éducation et substituer l'enseignement littéraire à l'enseignement scholastique, avait vu le jour dans l'ancienne Batavie. Mais, quoique enfant d'un pays dont les habitants passaient pour avoir l'esprit épais, il se trouva par sa naissance même, comme par son génie, son caractère, sa profession et sa vie, éminemment propre à cette euvre régénératrice. Né hors du mariage, de bonne heure privé de sa mère et de son père qui ne l'avaient pas abandonné, n'ayant qu'un frère qu'il n'aimait pas et des oncles qui le tyrannisaient et le dépouillaient, il n'avait pas de famille pour ainsi dire. De là, en partie, cette

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