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versement, par une voie pacifique et légale, par l'initiative et l'autorité des chefs ecclésiastiques et civils, par le progrès des lumières et de la pensée publique. Son plan de réforme pouvait-il se concilier avec l'orthodoxie catholique? C'est une autre question. Toutefois Érasme, en proposant ses idées, les soumettait au jugement de l'Église. Au reste, il n'était pas le champion de l'orthodoxie rigide dans ce mouvement réformateur du xvio siècle; il était plutôt le père et l'organe de la liberté philosophique. Ce qui fait honneur à son bon sens, c'est d'avoir pris pour devise la modération ; c'est d'avoir aperçu nettement cette vérité devenue banale, mais alors nouvelle, que les réformes volontaires, prévoyantes, opérées à propos, sont dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique, le meilleur ou plutôt l'unique moyen de prévenir les schismes et les révolutions.

CHAPITRE X

Érasme adversaire de la Réforme. -- Il défend la liberté morale

de l'homme contre la doctrine fataliste de Luther.

On a vu plus haut comment Érasme, après avoir essayé vainement de modérer la Réforme, fut amené à la combattre. La question du libre arbitre, sur laquelle la lutte s'engagea, était considérée par lui comme une de ces questions spéculatives, plus épineuses qu’utiles, qui pouvaient être discutécs sobrement dans les écoles, mais qu'il fallait bien se garder de soumettre au jugement de la foule, car la solution qu'on en donnait pouvait avoir pour elle des conséquences dangereuses et immorales. En publiant son petit livre, il déclarait qu'il n'était pas sur son terrain; il avait raison en un certain sens. La question du libre arbitre, étroitement liée aux questions de la prescience et de la providence divine, compliquée encore dans le christianisme par la doctrine de la grâce, demande, pour être examinée à fond, un dialecticien exact et délié, un métaphysicien profond et en même temps un esprit juste qui, au milieu des spéculations les plus abstraites, ne perde pas le sentiment de la réalité. En effet, cette question n'est qu'une face de ce grand problème de la philosophie : comment concilier le fini avec l'infini, le contingent avec le nécessaire, ce qui commence à être par le fait d'au

trui avec ce qui est par soi, avec ce qui par nature a la plénitude de l'existence?

De toutes les qualités requises, Érasme ne possédait à un haut degré que le bon sens, le sentiment de la réalité. Son esprit était plus étendu que profond, plus riche que précis, plus brillant que rigoureux. Les discussions subtiles et serrées de la dialectique, les recherches abstraites et approfondies de la métaphysique n'allaient pas à son génie. Il avait toujours eu pour elles peu de goût et peu d'estime. Cependant le Traité du libre arbitre est un de ses plus beaux titres de gloire. C'est mieux qu'un livre, c'est un acte. C'est une revendication modérée, trop modérée peut-être, mais suffisamment nette et positive de la liberté morale de l'homme, anéantie par la doctrine de Luther. Lorsqu'un esprit et un ceur, comme ceux de Mélanchthon, sans parler des autres, recevaient docilement ce dogme brutal qui tarissait dans sa source la moralité humaine, il est glorieux pour Érasme d'être descendu dans l'arène, d'avoir protesté au nom du bon sens et de la conscience. Tel est en effet le caractère, telle est la valeur de son petit livre. Il ne faut pas y chercher une argumentation vigoureuse, une investigation pénétrante et profonde des mystères de la métaphysique et de la théologie. Il ne vise pas si haut; il promet seulement une discussion et non une démonstration; il s'établit solidement sur le terrain de la réalité, de la conscience, du sens commun; il ne cherche pas à être original, il cherche à être vrai, ce qui vaut mieux, surtout dans un sujet si délicat et si riche en conséquences morales.

Il commence d'une façon simple et modeste, qui pourtant ne manque ni de finesse ni de malice. « Parmi les difficultés, dit-il, qui se rencontrent, non en petit nombre, dans les divines Écritures, à peine est-il un labyrinthe plus inextricable que la question du libre arbitre; car cette matière a jadis exercé merveilleusement la sagacité des philosophes, puis celle des théologiens anciens et modernes, mais, à mon sens, avec moins de fruit que de peine. Dernièrement le débat a été renouvelé par Carlostadt et Jean d'Eck, mais avec assez de modération. Bientôt il est devenu plus ardent entre les mains de Martin Luther dont il existe une thèse dogmatique sur le libre arbitre. Quoique plusieurs lui aient déjà répondu, cependant, d'après l'avis de mes amis, j'essaierai moi-même si, par cette courte dissertation, je pourrai rendre la vérité plus claire. Je sais que certaines gens se bouchant les oreilles vont se récrier : Érasme oser se mesurer avec Luther! C'est une mouche aux prises avec un éléphant. Afin de les calmer, s'il est possible d'obtenir un peu de silence, je dirai pour toute préface ce qui est vrai, c'est que jamais je n'ai juré sur la parole de Luther. Ainsi nul ne doit trouver révoltant que je sois sur quelques points en dissentiment ouvert avec lui, comme un homme peut être en désaccord avec un autre, pour ne rien dire de plus; tant il s'en faut qu'il y ait crime à douter de quelqu'une de ses doctrines, surtout si c'est par amour de la vérité qu'on se mesure avec lui dans une discussion modérée. Certes je ne crois pas que Luther s'indigne qu'on soit on désaccord avec lui, lorsque lui-même se permet d'appeler des décisions, non-seulement de tous les docteurs, mais aussi de toutes les écoles, de tous les conciles, de tous les pontifes. »

Erasme réclamait avec esprit et mesure contre cetia prétendue infaillibilité que l'adversaire du pouvoir pontifral s'attribuait. Luther le comprit et sa colère éclata. Le chef de la Renaissance insistait avec une maligne ironie : «C'est une liberté, disait-il, que Luther s'arroge ouvertement et franchement. Ses amis ne doivent pas me faire un crime de ce que je la réclame pour moi. Qu'on ne s'y trompe donc pas. Cette lutte ne ressemblera pas à un combat de gladiateurs mis aux prises. Je combattrai un seul point de sa doctrine, en vue de faire jaillir, s'il est possible, de la comparaison des textes sacrés et des raisonnements l'évidence de la vérité dont la recherche a toujours été le but le plus honorable des

hommes d'étude. Point d'injures; c'est le parti le plus convenable pour des chrétiens et le moyen le plus sûr de découvrir la vérité que l'on perd souvent dans l'ardeur de la dispute. »

Il avouait son éloignement pour les luttes de cette espèce, pour le dogmatisme présomptueux; son penchant même au scepticisme qu'il subordonnait pourtant à l'autorité de l'Église. « Je n'ignore pas, disait-il, combien je suis peu propre à une telle lutte. A peine assurément trouverait-on un autre homme moins exercé que moi qui, par un instinct secret de la nature, ai toujours eu les combats en horreur et qui pour cela ai toujours mieux aimé me jouer dans les libres champs des Muses que lutter avec le fer corps à corps. J'ai d'ailleurs si peu de goût pour le dogmatisme que je me rangerais volontiers à l'opinion des sceptiques partout où me le permettraient l'autorité inviolable des divines Écritures et les décrets de l'Église auxquels je soumets volontiers mon sens privé en toutes choses... Et je préfère ce caractère à celui que je vois en certains hommes qui, violemment attachés à leur sentiment, détournent tout ce qu'ils lisent dans les Écritures à l'appui de l'opinion à laquelle ils se sont une fois asservis, semblables aux jeunes gens qui, trop épris d'une jeune fille, de quelque côté qu'ils se tournent, croient voir partout ce qu'ils aiment; ou bien plutôt, pour employer une comparaison plus juste, comme des combattants acharnés qui se font des armes de tout ce qu'ils trouvent sous la main, coupes et disques. Chez des gens ainsi passionnés quelle peut être l'intégrité du jugement, ou quel peut être le fruit de semblables discussions, sinon que chacun se retire du combat, conspué par son adversaire ? Or toujours il y aura un grand nombre d'hommes tels que les dépeint l'apôtre Pierre, ignorants et mobiles, qui corrompent les Écritures pour leur propre perdition. » C'était, sous un voile assez transparent, accuser Luther et ses partisans de torturer les textes sacrés au profit de leurs opinions.

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