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Définitions abusives de la Scholastique, subtilités et contradictions des casuistes, abus des indulgences, trafic des choses saintes, superstition des pratiques et des cérémonies, désordres des pèlerinages, judaïsme pharisaïque des moines, appel à la conscience individuelle, méditation des saintes Écritures, retour au christianisme pur et simple des temps primitifs; tous ces griefs, tous ces principes que les réformateurs du xvi" siècle firent retentir aux oreilles de la société chrétienne, on les trouve énoncés avec force dans les premiers ouvrages d'Érasme. Le chef de la Renaissance prépara donc la Réforme, mais Luther l'accomplit. La Renaissance, ne parlant que latin, ne pouvait agir sur le peuple. Ce qui fit en partie le succès de Luther et des autres réformateurs, c'est qu'ils osèrent lui parler dans sa propre langue. Dès lors la Réforme s'empara des multitudes et sa cause fut gagnée. Les classes élevées, plus froides, plus réfléchies, ne peuvent toutes seules faire une révolution. La tactique plus ou moins instinctive des chefs révolutionnaires consiste à exciter le peuple. Là est le foyer des grandes passions. La Renaissance ne s'adressa qu'au monde éclairé. Elle aurait cru déroger en laissant la langue savante pour la langue populaire. D'ailleurs, si elle voulait un changement profond dans la société chrétienne, elle ne voulait pas une révolution violente.

Elle s'effaça donc devant la Réforme, mais elle ne périt pas tout entière. Ses idées lui survécurent, pour reparaître plus tard dans ce qu'elles avaient de légitime. Ne pourraiton pas dire sans paradoxe que l'explosion luthérienne a retardé à certains égards l'avénement des principes entrevus par la Renaissance, comme devant être la base de la société moderne? La Réforme, en déchirant l'unité catholique, rendit une force immense aux partisans exclusifs du passé, aux défenseurs du moyen âge, aux panégyristes de l'autorité aveugle et sans frein. La réaction est la loi du monde moral comme du monde physique. Les rigueurs de l'Inquisition répondirent aux violences de Luther. Aux flammes de Wittemberg qui consumèrent la bulle du pape, elle opposa les bûchers qui brûlèrent les hérétiques. Érasme prévit ces conséquences extrêmes et essaya de les prévenir.

CHAPITRE IX

Érasme modérateur de la Réforme.

I

Érasme n'attendit pas les emportements de Luther pour embrasser le parti de la modération au milieu des querelles qui troublaient l'Allemagne. Il ne connaissait pas encore Reuchlin, quand il l'engagea par une lettre à s'abstenir de ces injures qu'il jetait à la face de ses adversaires dans son Apologie écrite en allemand. Quelque temps après, il arrêta l'impression de deux libelles intitulés le Triomphe de Reuchlin et le Moine. Il désapprouva hautement les Nouvelles lettres des hommes obscurs. Il condamna plus ouvertement encore la publication du Dialogue de Jules I I qui pourtant, selon toute apparence, était son ouvrage, mais qu'il n'avait pas écrit pour le public (1). Le comte du Nouvel-Aigle ayant mis au

(1) V. la note L et 1" vol., p. 200 et suiv.

jour un petit livre qu'il disait venu de Rome et dont il fit répandre mille exemplaires, il le vit avec peine. Un écrit de Bilibald Pirckheimer, où les ennemis du savant persécuté étaient mis en pièces, n'eut pas davantage son approbation. Érasme le blâma de s'être laissé aller à des attaques personnelles.

D'autre part, il ne pouvait comprendre où le parti contraire voulait en venir avec toutes ces lamentations déplacées, avec toutes ces agitations tumultueuses. « Comment, disait-il, des théologiens, des docteurs d'une religion très sainte ne rougissent-ils pas d'exciter des troubles dont l'issue est incertaine?... Les astronomes prétendent que les âmes, comme les corps, sont exposées à certains fléaux envoyés par les astres. Quoi qu'il en soit, le mal présent a quelque chose de fatal. Que de fois j'ai eu la pensée d'avertir Jacques Hochstrate ! Mais je suis si loin d'être intimement lié avec lui, que nous ne nous sommes jamais vus et je sais qu'un avis trop libre n'a pas toujours du succès même entre amis. Aussi aije craint de devenir suspect comme soutenant la cause de Heuchlin. »

En poursuivant avec trop de violence les anciennes études pour exalter les nouvelles, les lettrés semblaient justifier en partie les défiances auxquelles ils se voyaient exposés. Écrivant au recteur de l'Université d'Erfurt, Érasme le félicitait d'exécuter sans trouble dans cette école une réforme qui était si tumultueuse ailleurs. « La sédition, lui disait-il, n'a jamais été de mon goût. Ou je vois mal, ou l'on fait plus par la modération que par la violence. Selon moi, les gens de bien doivent être utiles en nuisant à aussi peu de personnes que possible, et s'il se peut en ne nuisant à personne. Cette froide théologie de controverse était devenue si vaine qu'il fallait absolument la rappeler aux sources. Cependant mieux vaudrait, ce me semble, la corriger que la bafouer, ou tout au moins la supporter jusqu'à ce qu'on ait pour la remplacer une théologie préférable. Luther a donné beaucoup d'avis excellents. Mais plût à Dieu qu'il l'eût fait avec plus de douceur ! il aurait plus de partisans et de défenseurs, et il récolterait une plus riche moisson pour le Christ. Toutefois il serait impie de le laisser sans défense dans ce qu'il a dit de bien, de peur qu'à l'avenir nul n'ose faire entendre la vérité. Il n'appartient ni à ma condition ni à ma fortune de prononcer sur sa doctrine. Il a été du moins utile au monde en ceci: plusieurs ont été forcés de feuilleter les livres des anciens théologiens, les uns pour se défendre, les autres pour embarrasser Luther. »

Il tenait le même langage à Pierre de la Moselle, à Mélanchthon, si digne de l'entendre. Il disait au premier : « Il convient de relever l'excellence de la cause par la supériorité de la modération. » Il écrivait au second : a II n'est chez nous personne qui ne loue la vie de Luther; sur sa doctrine, les jugements sont partagés. Il donne certains avertissements qui sont justes. Mais plût à Dieu qu'il l'eût fait avec autant de bonheur que de liberté ! » Il osa même rappeler le fougueux théologien de Wittemberg (I) à une conduite plus modérée. Il faisait plus; il détournait Froben d'imprimer ses petits livres sur la Confession et sur la Pénitence, prévoyant dès lors que sa violence pourrait compromettre la cause des bonnes études et amener des troubles séditieux. On lit dans une lettre adressée vers le même temps au cardinal Wolsey: « J'estime l'esprit, mais je réprouve la licence, sans faire d'exception pour personne. L'Allemagne possède quelques jeunes gens de grande espérance. Ils font jouer toutes les machines de guerre contre les ennemis des langues et des bonnes lettres, chères à tous les hommes de bien. Je conviendrais moi-même que leur liberté n'est pas tolérable, si je ne savais par quelles provocations ils sont exaspérés. Je les ai avertis par mes lettres de modérer leur fougue licencieuse et d'épargner surtout les chefs de l'Église. »

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On peut croire cependant qu'il ne faisait pas de grands efforts pour les retenir. Irrité contre les moines et les théologiens qui l'attaquaient personnellement, défenseur des nouvelles études que poursuivait leur hostilité, partisan de la réforme religieuse qu'il appelait de ses vœux et qu'il avait préparée par ses écrits, il ne pouvait guère agir avec chaleur pour ramener les esprits à la modération par son autorité encore toute puissante. Il écrivait au doyen de saint Paul: M Je vous envoie un exemplaire du discours prononcé par le cardinal Cajetan, de l'ordre des Frères prêcheurs, dans l'assemblée des princes, à Augsbourg, où l'empereur joue une jolie comédie. Il a déterminé l'archevêque de Mayence, un jeune homme, à déshonorer sa dignité en acceptant le chapeau de cardinal et en devenant le moine du pontife romain. O mon cher Colet, quel spectacle nous présentent aujourd'hui les affaires humaines! Nous métamorphosons les hommes en dieux, et le sacerdoce devient une tyrannie. Les princes, d'accord avec le pape et peut-être avec le Turc, conspirent contre la fortune du peuple. Le Christ est aboli et nous suivons Moïse. » — « L'affaire des dîmes, disait-il dans une autre lettre, déplaît à l'Allemagne. Ces Midas, fertiles en expédients, tendent bien la corde ! »

Aspirant au rôle de modérateur, il cherchait à garder une attitude indépendante entre Luther et ses adversaires. Mais ce n'était pas une neutralité impartiale. A cette époque, il penchait manifestement pour Luther qui, à ses yeux, avait écrit avec imprudence plutôt qu'avec impiété. Il ne lui reprochait guère que l'emportement de ses attaques. Il ne se prononçait pas sur ses principes, mais il ménageait peu ses adversaires. La lettre à Volzius, publiée en 1518, comme préface du Manuel du chrétien, la Méthode de la vraie théologie, refondue vers la même époque, portaient la trace de ces sentiments.

La lettre à Volzius avait un caractère singulièrement offensif. Érasme y condamnait les distinctions minutieuses de la

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