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CHAPITRE PREMIER

Erasme réformateur de l'éducation. — A l'enseignement scolastique

et barbare, il substitue l'enseignement littéraire et classique.

Vers la fin du xve siècle, l'éducation était encore barhare dans l'occident et le nord de l'Europe. Elle l'était par le régime dur et souvent malsain auquel on soumettait l'enfance. Elle l'était aussi par les méthodes arides et rebutantes d'enseignement qui étouffaient le naturel. On connaît le tableau qu’Érasme a tracé de la vie rude que l'on menait à Paris au collége de Montaigu (1). Plus tard, Rabelais n'en parlait pas mieux. On lit dans Gargantua (2): «Ce que voyant Grandgousier, son père, pensoyt que feussent poulx, ct luy dist : Dea, mon bon filz, nous as-tu appourté iusques icy des es paruiers de Montagu? le nentendoys que la tu feisses résidence. Adoncques Ponocrates respondist : Seigneur, ne pensez que ie laye miz on colliege de pouillerye quon nomme Montagu : mieulx leusse voulu mettre entre les guenaulx de sainct Innocent (3), pour lenorme cruaulté et villennye que iy ay congneu. Car trop mieulx sont traictez les forcez entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle,

(1) V. fer vol., p. 22 et suiv.
(2) Livre I, ch. XXXVII, cité par M. Nisard.
(3) Gueux qui se tenaient au cimetière des Innocents.

voyre certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malauctruz on dict colliege. Et si iestoys roy de Paris, le dyable memporte, si je ne mettoys le feu dedans et feroys brusler et principal et régens, qui endurent ceste inhumainité devant leurs yeulx estre exercee. »

Nous voulons croire que le régime était plus doux ailleurs, et que Montaigu, en fait d'austérité, laissait bien loin derrière lui les autres colléges; mais ce qui est hors de contestation, c'est que l'enfance était assujettie à une vie dure, à des corrections sauvages. «A peine âgés de quatre ans, dit Érasme (1), les enfants sont envoyés dans une école où préside un maître inconnu, grossier, de meurs peu sobres, quelquefois même d'un cerveau dérangé, souvent lunatique, épileptique, ou même atteint d'une maladie encore plus hideuse. Croyant avoir trouvé une sorte de royauté, ces hommes se livrent à une violence inconcevable, parce qu'ils ont l'empire, non sur des bêtes sauvages, comme dit le poète comique, mais sur un âge qu'il faudrait caresser en toute douceur. On dirait non une école, mais un lieu de torture. On n'y entend que le bruit des férules, des verges, des lamentations, des sanglots et de terribles menaces. Que résulte-t-il de là ? Les enfants apprennent à détester l'instruction. Quand une fois cette haine a pris possession de leurs jeunes âmes, même devenus grands, ils ont les études en horreur. »

Quelques-uns, plus sottement encore, envoyaient leurs fils chez une femme adonnée au vin, pour apprendre à lire et à écrire. «Qutre que l'empire d'une femme sur un garçon est contre nature, dit Érasme, ce sexe est impitoyable dans sa colère. Il s'enflamme aisément et ne s'apaise qu'après avoir assouvi sa vengeance. »

Parmi les maîtres d’école qui rouaient de coups leurs élèves, les Français tenaient le premier rang après les Écossais. Quand on leur en faisait l'observation, ils répondaient

(1) T. I, p. 504. De pueris statim ac liberaliter instituendis.

d'ordinaire que cette nation, comme la nation phrygienne, ne pouvait être redressée que par les coups. « Est-ce vrai, dit Érasme? Que d'autres en décident. » Ceci fait penser à un mot célébre d'un espagnol (1) qui déclarait le peuple français un peuple ingouvernable. Érasme ajoutait : « J'avoue qu'il y a de la différence dans le caractère des nations, mais il y en a bien plus dans le caractère des individus. Certains se laisseraient tuer plutôt que corriger par les coups de verge; mais, par la bienveillance et de doux avis on pourrait en faire ce qu'on voudrait. J'avoue qu'étant enfant j'étais de ce caractère (2)... Que d'heureux naturels sont tous les jours ruinés par ces bourreaux ignorants, mais gonflés de leur prétendu savoir, moroses, ivrognes, féroces, battant par plaisir et se repaissant avec délices de la souffrance d'autrui ! Les plus cruels sont ceux qui n'ont rien à enseigner à leurs écoliers. »

Érasme connaissait particulièrement un théologien de très grande réputation, qui ne trouvait jamais les maîtres assez sévères pour leurs élèves. Après le repas, il en faisait toujours battre de verges un ou deux pour dompter, disait-il, la fierté du caractère. Il n'épargnait pas même les innocents. Érasme vit un jour un enfant de dix ans environ, jeté à terre et frappé ainsi par un maître impitoyable, sur un signe du théologien. Celui-ci avait beau dire : c'est assez, c'est assez, le bourreau, sourd dans son ardeur, poursuivit son cuvre jusqu'à ce que l'enfant fût presque évanoui. Le théologien, şe tournant alors vers la compagnie, se contenta de dire : « Il n'a rien fait de mal, mais il fallait l’humilier! » C'est ainsi que souvent on compromettait la santé des enfants, qu'on les rendait borgnes, qu'on les estropiait, que l'on causait même leur mort.

Les verges ne suffisaient pas à la cruauté de certains maitres. Ils frappaient avec le manche ou le poing, avec tout ce

(1) Donoso Cortez.
(2) Vi fer vol., p. 7.

qu'ils trouvaient sous la main. Un enfant de douze ans, bien connu d'Érasme, avait subi un supplice digne de Mézence et de Phalaris. On lui avait rempli la bouche d'ordure humaine, au point de lui en faire avaler une bonne partie. Après cet abominable repas, il fut suspendu en l'air par des cordes passées sous les épaules, comme un voleur, et frappé de verges presque jusqu'à la mort. Plus il niait le fait dont il n'était pas coupable, plus les coups redoublaient. L'enfant tomba malade à la suite de ces horribles traitements. Sa vie et sa raison furent également en danger. Même longtemps après qu'il eut recouvré la santé du corps, son esprit resta ébranlé et l'on craignit qu'il ne pût jamais reprendre son ancienne vigueur.

Les motifs de ces punitions inhumaines, c'étaient quelques livres tachés d'encre, des vêtements déchirés, des chaussures souillées d'excréments humains. Le vrai coupable était un neveu du maître. Érasme regrettait qu'une si monstrueuse cruauté ne fût point punie par les lois. Quel était l'effet ordinaire de ces mauvais traitements? Les naturels fiers devenaient intraitables ; les caractères timides tombaient dans le désespoir; le corps s'endurcissait aux coups et l'esprit s'accoutumait aux reproches.

Les épreuves que les élèves des écoles faisaient subir aux nouveaux venus, pour les dégrossir, n'étaient pas moins barbares que les mauvais traitements des maîtres. On leur barbouillait le menton, pour les raser, avec de l'urine ou quelque chose de pis; on la faisait entrer dans la bouche, sans qu'il fût permis de cracher. On les forçait quelquefois à boire une grande quantité de vinaigre ou de sel fondu. On soumettait en un mot le nouveau venu à tous les caprices d'imaginations déréglées. Enfin on l'enlevait en l'air et on lui faisait frapper le dos contre une porte autant de fois que le plaisir de ses bourreaux le voulait. Ces traitements sauvages amenaient quelquefois la fièvre ou une maladie incurable de l'épine dorsale. « Voilà, disait Érasme, par quels préludes on commence l'étude des arts libéraux; et cependant ces préludes d'initiation seraient plus dignes d'un bourreau, d'un marchand d'esclaves, d'un matelot, que d'un enfant destiné au culte sacré des Muses et des Grâces. Il est étrange qu'une jeunesse adonnée aux études libérales se porte à ces excès insensés. Il est plus étrange encore qu'ils soient autorisés par la coutume. Mais qu'est-ce qu'une mauvaise coutume, sinon une erreur invétérée? Elle doit être extirpée avec d'autant plus de zèle qu'elle s'est propagée davantage. » Tel était le caractère dur et barbare de l'éducation.

Les méthodes d'enseignement ne montraient pas moins la rudesse de l'époque. Elles avaient quelque chose d'aride, d'âpre, de repoussant pour de jeunes intelligences. Pendant plusieurs années on torturait les enfants sur les modes de signification, sur de petites questions d'analyse et sur d'autres riens fort niais, pour ne leur apprendre, au bout du compte, qu'à mal parler. Les maîtres, ne voulant point paraître enseigner des choses enfantines, obscurcissaient les études grammatic ales des difficultés de la dialectique et de la philosophie (1). Aussi, contrairement à l'ordre naturel, après avoir étudié de plus hautes sciences, les écoliers étaient-ils obligés de revenir à la grammaire. Quand le goût de la Renaissance se fut emparé des esprits, on vit des théologiens sensés, pourvus de tous les grades, reprendre par nécessité ces livres qu'on expliquait d'ordinaire aux enfants.

Le traité d'Aristote sur l'interprétation offrait à la Scholas

(1) On lit dans Vossius : D'ordinaire on farcit la grammaire de considérations tout à fait philosophiques qui ne peuvent être comprises des enfants, et alors la graminaire devient pour eux une vraie torture, carnificina. Sans doute ces choses doivent être apprises un jour; mais il faut attendre que l'âge et les études soient plus avancés. De ratione studiorum, 12.

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