Obrazy na stronie
PDF
ePub

sez qu'elle vous soit égale ou même, si vous voulez, un peu supérieure pour le temperament, est-il indifférent, pensezvous, que votre petit enfant se nourrisse d’un suc maternel et familier, se réchauffe à une chaleur à laquelle il est habitué, ou qu'il soit forcé de s'accoutumer à un suc étranger, à une chaleur étrangère ?

« Fabulla. Mais on dit que les arbres transplantés et greffés dépouillent leur nature sauvage et produisent des fruits meilleurs.

« EUTRAPELUS. Ils ne sont ni transplantés ni greffés aussitôt après la naissance. Il viendra un temps, si Dieu le veut, où votre fils adolescent quittera la maison pour aller recevoir une instruction et une éducation plus mâles ; ceci regarde le père plus que la mère. Maintenant cet âge tendre doit être entouré de soins. »

Eutrapelus adresse une exhortation touchante à la nouvelle accouchée pour qu'elle nourrisse et élève son enfant. Suivant lui, le lait de la nourrice n'est pas sans influence sur le moral. Jamais une femme étrangère n'aura le dévouement maternel. «S'il y a, dit-il, une nourrice qui aime comme une mère, elle pourra soigner comme une mère. Ajoutez que celle qui n'aura pas allaité son enfant, en sera moins aimée. Dès lors elle sera moins propre à faire son éducation morale; c'est la mère qui doit initier l'enfant à la vie spirituelle comme à la vie physique. Quelle trace profonde laissent dans le cæur les enseignements maternels, ces leçons qu'on suce, pour ainsi dire, avec le lait (1)!

Aux yeux d’Érasme, l'éducation de l'enfant comprend quatre parties : il faut d'abord jeter dans son âme tendre les semences de la piété; en second lieu, lui faire aimer et apprendre parfaitement les sciences libérales; ensuite le for

(1) Érasme, avant Rabelais, Buffon et Rousseau, réclama contre les vêtements superflus et les liens qui chargeaient le corps de l'enfant et gênaient le libre développement de ses membres. V. t. v, p. 711, Mariaye chrétien, et p. 891, Prédicateur.

mer aux devoirs de la vie; enfin l'accoutumer à la civilité des mœurs. Il ne dédaigna pas de faire lui-même sur ce dernier sujet un petit livre qui pourrait encore servir de manuel aux jeunes gens, abstraction faite de quelques usages que nos moeurs ne comportent plus. Ce petit ouvrage parut en 1530. Il est court, substantiel, simple, écrit avec un tact parfait.

Érasme voulait que l'étude des lettres fût commencée dès les premières années; mais il exigeait du maître la douceur, l'affabilité, un certain talent et une certaine adresse pour la rendre agréable à l'enfant et lui dérober le sentiment du travail. « Il faut, dit-il, lui apprendre peu et avec choix, seulement des choses simples et excellentes, adaptées à un âge qui aime l'agrément plus que la subtilité; il faut avec art en faire un jeu et non une fatigue. Ce qui peut arriver de plus fâcheux, c'est que l'enfant prenne les études en haine, avant de savoir pourquoi elles doivent être aimées. »

L'amour du maitre, tel est, pour Érasme comme pour Quintilien et pour notre bon Rollin, le premier pas dans l'instruction. Après avoir commencé à aimer les lettres à cause du maître, l'enfant avec le temps aimera le maître à cause des lettres. On apprend volontiers de ceux qu'on aime. Le premier soin est de se faire aimer; peu à peu vient, non pas la terreur, mais une sorte de respect noble qui a plus de poids que la crainte.

C'est par des avertissements affectueux, des réprimandes sans amertume, de pressantes instances, c'est par l'émulation, par le sentiment de la honte, par les éloges et d'autres moyens semblables que l'on doit exciter et corriger l'enfance. Érasme semble condamner absolument avec Quintilien le supplice des verges; mais, à tout le moins, doit-on en l'appliquant respecter la pudeur. Quant aux enfants qu'on ne peut faire étudier qu'à force de coups, il faut les renvoyer au moulin ou à la charrue, sans craindre de diminuer ses profits. Les congrégations charitables elles-mêmes ne doivent nourrir pour les études que ceux qui s'y montrent propres et n’appeler aux lettres que des esprits nés pour les cultiver. Érasme leur recommande un choix vigilant.

Il veut que le maître prenne pour son élève l'affection d'un père et se fasse lui-même enfant pour rendre plus facile la tâche de l'un et de l'autre. Il faut demander peu d'abord, puis augmenter insensiblement le travail, sans exiger de l'élève une raison au-dessus de son âge. Les leçons doivent être courtes, mais souvent renouvelées. Quant aux choses qui sont accommodées au génie de l'enfant et qu'on doit lui enseigner tout d'abord, ce sont, premièrement, les langues pour lesquelles l'enfance a une aptitude particulière, refusée aux autres âges; en second lieu, les fables de toute espèce, depuis l'apologue jusqu'à la comédie, qui joignent à l'agrément l'avantage d'enseigner la langue, de former le jugement et le style; en troisième lieu, la musique, l'arithmétique, la géographie, pour lesquelles certains enfants, rebelles à la grammaire et à la rhétorique, montrent des dispositions spéciales. Erasme pensait que les fables, les apologues, tous les récits, les noms et les propriétés des arbres, des plantes, des animaux, seraient appris plus volontiers et mieux retenus des jeunes élèves, si on leur en offrait des représentations et des peintures. « Les fleurs, dit-il, conviennent à l'enfance comme au printemps; les fruits mûrs viendront plus tard.'»

Pour alléger l'ennui qu'éprouvent quelques enfants en apprenant à lire, on peut, à l'exemple des anciens, imaginer certains moyens attrayants, leur présenter des friandises figurant les caractères et les leur donner en récompense, quand ils désignent la lettre avec exactitude, ou bien leur mettre entre les mains des lettres d'ivoire avec lesquelles ils pourront jouer, ou tout autre jouet analogue. On peut encore exciter l'émulation en faisant rivaliser deux ou trois enfants ensemble et en récompensant le vainqueur. Mais Érasme n'approuve pas ceux qui ont recours aux jeux d'échecs ou de hasard. « Ces jeux, dit-il, dépassent la portée d'un tel âge.

C'est, non pas soulager, mais augmenter le travail.» Il en est de même des moyens artificiels, imaginés pour aider la mémoire. Selon lui, le grand art en fait de mémoire, c'est de comprendre à fond, de bien classer ce qu'on a compris et enfin de le répéter de temps en temps.

Les leçons de grammaire sont au commencement un peu rebutantes pour les enfants; on doit se borner d'abord à des notions très simples, mais substantielles. Avant tout, il faut leur apprendre à bien prononcer. Érasme prétendit réformer la prononciation du grec et du latin. C'est dans ce but qu'il publia son Trailé de la Prononciation (1).

Au sujet de la composition de ce petit livre, on trouve dans l’Aristarque de Vossius (2) une anecdote curieuse, mais invraisemblable. Dans une note écrite de sa main, un personnage très savant et très lié arec les savants racontait ce qu'il avait entendu dire à Rutger Rescius, son maître, professeur de langue grecque à Louvain. Ce professeur avait habité à peu près un an avec Érasme, au collége du Lis, dans une chambre placée au-dessous de la sienne. Henri Glareanus, arrivant de Paris, fut invité au collége où l'auteur des Adayes logeait et prenait ses repas. Interrogé sur ce qu'il y avait de nouveau, le jeune savant qui connaissait l'amour excessif d'Érasme pour les choses nouvelles et son étrange crédulité, avait forgé une histoire en chemin. Il lui dit que des hommes d'une science merveilleuse, venus à Paris, y avaient apporté une prononciation bien différente de la prononciation reçue. Au lieu de vita, ils disaient béta ; au lieu de ita, éta; au lieu de æ, ai; au lieu de i, oi, et ainsi du reste.

A cette nouvelle, Érasme écrivit son dialogue, afin de se donner comme l'auteur de la découverte. Sur le refus de l'imprimeur de Louvain, Thierry d'Alost, peut-être occupé d'autres publications, ou parce que cet imprimeur demandait

(1) T. I, p. 913 et suiv. (2) L. I, ch. 28.

trop de temps, il envoya le petit livre à Froben, de Bâle, qui l'imprima aussitôt (1). Cependant Érasme ayant connu le mensonge, ne se servit jamais de cette prononciation et ne la recommanda pas à ses amis qui vivaient avec lui. Afin d'appuyer ce qu'il avançait, Rescius montra un exemple de prononciation écrit de la main d'Érasme pour le portugais Damien de Goès, et dont l'auteur de la note avait encore une copie au moment où il l'écrivait. Dans cet exemple, la prononciation ne différait en rien de l'usage reçu.

Vossius, à qui nous devons la connaissance de cette anecdote, était cependant un chaud partisan de la réforme de la prononciation grecque. Il ne fut pas arrêté par une anecdote qui lui était contraire. Il trouvait péremptoires les arguments d'Érasme et de ceux qui partageaient son opinion. Il croyait que si Érasme n'avait pas prononcé le grec selon la nouvelle méthode, ce n'était point par conviction, mais plutôt par suite des habitudes de son enfance, ou bien encore parce qu'il ne voulait pas prononcer autrement que le vulgaire. Ce qui semble confirmer la conjecture de Vossius, c'est qu'Érasme, dans une lettre, reconnaît le peu de faveur qu'avait obtenu son petit livre sur la prononciation. S'il ne mit pas en pratique la réforme proposée, c'est qu'il désespéra de la faire accepter. Il n'est guère vraisemblable que Glareanus ait osé une pareille plaisanterie vis-à-vis d'un protecteur et d'un ami, assez prompt d'ailleurs à s'irriter. Ajoutons que Rescius pouvait avoir quelque rancune contre Érasme qui l'avait longtemps entouré de son patronage, mais qui, vers la fin de sa vie, s'était plaint du mariage et de la négligence de ce professeur. Quoi qu'il en soit, la réforme qu’Érasme demandait fut accomplie ultérieurement, et elle s'est maintenue jusqu'à nos jours.

(1) Ceci est non-seulement invraisemblable, mais manifestement faux. Érasme quitta Louvain en 1521, pour n'y plus revenir, et le Traité de la Prononciation ne parut qu'en 1528.

« PoprzedniaDalej »