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ni des instincts féconds apportés par les peuples du Nord. A les en croire, on devait reprendre le monde au règne d'Auguste, ou même remonter plus haut jusqu'à Cicéron, dont ils admiraient avec raison le beau génie et la pure éloquence, mais dont ils prétendaient follement reproduire la pensée et le style après tant de siècles écoulés.

Érasme ne donna pas dans ces excès. Il fut en quelque sorte le modérateur de la Renaissance. Malgré son admiration pour les auteurs anciens, quoiqu'il fût tenté de donner à plusieurs sages du paganism: une place dans le ciel (1), il ne croyait pas qu'il fût bon ou même possible de recommencer purement et simplement l'antiquité. Il prétendait débarrasser la théologie des subtilités épineuses et sophistiques qui la déparaient, et non pas la bannir des écoles. Au lieu de vouloir supprimer l'Evangile, il demandait au contraire qu'on le fìt pénétrer davantage dans les esprits et dans les âmes. A ses yeux, la mission de la Renaissance était de polir la rudesse du moyen-âge, mais sans rompre avec la tradition. Elle devait faire tous ses efforts pour retrouver et pour bien comprendre l'antiquité païenne, pour imiter son style admirable, mais sans effacer le christianisme dans les esprits et dans les cours (2), surtout sans ressusciter les mœurs païennes. Selon lui, la Renaissance, engagée dans une autre voie, bien loin de faire avancer la civilisation, ne pouvait que la faire reculer et déchoir. Dès l'année 1517, dans une lettre remarquable, écrite à Fabricius Capiton, il disait : « Tout me promet que l'affaire aura un très heureux succès : un seul scrupule préoccupe mon âme; je crains que,

(1) Quand je lis ces paroles de Socrate, je puis à peine m'empêcher de dire : Saint Socrate, priez pour nous. T. I, p. 683, Colloques, V. plus haut, chap. II.

(2) Érasme, se trouvant à Rome, vit un lettré qui, peu convaincu de la vérité du christianisme, montrait à ses amis un passage de Pline où le dogme de l'immortalité de l'âme était tourné en dérision. L'autorité d'un tel savant leur semblait irrefragable. Érasme leur fit sentir la faiblesse et la vanité de ses raisons. T. III, Prédicateur. L. II, p. 938. V. Jer vol., p. 624.

sous le voile de l'antique littérature qui renaît, le paganisme ne s'efforce de relever la tête; car il y a même parmi les chrétiens des hommes qui ne connaissent pour ainsi dire le Christ que de nom. Au fond ils ne respirent que gentilité. » Et il ajoutait : « Telle est la nature des affaires humaines; toujours à l'ombre du bien, quelque chose de mauvais cherche à se glisser dans le monde. »

Dans son petit livre sur la Prononciation, où il parle aussi de l'éducation de la jeunesse, il se demande si, dans le commerce d'Homère, de Démosthène, de Virgile et de Cicéron, l'enfant ne court pas risque de s'imprégner d'un peu de paganisme. Il n'est pas loin de le croire, et il recommande d'y veiller autant que possible.

Lorsqu'il envoya le Babylas de saint Chrysostome à Nicolas de Marville, président du collége de Buslidius (1), il s'exprimait ainsi : « Une grande éloquence et une grande piété se trouvent réunies dans ce petit livre dont le sujet n'est par lui-même ni varié, ni vaste, ni brillant. Quoi de plus utile pour la jeunesse que de puiser la connaissance de la langue et l'art de l'éloquence dans des auteurs dont le discours respire le Christ non moins que Démosthène? Je connais beaucoup de lettrés qui n'aiment que ce qui est entièrement étranger au christianisme. Quant à moi, mon avis est que les auteurs païens doivent être lus des professeurs à cause de l'élégance du style plutôt qu'expliqués aux adolescents. » Cette dernière parole semble étrange dans la bouche d'Érasme; mais il ne faut pas lui donner une portée générale et absolue. Il est certain que, dans cette réprobation pour les auteurs païens, il faisait des exceptions en faveur de ceux qui ne pouvaient pas exercer une fâcheuse influence sur les mours de la jeunesse. Dans une lettre écrite à un jeune homme, il lui recommandait surtout l'étude des historiens et des moralistes.

(1) Il écrivit cette lettre en 1527, quelques mois avant la publication du Cicéronien.

Ailleurs, il blåme ceux qui ne s'occupent durant toute leur vie qu'à bien parler, sans même atteindre le but de leurs efforts. C'était encore un des travers de certains hommes de la Renaissance, de ne voir en tout que le beau langage. Rien n'était plus capable d'arrêter les progrès des lettres ellesmêmes, de frapper la pensée de stérilité et d'impuissance. Telle était en partie la source de la servile imitation des cicéroniens. Aspirant uniquement au beau langage et voyant dans Cicéron le modèle le plus parfait de l'éloquence latine, ils s'évertuaient à reproduire son style inimitable avec une scrupuleuse exactitude qui allait jusqu'à la puérilité, jusqu'au délire. Tout mot qui ne se trouvait pas dans Cicéron était impitoyablement proscrit par eux. « Obligés, dit M. Nisard, de parler des matières religieuses dans la langue de leur modèle, ils disaient : Jupiter optimus maximus pour Dieu, la sainte assemblée pour l'Église, la faction pour l'hérésie, la sédition pour le schisme, la persuasion chrétienne pour la foi chrétienne, la proscription pour l'excommunication, interdire l'eau et le feu pour excommunier, les présides des provinces pour les évêques, les pères conscrits pour l'assemblée des cardinaux, la munificence de la Divinité pour la grâce de Dieu, la société des dieux immortels pour la vie éternelle. »

Nouveaux Isocrates, mais sans génie et sans originalité, ils passaient toute leur vie à polir des expressions, à mouler des phrases sur les formes cicéroniennes; efforts aussi vains qu'insensés, car, suivant la remarque d'Érasme, on trouvait bien dans leurs écrits les mots et les tours de Cicéron, mais on n'y trouvait ni son âme, ui son génie, ni cette diction naturelle qui coule de source, comme un fleuve abondant et majestueux. Lui aussi admirait le prince des orateurs latins. Il voulait qu'on l'offrit à la jeunesse comme le modèle le plus parfait, qu'elle en fit une étude attentive et prolongée, qu'elle s'exerçât même à reproduire son beau langage; mais il ne croyait pas qu'on dût bannir l'étude et l'imitation des autres auteurs, dont la bonne latinité était reconnue, ni qu'on fût obligé de rejeter un mot, par la seule raison qu'il ne se trouvait pas dans Cicéron.

Il avait à cet égard des vues plus larges. Suivant lui, les cicéroniens étouffaient toute originalité, effaçaient tout caractère spontané et personnel dans la pensée et dans le style. Leur langage pouvait être pur, élégant, travaillé avec art, mais il était fatalement condamné à être froid et vide. C'était un vêtement sans corps ou plutôt un corps sans âme. Érasme nous semble être dans le vrai. En écrivant dans une langue morte, la Renaissance avait à choisir entre deux inconvénients; elle ne pouvait éviter l'un ou l'autre. En se condampant à n'employer que les mots et les formes qui se trouvaient chez les auteurs d'une bonne latinité, elle ôtait à son style tout caractère moderne et individuel; elle tombait forcément dans une imitation servile; elle se voyait dans la nécessité de sacrifier sans cesse la pensée aux exigences du langage. Pour exprimer des idées nouvelles que l'on devait au christianisme ou au progrès du temps, il fallait recourir à des équivalents, à des périphrases. Assurément on pouvait déployer dans ce travail beaucoup d'art, de patience, de tact même et de goût, mais au fond c'était une æuvre ingrate, un véritable tour de force que l'on pouvait proposer aux écoliers comme exercice, mais que des écrivains mûrs devaient repousser comme indigne de leur génie, car toute leur force s'épuisait ainsi sur des mots, et encore le fruit de tous ces efforts n'était qu'une diction affectée, sans couleur et sans originalité.

Buffon a dit un mot profond dont on a eu tort de se moquer: le style est l'homme même. C'est en effet dans le style que l'écrivain imprime le cachet de son génie propre. Les idées appartiennent à tous. « Elles se transportent, dit-il, et souvent elles gagnent à être maniées par un autre. » Mais le style, c'est-à-dire l'expression de la pensée, la forme, le tour, la couleur, le mouvement, l'attitude, l'accent qu'on lui donne, voilà ce qui porte l'empreinte originale de l'écrivain; c'est par le style qu'il se rend immortel; c'est sa propriété que nul ne peut lui ravir; car elle est la création de son travail, de son génie, de son âme. Or l'âme et le génie ne peuvent s'enlever; ils sont l'apanage incommunicable de la personne. On voit donc combien la prétention des cicéroniens était stérile et chimérique.

Mais si la Renaissance, pour se conformer à la nature des choses, voulait donner au style l'empreinte des temps modernes et laisser chacun libre de lui communiquer une physionomie personnelle et originale, il se présentait à elle un autre écueil inévitable, le néologisme. Or, si le néologisme employé sobrement est permis à l'écrivain de génie, et par néologisme j'entends non-seulement les mots, mais les tours nouveaux et ce je ne sais quoi qui appartient à chaque écrivain supérieur et forme son originalité, dans une langue morte, il mène au barbarisme et à l'incorrection. Il produit un effet discordant : c'est un vêtement qui recouvre des idées pour lesquelles il n'est pas fait; il est antique et la pensée est nouvelle. De là un défaut d'harmonie qui choque le goût. Mais du moins, en corrompant la langue, l'écrivain peut donner à son style une puissante originalité. La séve de la vie circulera sous cette langue morte. Là point d'équivalents, point de périphrases; ou tout au moins on y a recours plus rarement. La langue perd en pureté, mais elle gagne en force. On ne peut faire un livre parfait; on peut du moins faire un livre vivant qu'on lise avec intérêt.

Érasme, comme plus tard Bacon et Descartes, choisit la seconde manière ; il aima mieux avoir un style moins pur; mais il sut être naturel ; il donna la vie à ses ouvres, et quelquesunes nous plaisent encore. Pourquoi ? C'est qu'il n'a pas énervé son langage et sa pensée par une imitation servile. Il a su imiter les anciens en donnant à son style une allure libre et spontanée. La langue qu'il parle, toute morte qu'elle est, redevient pour ainsi dire vivante dans ses Colloques, dans son Éloge de la Folie, dans le Cicéronien lui-même, enfin

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