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en Angleterre, mais qui entretint de constantes relations avec l'Espagne. C'était un esprit plein d'originalité dans les idées, et de verve dans l'expression; mais sa latinité manquait de poli et même de correction. Ce ne fut pas lui qui eut la principale influence dans la renaissance des lettres en Espagne. Les écrits d'Érasme y eurent infiniment plus de part que les siens. François Vergara avait dit: « L'Espagne a maintenant un nouveau Géryon, monstre formé de trois corps, celui d'un légiste, celui d'un moine, celui d'un théologien. » Érasme lui répondit : « Elle a aussi son Géryon propice dans ces trois frères si distingués, qui ne forment qu'une âme. » Bientôt, en effet, les deux Géryons devaient se prendre corps à corps. D'abord les érasmiens, protégés parles archevêques de Tolède et de Séville, soutinrent la lutte avec assez d'avantage; mais Érasme vivait encore, lorsqu'on apprit que les frères Vergara avaient été jetés en prison.

Le mouvement imprimé à l'esprit humain par ses ouvrages s'étendit au nord comme au midi. A une autre extrémité de l'Europe, en Pologne, grâce à quelques grands personnages amis des lettres, à l'esprit éclairé et pacifique du roi Sigismond, les études se développèrent assez heureusement. Mais ce progrès rapide s'arrêta en Pologne, comme en Allemagne, à la suite des dissensions religieuses. Toutefois le commerce des lettres adoucit la barbarie primitive de la nation. Plusieurs grands du royaume et le monarque lui-même entrèrent en correspondance avec le prince des lettres et se déclarèrent les protecteurs des bonnes études. Quelques jeunes gens de distinction se rendirent même à Bâle auprès d'Érasme et passèrent quelque temps avec lui pour s'instruire dans son commerce si spirituel et si docte. Ils rapportèrent dans leur pays une vive admiration pour leur maître en même temps que le goût des lettres polies et sa libre manière de penser.

La Hongrie, voisine de la Pologne, ne resta pas étrangère à l'influence heureuse de la Renaissance ; elle produisit quelques hommes d'un beau talent; mais les invasions des Turcs empêchèrent le développement des germes féconds que le génie civilisateur de Mathias Corvin et les écrits d'Érasme avaient déposés au sein de la nation. Les Italiens eux-mêmes, si dédaigneux pour les barbares, subirent le prestige de ce génie brillant et facile. Lorsque l'Anglais Walson fit un voyage en Italie, il trouva la réputation d'Érasme partout solidement établie, surtout chez les plus doctes : on lisait le traité de l'Abondance, l'Eloge de la Folie aussi bien que les Adages. On les aimait avec passion ; on y reconnaissait une sagesse consommée.

Mais ce qui prouve plus que tout le reste l'influence prépondérante d'Érasme sur le mouvement général de Renaissance qui alors embrassa toute l'Europe, c'est que tous, amis et ennemis, se mirent à parler sa langue, à reproduire sa manière de penser et d'écrire. Aussi croyait-on reconnaître son style dans tous les écrits qui venaient à paraître. On se persuada qu'il était l'auteur du Dialogue anonyme de Jules II, qu'il avait écrit le Discours de Pierre Mosellanus contre les sophistes, qu'il avait fait les Lettres des hommes obscurs. De même, on supposa qu'il avait eu une grande part dans les premiers écrits de Luther, tant on avait une haute idée de la fécondité et de la souplesse de sa plume. L'Utopie de Morus, la Captiuté de liabulone, le livre de l'évêque de Rochesler contre Lefebvre, celui du roi Henri VIII contre Luther, ouvrages d'un caractère si différent, lui furent attribués. Il semblait impossible qu'un écrit, tant soit peu remarquable par l'esprit et par le style, pût être l'ouvrage d'un autre que lui.

A tous ces caractères, reconnaissons l'influence souveraine et universelle de cet homme merveilleux. Érasme peut être à bon droit regardé comme le père de la Renaissance dans l'occident et le nord de l'Europe. Il trouva sans doute de dignes coopérateurs; en Angleterre, Grocin, Linacer, Morus; en Allemagne, Agricola, Reuchlin, OEcolampade, Mélanchthon et beaucoup d'autres; en France, Nicolas Béraud, Germain de Brie et surtout Budé, le chef des lettrés français. Il eut pour aide Vivès, dont l'érudition, la dialectique et la vigueur d'esprit philosophique méritent encore de fixer l'attention de l'histoire.

Budé (1), à certains égards, lui était supérieur ; il avait une érudition plus solide et plus sûre. Son esprit était peut-être plus judicieux, plus méthodique et plus ferme; sa pensée plus profonde et plus élevée; son style plus riche, plus savant, plus soutenu. En grec, de l'aveu de tous et même d'Erasme, il n'avait de rival nulle part; en latin, il était l'égal d'Hermolaiis et d'Ange Politien, les deux premiers écrivains de l'Italie moderne. Beaucoup de lettrés, ses contemporains, Longueil, Vivès, l'Anglais Tunstall, sans parler des Français, le mettaient au-dessus d'Érasme. Mais s'il réalisait l'idéal du savant accompli, il n'avait pas le génie facile, séduisant, communicatif, vulgarisateur, de son rival. Il n'y avait pas en lui cet esprit cosmopolite, si remarquable dans Érasme et qui faisait une partie de sa puissance. Il était légiste et non théologien ; dès lors son influence était plus bornée ; elle n'atteignait pas également l'ordre laïque et l'ordre ecclésiastique. Il fut sans contestation reconnu comme le prince des savants français; il les dominait d'une hauteur prodigieuse. Mais même en France, auprès de la foule des lettrés, auprès du roi lui-même, le nom d'Érasme avait plus de lustre que celui de Budé. C'est lui que François Ior voulut mettre à la tête du Collége royal; son choix était dicté par l'opinion.

Plus tard, il est vrai, le nom de Budé grandit, tandis que eclui d'Érasme perdait quelque chose de son éclat au milieu des troubles de la Réforme. Mais la postérité, ce juge souverain, a prononcé en sa faveur. Aux yeux de l'histoire, le nom d'Érasme marque un moment solennel dans la marche de l'esprit humain; celui de Budé ne rappelle qu'un admirable érudit. On ne lit plus ses ouvrages, à moins que ce ne soit

(I) Sur Budé, v. l'essai historique de M. Rebitté. Paris, 1846.

pour éclaircir quelque point d'érudition. On lit toujours avec plaisir certains écrits, certaines lettres d'Erasme. Il a laissé dans toutes les mémoires une foule de saillies piquantes qui nous font encore sourire et qui, sous une forme vive et légère, caractérisent un personnage, un événement, un parti, une révolution.

CHAPITRE III

Érasme modérateur de la Renaissance. — Le Cicérmien.

l

La Renaissance avait pour mission de combattre la Scholastiquc et la barbarie du moyen âge, de retrouver l'antiquité perdue dans les ténèbres des temps antérieurs, de la faire revivre en quelque sorte au milieu de l'Europe du xv° siècle, dans sa pensée et dans sa forme, pour préparer le mélange de la civilisation païenne et de la civilisation chrétienne qui, par une heureuse alliance, devaient enfanter la civilisation moderne. Mais cette réaction fut violente, comme toutes les réactions. Aux yeux de certains hommes de la Renaissance, il fallait retrancher quatorze siècles de la vie de l'humanité, les regarder comme non avenus, ne tenir aucun compte ni de l'Évangile ni des docteurs de la foi chétienne, ni des instincts féconds apportés par les peuples du Nord. A les en croire, on devait reprendre le monde au règne d'Auguste, ou même remonter plus haut jusqu'à Gicéron, dont ils admiraient avec raison le beau génie et la pure éloquence, mais dont ils prétendaient follement reproduire la pensée et le style après tant de siècles écoulés.

Érasme ne donna pas dans ces excès. Il fut en quelque sorte le modérateur de la Renaissance. Malgré son admiration pour les auteurs anciens, quoiqu'il fût tenté de donner à plusieurs sages du paganism; une place dans le ciel (1), il ne croyait pas qu'il fût bon ou même possible de recommencer purement et simplement l'antiquité. Il prétendait débarrasser la théologie des subtilités épineuses et sophistiques qui la déparaient, et non pas la bannir des écoles. Au lieu de vouloir supprimer l'Évangile, il demandait au contraire qu'on le fit pénétrer davantage dans les esprits et dans les âmes. A ses yeux, la mission de la Renaissance était de polir la rudesse du moyen-âge, mais sans rompre avec la tradition. Elle devait faire tous ses efforts pour retrouver et pour bien comprendre l'antiquité païenne, pour imiter son style admirable, mais sans effacer le christianisme dans les esprits et dans les cœurs (2), surtout sans ressusciter les mœurs païennes. Selon lui, la Renaissance, engagée dans une autre voie, bien loin de faire avancer la civilisation, ne pouvait que la faire reculer et déchoir. Dès l'année 1517, dans une lettre remarquable, écrite à Fabricius Capiton, il disait: « Tout me promet que l'affaire aura un très heureux succès : un seul scrupule préoccupe mon âme; je crains que,

(1) Quand je lis ces paroles de Soorate, je puis à peine m'empêcher de dire : Saint Soorate, priez pour nous. T. I, p. 683, Colloques. V. plus liant, chap. II.

(2) Érasme, se trouvant a Rome, vit un lettré qui, peu convaincu de la vérité du christianisme, montrait à ses amis un passage de Pline où le dogme de l'immortalité de l'unie était tourné en dérision. L'autorité d'un tel savant leur semblait irréfragable. Érasme leur fit sentir la faiblesse et la vanité de ses raisons. T. III, Prédicateur, h. II, p. 938. V. 1" vol., p. C24.

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