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échappait à l'Italie. L'influence d'Érasme ne fut guère moins grande chez nous qu'en Allemagne. Ses écrits allaient merveilleusement à l'esprit français. Les Adages, l'Eloge de la Folie, le traité de l'Abondance et un livre d'un tout autre caractère, le Manuel du chrétien, y furent reçus avec enthousiasme. Nous avons vu plus haut en quels termes Budé luimême, Germain de Brie, de Loin, parlaient des Adages. L'espagnol Vivès, qui se trouvait de passage à Paris dans l’été de 1519, fut témoin de l'admiration passionnée qu'excitaient les ouvrages de son maître et de son ami. Il avait écrit lui-même depuis peu contre les faux dialecticiens et en particulier contre ceux de Paris. Aussi n'avait-il pas été sans inquiétude sur leurs dispositions à son égard. Mais, contre son attente, on le remercia d'avoir réfuté des extravagances ridicules. Les esprits avaient bien changé dans cette ville depuis le temps où il y étudiait la philosophie ; il fut comblé d'honneur non-seulement par de grands personnages, amis des bonnes lettres, mais même par les principaux théologiens de la Sorbonne. Il fut charmé de leur candeur, de leurs appréciations larges et bienveillantes, qui contrastaient avec les défiances ombrageuses d'autres théologiens. « Ils ignorent quelque chose, écrivait-il à Érasme; ils s'en affligent; mais ils ne portent pas envie à ceux qui savent. Ils excitent même ceux qui s'instruisent. »

Vivès se trouva souvent à table avec eux et se loua beaucoup de leur urbanité. Dès les premiers mots, la conversation tombait sur Érasme et se prolongeait longtemps même après le repas. Le Saint-Jérôme, le Nouveau Testament, les Paraphrases, comme les écrits profanes, les Adages, l'Abondance, la Folic, qui ne blessait personne et faisait les délices de tout le monde, étaient tour à tour l'objet des éloges et de l'admiration. En tout Érasme leur apparaissait comme un homme éminent, admirable, parfait. Plus de dix personnages de cette classe se montraient disposés à tout faire pour lui, à mettre à son service leurs maisons, leurs biens, leurs gens, leur fortune, leurs amis ; ils lui offraient toute leur faveur et tout leur zèle. Ils l'exhortaient avec prière à continuer ses travaux, sans craindre les murmures des ignorants. A la Sorbonne même, on ne souffrait plus dans les luttes théologiques ces arguties, ces énigmes inextricables, ces toiles d'a: raignée, qui n'avaient rien de solide. Quand une thèse ou une argumentation de cette nature apparaissait, on l'accueillait par des clameurs, des sifflets, des huées. Ce spectacle avait beaucoup réjoui Vivès, quoique la Sorbonne n'eût pas pu encore se débarrasser de ces sphinx d'une nouvelle espèce.

Ce fut seulement quelques années plus tard que la France se vit à la tête de la Renaissance. Érasme écrivait en 1528 à un Français : « S'il est souvent très pénible à mon cour de voir les Muses, effrayées par le trouble présent des affaires humaines, se taire ou languir dans la plupart des contrées, je me réjouis vivement en voyant votre France leur offrir un asile paisible et charmant; car depuis longtemps l'Italie, cetie mère, cette nourrice antique du génie, est en proie au barbare dieu de la guerre. L'Espagne elle-même n'est pas tranquille. Chez les Allemands, il ne manque pas de gens qui, à l'ombre de la piété évangélique, trament la perte de toute instruction libérale, » Vers la même époque, écrivant à Germain de Brie, il reconnaissait que les lettres ne s'étaient nulle part épanouies plus heureusement qu'en France. Ailleurs il parle avec admiration des savants nombreux et illustres qui brillent au milieu de ce pays. Enfin le Collége royal fut fondé, et cette création assura le triomphe de la Renaissance. Toutefois l'étude du grec excita beaucoup de préventions et de défiances, malgré le progrès des temps, dans cette France qu’Érasme appelait déjà la nourrice des études et des talents. « Mais, disait-il, j'espère que sous les heureux auspices de François Ier, ce roi éminent, les grenouilles coassantes seront forcées de se taire, et que bientôt aucun théologien ne sera regardé comme digne de ce nom, s'il est étranger à la connaissance des langues. »

La Renaissance ne rencontra d'abord nulle part plus d'obstacles à vaincre que dans les Pays-Bas et surtout dans le Brabant que Vivès appelait le boulevard de la barbarie. Les théologiens de Louvain étaient presque tous ennemis des lettres. Chez la plupart des hommes, il y avait indifférence profonde pour les études. La cour était trop ignorante et trop pauvre pour accorder sa protection généreuse aux lettrés et fonder des établissements utiles au progrès de l'instruction. On sait quelle opposition souleva la création du Collége des trois langues, quels obstacles Érasme dut surmonter et quelles haines il attira sur sa tête ; mais, grâce à cette création faite avec l'héritage de Buslidius, grâce à ses efforts et à ceux de quelques amis, parmi lesquels il faut compter Vivès, tout à coup les études se développèrent dans les PaysBas avec un succès inespéré. Un moment la phalange lettrée avait failli succomber sous les assauts des barbares conjurés. Pour la sauver, il avait fallu qu'Adrien d'Utrecht lui-même, alors cardinal, d'ailleurs peu ami des lettres, prononçât cet oracle : « Je ne condamne pas les bonnes lettres; je condamne les hérésies et les schismes. »

En 1519, les Pays-Bas se trouvaient encore en retard. Érasme écrivait au Français Louis Ruzé : « Je félicite la France ; je félicite les excellentes lettres qui trouvent nonseulement place chez vous, mais même dignité, grâce surtout à la protection de celui qui a l'autorité suprême. Elles sont florissantes aussi en Angleterre par la faveur des premiers personnages de l'État. L'Allemagne s'éveille de tous côtés ; seuls nous résistons encore; la barbarie en déroute semble s'être réfugiée chez nous comme dans sa dernière place d'armes. La cause, c'est en partie notre cour qui n'a pas appris encore à rendre honneur aux lettres ; c'est en partie l’égoisme d'un petit nombre d'hommes; ils se persuadent que des études meilleures nuiront à l'ascendant qu'ils ont eu jusqu'ici sur la foule. » Deux années après les choses avaient bien changé de face. A Louvain, la jeunesse se livrait à l'étude des lettres

avec la plus vive ardeur. Nulle part cette ardeur n'était plus grande. Beaucoup en tiraient un profit merveilleux. Malgré la résistance vaine des fauteurs de la vieille ignorance, nulle part ne se développaient des talents plus heureux ; nulle part il n'y avait des professeurs plus nombreux et plus distingués.

Plus tard, en 1527, Érasme écrivait à un Polonais que les lettres étaient très florissantes dans le Brabant; les écoles de théologie, au contraire, étaient languissantes et peu fréquentées. « Les emportements des théologiens, disait-il, leur ont aliéné les cours honnêtes. Au lieu d'accueillir par une hospitalité bienveillante ces lettres meilleures qui prétendaient entrer même de force, et de répondre ainsi à la tendance de l'époque, ils les ont repoussées, comme des ennemies acharnées. De là cette langueur des études théologiques à Louvain, tandis qu'elles sont si florissantes à Paris et à Cambridge. » Nous lisons encore dans une lettre d'Érasme à Vivès : « Je ne sais par quelle fatalité les lettres polies ne furent jamais appréciées à Cologne; c'est, dit-on, parce que les dominicains et les franciscains y règnent; mais du moins il a toujours été permis, à qui voulait, de professer même en faisant payer. A Louvain, avec quels mouvements tumultueux les chefs de l'Université s'opposèrent à ce que l'on professât des sciences honnêtes, même gratuitement ! Par combien de trames ne conspira-t-on pas contre une chose qui devait avoir une si grande utilité, qui devait être d'un si grand ornement pour l'Université ? On exhuma un vieux règlement; on employa l'autorité de toute l'Université; on implora l'appui de la cour; on invoqua le secours des magistrats laïques; enfin, on eut recours à la violence; on remua ciel et terre; on eut recours à tous les moyens : vous avez été vous-même, non-seulement témoin, mais un peu acteur dans ce mouvement tumultueux. A Paris, il fut permis à Fauste d'expliquer toute sorte de poètes et jusqu'aux Priapées, et de les expliquer à sa façon, ce qui est tout dire. A Louvain, il n'a pas été permis à Nesenus d'interpréter la géographie de Pompo

nius Mela (1), et cependant il n'y a peut-être aucun pays où les bonnes lettres se développent plus qu'en Brabant. »

Elles faisaient aussi des progrès dans les autres parties des Pays-Bas. La Frise, patrie de R. Agricola, jadis plus livrée au culte de Comus et de Bacchus qu'à celui de Minerve, s'appliquait aux bonnes études et devenait le séjour des Muses. Elle avait produit quelques beaux talents, sans compter Agricola, le plus grand de tous. La Hollande elle-même, qui avait donné le jour à Érasme, possédait plusieurs autres savants distingués, Martin Dorpius, théologien lettré, Hermann Letmann qui avait dû à la connaissance des lettres grecques l'honneur du premier rang dans les épreuves théologiques de la Sorbonne. Fécond en tout le reste, ce pays produisait maintenant de tous côtés les plus heureux génies, et voyait cette richesse nouvelle s'ajouter aux autres.

L'Espagne entra aussi dans le mouvement de la Renaissance avec plus de promptitude qu'on n'aurait pu l'attendre d'une contrée où dominait déjà l'Inquisition. Les ouvrages d'Érasme s'y répandirent d'assez bonne heure et furent lus avec avidité. Le cardinal de Tolède, le célèbre Ximenes protégea lui-même les lettres. Bientôt l'université de Complute ou d'Alcala, fondée par lui, vit briller dans son sein tous les genres d'études. A la tête de ce mouvement de renaissance se trouvaient les trois frères Vergara. Jean Vergara, théolo gien très distingué, était protégé du successeur de Ximenes, Alphonse Fonseca, sur lequel il exerçait une heureuse influence en faveur des lettres. Son frère François professait le grec à l'université d'Alcala. Érasme fut charmé quand il reçut du jeune professeur une lettre parée de tous les orne

(1) Un article des statuts académiques requérait l'inscription, sur les registres de l'Université, de tout docteur, licencié ou bachelier qui voulait être admis à enseigner; et, de plus, une permission du recteur donnée au nom du corps universitaire. L'interdiction dont Erasme se plaint doit être placée en 1519 et non en 1520, comme le veut M. Nève, dans son ouvrage sur le Collége des trois langues. V. la correspondance, t. III, p. 523 et 536.

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