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opinion sans motif, concluent en juges suprêmes, prononcent ce qui leur plaît, et s'indignent si on ose appeler de leur décision. C'est ce qui leur arrive au sujet d'Icarius. Il était Lacédémonien, disent-ils; il est donc absurde que Télémaque arrivant à Sparte n'ait aucun commerce avec lui. On leur répond que peut-être faut-il en croire les Céphaléniens; ils assurent que l'épouse d'Ulysse était née dans leur pays, fille d'Icadius et non d'Icarius. Le reproche fait au poète n'a de fondement qu'une simple probabilité. Pour l'impossible, il faut l'examiner quant à la poésie, quant au mieux, quant à la renommée. Quant à la poésie, elle doit préférer l'impossible croyable à l'incroyable possible. Quant au mieux, le choix est encore le même ce qui est donné pour modèle doit être d'une nature supérieure; et c'est ainsi que peignait Zeuxis. Ce qui excède les bornes de la raison se justifie ou par les bruits de la renommée, ou quelquefois en répétant ce mot d'Agathon : « Il est vraisemblable qu'il arrive des événemens contraires à la vraisemblance. » L'examen des contradictions doit être comme celui des problêmes en dialectique. Y a-t-il identité dans la chose, dans le but, dans la manière? Est-ce l'opinion du même, ou l'opinion supposée de quelque sage? Le poète est critiqué justement lorsque, sans

nécessité, sans motif, il pèche contre la vraisemblance ou qu'il représente des mœurs vicieuses. Euripide a commis ces deux fautes: l'une dans sa tragédie d'Égée, l'autre dans le Ménélas d'Oreste. Il est donc cinq espèces d'objections: elles embrassent ce qui est impossible, ce qui est invraisemblable, ce qui blesse les bonnes mœurs, ce qui est contradictoire, ce qui viole les règles de la poésie. Les réfutations possibles sont au nombre de douze; et nous venons de les exposer.

CHAPITRE XXVII.

L'imitation tragique l'emporte sur l'imitation épique.

ON demandera peut-être quelle est l'imitation la plus belle, l'épique ou la tragique : si la moins chargée est la meilleure, si elle exige un public plus choisi, celle qui est imitative en tout est évidemment la plus chargée. En effet, comme si l'on était insensible sans tant de fracas, elle s'agite de mille manières, semblable à ces ridicules joueurs de flûtes qui tournent pour imiter l'action du disque, et tirent le coryphée en exécutant

la Scylla. On fait à la tragédie le reproche que les anciens comédiens font à leurs successeurs. Callipide', prodigue de gestes, était appelé le singe par Myniscus, qui ne traitait pas mieux Pindare. Or, ce que les nouveaux comédiens sont aux anciens, la tragédie l'est à l'épopée : celle-ci, dit-on, est faite pour des hommes éclairés, qui n'ont pas besoin de gestes; celle-là, pour des spectateurs ignorans. Elle est la plus chargée: elle est par conséquent la moins belle. Premièrement, on impute à la tragédie ce qui regarde l'art du comédien; le défaut de gesticuler peut appartenir au rapsode, témoin Sosistrate; et même au chanteur, témoin Mnasithée d'Oponte. Ensuite, il ne faut pas blâmer tout dans le geste, non plus que dans la danse, mais seulement ce qui est indécent. Le reproche fait jadis à Callipide, à quelques autres aujourd'hui, c'est d'imiter les courtisanes. Ajoutez que, sans le mouvement théâtral, la tragédie produit son effet comme l'épopée. Elle paraît ce qu'elle est à la simple lecture. Si donc elle l'emporte

1. Callipide était le nom d'un acteur tragique qui faisait beaucoup de mouvemens sur la scène sans changer de place. On sait que ce surnom fut donné par plaisanterie à Tibère, parce que tous les ans il faisait des préparatifs pour son voyage dans les pays circonvoisins, et que rarement il se décidait à partir. Voyez la vie de Tibère par Suétone. (Note de l'Éditeur.)

pour tout le reste, il n'est pas nécessaire d'y joindre ces accessoires. Observez que la tragédie a toutes les parties de l'épopée, et qu'elle pourrait même adopter son vers; qu'elle a de plus, et non pas en petite portion, l'appareil et la musique: deux choses qui procurent un extrême plaisir; qu'en outre elle a un grand éclat, soit dans les reconnaissances, soit dans le reste de l'action; qu'enfin elle arrive au terme de son imitation, en parcourant moins d'étendue. Or, ce qui est resserré charme davantage que ce qui est répandu dans un espace de temps, comme si, par exemple, on délayait l'OEdipe de Sophocle en autant de vers que l'Iliade. Ce n'est pas tout : l'imitation épique a moins d'unité. La preuve en est qu'une seule épopée produirait plusieurs tragédies. Le poète épique se borne-t-il à une action? elle est maigre, si elle est racontée brièvement; délayée, s'il prodigue les vers. Embrasse-t-il plusieurs événemens? l'unité cesse. C'est ce qui arrive dans l'Iliade et dans l'Odyssée, quoique la composition en soit excellente, et que chacun de ces poëmes imite, autant qu'il est possible, une seule action. Si donc la tragédie diffère de l'épopée en tous ces points, comme, dans le propre de son art, l'une et l'autre en effet ne doivent pas procurer toute espèce de plaisir, mais seulement celle que nous avons déve

loppée; par une conséquence évidente, la tragédie, atteignant mieux son but, est supérieure à l'épopée. J'ai terminé ce que j'avais à dire concernant ces deux poëmes en général, leurs formes, leurs parties, le nombre, les différences, les causes des beautés et défauts, les critiques et les réponses.

FIN DU TOME II DES OEUVRES POSTHUMES.

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