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milieu de tant de fautes grossières, avec quel raviffement je voyais Brutus tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple Romain, et lui parler ainsi du haut de la tribune aux harangues !

Romains, compatriotes, amis, s'il est quelqu'un de vous qui ait été attaché à César, qu'il fache que Brutus. ne l'était pas moins : Oui, je l'aimais Romains; et si vozes me demandez pourquoi j'ai ver fon sang,c'est que j'aimais Rome davantage. Voudriez-vous voir César vivant, et mourir ses esclaves , plutôt que d'acheter votre liberté par fa mort? Cesar était mon ami , je le pleure ; il était heureux , j'applaudis à ses triomphes; il était vaillant , je l'bonore ; mais il était ambitieux, je i'ai tué. Y a-t-il quelqu'un parmi vous allez lâche pour regretter la servitude? S'il en est un Seul, qu'il parle , qu'il se montre; c'est lui que j'ai offensé: *a-t-il quelqu'un assez infume pour oublier qu'il est Romain? Qu'il parle ; c'est lui seul qui est mon ennemi,

CHOEUR DES ROMAIN S.
Personne', non, Brutus , perfome.

BRUT US.
Ainsi done je n'ai offense personne. Voici le
corps du Dictateur qu'on vous apporte ; les der.
niers devoirs lui seront rendus par Antoine , par
cet Antoine , qui n'ayant point eu de part aut
châtiment de César, en retirera le même avantage
que moi : et que chacun de vous sente le bonheur
inestimable d'être libre. Je n'ai plus qu'un mot

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à vous dire : J'ai tué de cette main mon meilleur ami pour le falut de Rome ; je garde ce même poignard porer moi , quand Rome demandera ma vie,

LE CHOE U R. Vivez, Brutus, vivez à jamais. i

Aprés cette scène, Antoine vient émouvoir de pitié ces mêmes Romains à qui Brutus avait inspiré fa rigueur et fa barbarie. Antoine , par un discours artificieux , ramène insensiblement ces esprits superbes ; et quand il les voit radoucis , alors il leur montre le corps de César; et se servant des figures les plus pathétiques, il les excite au tumulte et à la vengeance. Peut-être les Français ne souf. friraient pas que l'on fît paraître fur leurs théâtres un chour composé d'artisans et de plébéïens Romains ; que le corps sanglant de César y fût exposé aux yeux du peuple, et qu'on excitât ce peuple à la vengeance du haut de la tribune aux harangues: c'est à la coutume, qui est la reine de ce monde, à changer le goût des nations, et à tourner en plaisir les objets de notre averfion.

Les Grecs onc hasardé des spectacles non moins révoltans pour nous. Hippolyte brisé par fa chûte, vient compter ses blessures et pousser des cris douloureux. Philoctete tombe dans ses accès de fouffrance; un fang noir coule de fa plaie. Oedipe couvert du sang qui dégoutte encore des restes de ses yeux qu'il vient d'arracher, fe plaint des dieux et des hommes. On entend les cris de Clytemnestre que fon propre fils égorge ; et Electre crie for le théâtre : Frappez, ne l'épargnez

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pas, elle n'a pas épargné notre père. Prométhée est attaché sur un rocher avec des clous qu'on lui enfonce dans l'estomac et dans les bras. Les Furies répondent à l'ombre sanglante de Clytennestre par des hurlemens sans aucune articulation. Beaucoup de tragédies grecques, en un mot, font remplies de cette terreur portée à l'excés.

Je fais bien que les tragiques Grecs, d'ailleurs supérieurs aux Anglais, ont erré en prenant fouvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux. L'art était dans son enfance du temps d'Eschyle, comme à Londres du temps de Shakespeare; mais parmi les grandes fautes des poëtes grecs, et même des vôtres , on trouve un vrai pathétique et de singulières beautés ; et si quelques Français qui ne connaissent les tragédies et les mours étrangères que par des traductions , et sur des ouï-dire, les condamnent sans aucune restriction; ils font, ce me semble, comme des aveugles qui assureraient qu'une rose ne peut avoir de couleurs vives, parce qu'ils en compteraient les épines à tâtons. Mais fi les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance, et si les Anglais sur-tout ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles ; nous autres Français, aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop de peur de nous emporter , et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique, dans la crainte d'en passer les bornes.

Je fuis bien loin de proposer que la scène devienne un lieu de carnage, comme elle l'est dans Shakespeure, et dans fes fuccefleurs qui, n'ayant

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pas fon génie , n'ont imité que ses défauts ; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoutantes et horribles aux Français, et qui, bien ménagées, représentées avec art, et sur-tout adoucies par le charme des beaux vers, pourraient nous faire une forte de plaisir dont nous ne nous doutons pas.

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux

Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux. Du moins que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros et à nos héroïnes de théâtre de fe tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne ? La scène est-elle moins ensanglantée par la mort d'Atalide qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César ? Et fi le spectacle du fils de Caton, qui parait mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain ; fi ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui font les plus grands partisans de la bienséance française; fi les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées ; pourquoi les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas ? La nature n'est-elle pas la même dans tous les hommes ?

Toutes ces lois, de ne point ensanglanter la fcène, de ne point faire parler plus de trois interlocuteurs, etc. sont des lois qui, ce me semble, pourraient avoir quelques exceptions parmi nous, comme elles en ont eu chez les Grecs. Il n'en est pas des règles de la bienséance, toujours un peu arbitraires, comme des règles fondamentales du théâtre, qui sont les trois unités. Il y aurait

de la faiblesse et de la stérilité à étendre une action au-delà de l'espace de temps et du lieu convenable. Demandez à quiconque aura inséré dans une pièce trop d'événemens, la raison de cette faute: s'il est de bonne foi, il vous dira qu'il n'a pas eu aflez de génie pour remplir fa pièce d'un seul fait; et s'il prend deux jours et deux veilles pour son action, croyez que c'est parce qu'il n'aurait pas eu l'adresse de la refferrer dans l'espace de trois heures et dans l'enceinte d'un palais, comme l'exige la vraisemblance. Il en est tout autrement de celui qui hafarderait un spectacle horrible sur le théâtre. Il ne choquerait point la vraisemblance, et cette hardiesse, loin de supposer de la faiblesse dans l'auteur, demanderait au contraire un grand génie pour mettre par ses vers de la veritable grandeur dans une action qui , fans un style sublime, ne serait qu'atroce et dégoûtante.

Voilà ce qu'a osé tenter une fois notre grand Corneille, dans sa Rodogune. Il fait paraître une mère qui, en présence de la Cour et d'un ambassadeur, veut empoisonner son fils et fa belle-fille, après avoir tué son autre fils de fa propre main. Elle leur présente la coupe empoifon., née, et sur leur refus et leurs foupçons, elle la boit elle-même, et meurt du poison qu'elle leur destinait. Des coups ausli terribles ne doivent pas être prodigués , et il n'appartient pas à tout le monde d'ofer les frapper. Ces nouveautés demandent une grande circonspection, et une exécution de maître. Les Anglais eux-mêmes avouent que Shakespeare , par exemple, a été le seul

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